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    Ces films de vos vies

    «Delicatessen», de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet

    Une série où les lecteurs partagent un coup de coeur cinématographique

    3 avril 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Affiche originale du film «Delicatessen» de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet
    Photo: UGC et Studio Canal Affiche originale du film «Delicatessen» de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet

    Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision ou l’avez choisi par dépit au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie au cinéma. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    Un des plus intenses bonheurs cinéphiles survient lorsque, ne s’attendant à rien de précis, on découvre un film qui ne ressemble à rien de ce qu’on a vu auparavant. Décalé, déjanté, Delicatessen produisit cet effet-là lors de sa sortie en France en 1991. Bourré de références, mais foncièrement original néanmoins, ce premier long métrage coréalisé par le tandem Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet eut l’heur de charmer malgré son humour macabre. Marc De Vleeschauwer fut au nombre des cinéphiles conquis lorsqu’il le vit. Son coup de coeur est le 50e de cette série.

     

    Delicatessen se déroule dans un avenir indéterminé, mais où tout, des décors aux costumes, semble appartenir au passé. L’action est campée dans un immeuble décati dont les locataires, des « gueules » comme on dit, sont affligés des monomanies les plus extravagantes ou affichent les fétiches les plus saugrenus.

     

    Au rez-de-chaussée, Clapet, le boucher (Jean-Claude Dreyfus), terrorise la populace dépendante de ses stocks de viande, rare denrée.

     

    Débarque Louison, ancien clown engagé comme concierge (Dominique Pinon). Amoureux de Julie, la fille de Clapet (Marie-Laure Dougnac), Louison soupçonne un lien entre les disparitions qui surviennent dans le quartier et les arrivages de viande du boucher.

     

    Les zones arides

     

    C’est sur cassette VHS (vous vous souvenez ?), que Marc De Vleeschauwer vit d’abord Delicatessen :

     

    « Un bungalow de la banlieue isolée de Montréal — sans transport pour rejoindre le centre, un adolescent passe ses journées d’été à explorer les rangées centrales de son club vidéo. Il fera ensuite la file pour emprunter ces cassettes qu’on loue moins cher.

     

    Surprise ! Que fait cet ovni de film français au milieu des vieux films américains, avec simplement un cochon sur la pochette ? Delicatessen

    Photo: Bande-annonce du film Une scène tirée du film «Delicatessen»
     

    Un immeuble isolé dans un paysage apocalyptique poussiéreux — les résidents font la file à la boucherie pour se procurer un paquet de précieuse viande. Toute une société condensée dans cet univers, dans ce seul immeuble… L’avenir est sombre, ou plutôt, sépia.

     

    Les résidents survivent grâce à des arrivages soudains et mystérieux chez le boucher. Les voisins ont des mines pas possibles : Dominique Pinon et Jean-Claude Dreyfus comme acteurs principaux ? On retrouve aussi des jumeaux bricoleurs compulsifs, sans oublier la charmante Mademoiselle Plusse [Karine Viard en début de carrière]

     

    De l’humour noir et grinçant, telle madame Interligator, la suicidaire en série qui se rate chaque fois : parfait pour un adolescent.

     

    Un adolescent qui est soufflé et qui regarde le film à nouveau, mais le rapporte sans faute avant 19 h le lendemain, rembobiné. Il le louera à plusieurs reprises par la suite.

     

    Comme Louison, il sait qu’il pourra survivre même si son environnement est peu accueillant. Car il sait désormais qu’il existe une autre forme de cinéma, qui lui parle, quelque part au-delà des zones arides. »

     

    De Tati à Gilliam

     

    Delicatessen, c’est le triomphe de l’ingéniosité alors que, dans un vaste entrepôt en périphérie de Paris, Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet créèrent de toutes pièces un univers rétro-futuriste aussi dingue que cohérent à partir d’éléments recyclés disparates.

     

    À la sortie du film, L’Express y alla à cet égard de quelques précisions quant à la manière de travailler du duo.

     

    « Non, décidément, Delicatessen ne ressemble à rien. Cette chatterie inqualifiable est un objet non identifié, un ovni du fourneau des images dont les maîtres-queux avouent eux-mêmes des patronymes improbables : ceux de Jeunet et de Caro […] De court métrage en clip vidéo, de prix dans les festivals d’avant-garde en scénario de long métrage avorté, ils ne se sont plus quittés. Avec Gilles Adrien, criminaliste de formation, ils ont peaufiné l’histoire et les dialogues de Delicatessen. Puis Caro a dessiné le story-board, Jeunet dirigé les comédiens. Élémentaire, en somme. »

     

    Plus loin, on salua le film et ses influences : « Répugnante, la chose ? Que non pas. Abracadabrante plutôt, étonnante, détonante, sidérante, farfelue. Un monstre vif, bâtard dru de Jacques Tati et des Monty Python. Le Brazil de Terry Gilliam dans les décors décavés du Jour se lève. »

     

    Il convient aussi de signaler qu’à la direction photo, Darius Khondji (Seven, Amour) sut rehausser cet ensemble bizarrement séduisant — son travail fit en l’occurrence école.

     

    Esprit ludique

     

    Delicatessen reçut dix nominations aux César et remporta quatre prix: meilleure première oeuvre, meilleur scénario, meilleur décor et, enfin, meilleur montage, ce dernier prix étant tout particulièrement mérité. Il suffit, pour s’en convaincre, de revoir cette séquence où les ressorts grinçants d’un lit battent la mesure d’une symphonie d’images et de bruitages d’une virtuosité renversante. Miramax, le distributeur américain, s’en servit comme bande-annonce.

     

    Et de fait, le film eut aux États-Unis une belle carrière, une salle new-yorkaise le projetant 36 semaines d’affilée. Dans le New York Magazine, John Powers écrivit :

     

    « La véritable passion de Jeunet et Caro va dans des morceaux de bravoure, allant d’un tendre et chaplinesque duo violoncelle et scie, à une finale d’immeuble inondé digne de Keaton. Ce n’est pas pour rien que les machines à suicide loufoques et complexes de madame Interligator rappellent celles de Rube Goldberg [qui réalisent des tâches simples de manière inutilement compliquée], puisque son esprit ludique plane au-dessus du film qui s’apparente lui-même à un engin merveilleusement distrayant. »

     

    Powers résume en outre fort joliment l’essence de Delicatessen :

     

    « L’innocence des amants a raison de la sauvagerie ambiante, prouvant la sagesse de l’affirmation de Louison selon laquelle il faut toujours pardonner puisque “personne n’est complètement mauvais”. Jeunet et Caro sont de toute évidence d’accord et, avec Delicatessen, ils signent quelque chose de rare : une gentille comédie sur la cruauté. »

     


    Manifestez-vous

     

    Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu ? En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

     













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