Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Ces films de vos vies

    «La fille de Ryan», de David Lean

    Une série où les lecteurs partagent un coup de coeur cinématographique

    13 mars 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Affiche originale du film «La fille de Ryan»
    Image: MGM Warner Bros Affiche originale du film «La fille de Ryan»

    Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision ou l’avez choisi par dépit au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie au cinéma. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    S’il est une chose qu’a mise en relief, au fil des semaines, cette série consacrée aux films qui ont marqué les lecteurs du Devoir, c’est à quel point certaines oeuvres mal accueillies en leur temps gagnent en stature par la suite. En la matière, La fille de Ryan, de David Lean, se révèle un cas de figure particulièrement probant. Librement inspiré par Madame Bovary, mais campé en Irlande sur fond de soulèvement indépendantiste, ce coup de coeur de Lin Sweeney est d’autant plus approprié à l’approche de la Saint-Patrick.

     

    Écrit par Robert Bolt, scénariste de David Lean pour Lawrence d’Arabie et Le docteur Jivago, La fille de Ryan conte les amours malheureuses de Rosie (mémorable Sarah Miles), une belle et impétueuse Irlandaise qui, en 1916, attise la médisance puis la haine de ses concitoyens lorsqu’elle entame une liaison adultère avec un jeune soldat (Christopher Jones) au vu et au su de son mari, un instituteur plus âgé (Robert Mitchum à contre-emploi) qui feint l’ignorance.

     

    Pendant ce temps sur la plage, Michael, l’idiot du village (John Mills), attend la tempête.

     

    Quasi mystifié

     

    « 1971 — En allant rejoindre ma soeur au cinéma local, (à l’époque, toute petite ville avait son propre “théâtre”), je n’avais aucune attente particulière. Par ce film, David Lean nous fait, lentement mais sûrement, pénétrer dans une Irlande sauvage, reculée, voire arriérée.

     

    J’ai été subjugué, envoûté, quasi mystifié.

     

    D’abord, le casting me paraît impeccable, mais se démarque évidemment John Mills [lauréat d’un Oscar] qui joue Michael le fou, personnage muet. Christopher Jones et Robert Mitchum ne sont pas très bavards non plus. Il y a au bout du compte peu de paroles dans ce film.

     

    En revanche, tous les sons de la nature sont parlants (tout comme d’ailleurs la musique de Maurice Jarre). La plage, la mer et le vent sont selon moi les personnages principaux du film. Privée de parole mais expressive, comme Michael, la nature sauvage s’exprime néanmoins…

     

    Michael, pour mémoire, est le nom d’un saint et archange qui est vénéré en Irlande, plus encore que saint Patrick lui-même ! Même si le personnage de Michael est simple d’esprit, il constitue le fil conducteur de tout le film, avec ses complices la plage, la mer et le vent.

     

    Je revois LA scène, à quelques minutes de la fin du film… Le vent souffle le chapeau de la belle Rosie, comme au début, mais sa tête décoiffée n’est plus belle, désormais. Michael le “repoussant” rencontre alors Rosie devenue également “repoussante”. Rosie embrasse Michael, celui-ci en pleure : elle sait, et il sait. Lui comme elle sont des exclus. Elle disparaîtra d’Irlande, tandis que lui restera. »

     

    Quête de perfection

     

    David Lean aurait, semble-t-il, été le plus perfectionniste des cinéastes, plus encore que Stanley Kubrick. Après le tournage de La fille de Ryan, Robert Mitchum relata comment Lean pouvait attendre, et faire attendre tout le monde, afin d’obtenir des cieux « la formation nuageuse parfaite ».

     

    À ce propos, Roger Ebert écrivit au décès du cinéaste, en 1991 :

     

    « Le perfectionnisme n’était pas simplement une qualité dans le travail de David Lean […] C’était un fétiche. Il n’était pas homme à se presser pour faire un film. Il pouvait patienter des années, si nécessaire, avant de commencer un projet, et il était le plus heureux durant les étapes avant et après le tournage. Il peaufinait un scénario indéfiniment, puis, après la dernière prise, il disparaissait dans la salle de montage pendant une demi-année ou davantage. »

     

    De rappeler Ebert, Lean ne se bornait pas à composer des images splendides : il n’avait pas son pareil pour les assembler.

     

    « Lean a débuté dans le cinéma britannique en 1934, en tant que monteur, et avant que ses films atteignent une longueur et une portée épiques, il a réalisé une série de drames en noir et blanc serrés, brillants, pertinents, qui ont contribué à définir le cinéma britannique d’après-guerre […] Son montage était un modèle de savoir-faire. Martin Scorsese se souvient de ses études à la New York University Film School, où les étudiants se faisaient donner les plans de la séquence d’ouverture, au cimetière, dans Les grandes espérances, et devaient les remonter eux-mêmes. Une génération d’étudiants s’y est essayée, comprenant ce faisant que Lean avait monté les plans de la meilleure manière possible. »

     

    Ce qui n’empêcha pas La fille de Ryan d’être descendu en flammes.

     

    Un sommet

     

    Sur le site d’Arte, Olivier Père profita d’une ressortie sur les écrans français en 2013 pour réhabiliter le film.

     

    « La fille de Ryan est une réussite artistique totale, sommet de la collaboration entre Lean et le directeur de la photographie Freddie Young [gagnant lui aussi d’un Oscar]. Ce qui devait être au départ une petite histoire d’amour dans la lignée de Brève rencontre va se transformer en un tournage interminable et dispendieux. Fidèle à sa réputation de perfectionniste et de mégalomane, Lean fait construire un village entier pour les besoins du film, entièrement tourné en décors naturels pendant une longue année en Irlande, dans des conditions difficiles en raison des caprices de la météo […] Ici les immenses plages, les ciels, les falaises et la campagne irlandaise confèrent au film une poésie tellurique, avec des plans picturaux à la composition admirable, sublimés par le 70 mm. »

      
    Photo: MGM David Lean contre vents et marées pendant le tournage en Irlande
     

    Plus loin, Père évoque l’accueil désastreux (Le Monde parla d’un « chef-d’oeuvre assassiné ») en y allant d’une intéressante remise en contexte.

     

    « Les critiques seront impitoyables avec un film et une conception du cinéma sans aucun doute démodés à une époque où triomphe sur les écrans Easy Rider. David Lean appartient déjà au passé, et il ne le sait pas encore […] La beauté de La fille de Ryan, son étrangeté aussi sont plus faciles à aimer et à comprendre maintenant que le film appartient à l’histoire du cinéma. »

     

    En somme, le film connut auprès de la critique le même sort que Rosie aux mains des villageois. Curieux que tant de beauté ait été considérée comme si « repoussante ». À moins qu’elle ait plutôt été intimidante ?

     

     

    Manifestez-vous

     

    Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.














    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.