L’odyssée poétique de Sylvain L’Espérance

« Dans tous mes films, j’ai une intuition de départ et, à partir de cette intuition-là, j’avance », dit-il.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir « Dans tous mes films, j’ai une intuition de départ et, à partir de cette intuition-là, j’avance », dit-il.

Alors qu’il prenait part, caméra au poing, aux manifestations du printemps érable, Sylvain L’Espérance a pris goût aux mouvements d’une foule animée d’une colère juste. Au même moment, la Grèce était aussi le théâtre de manifestations contre l’austérité. Deux ans plus tard, il s’est transporté en Grèce afin d’y raconter comment ses habitants et ses migrants vivaient la crise financière au quotidien. Si l’on reconnaît dans ce documentaire-fleuve la signature du réalisateur à qui l’on doit notamment Un fleuve humain et La main invisible, Combat au bout de la nuit annonce un tournant dans sa manière de traduire le réel.

« J’avais besoin de bousculer le cinéma attentif et contemplatif que j’avais fait en Afrique de l’Ouest. J’avais le sentiment qu’il fallait secouer quelque chose, qu’il fallait que je me déplace dans un autre continent pour être à l’écoute d’énergies nouvelles. Pendant des années, je me retenais d’expérimenter ; j’étais dans un rapport au réel un peu trop respectueux alors qu’au contraire, la meilleure manière de respecter le réel, c’est d’être dans un rapport conflictuel avec lui, de ne pas simplement être témoin attentif, mais actif. Je pense que cette direction sera la mienne pour les années à venir », explique le cinéaste.

Pendant plusieurs mois en montage, j’ai essayé de réduire le film à trois heures, mais chaque fois, ça ne marchait pas. J’ai fini par accepter que ce serait un film de 4h45.

 

S’étant intéressé aux problèmes de migration au Mali, Sylvain L’Espérance s’est d’abord tourné vers les réfugiés afin de tâter le pouls de la Grèce. Au fil de ses rencontres, il a croisé le chemin de médecins bénévoles, de femmes de ménage en grève et de Roms menacés d’expulsion : « Il y avait une volonté de faire un film polyphonique avec différents lieux et différents protagonistes afin de saisir ce qui se passait en Grèce. Je voulais que ce que les gens vivaient s’exprime à l’écran. En organisant cette matière-là, je suis arrivé rapidement à la conclusion que le film serait long. J’ai été bousculé par les événements qui ne cessaient de se produire. Pendant plusieurs mois en montage, j’ai essayé de réduire le film à trois heures, mais chaque fois, ça ne marchait pas. J’ai fini par accepter que ce serait un film de quatre heures et quarante-cinq minutes. Ce n’est pas de manière arrogante que j’ai fait ce choix. »

Du réel à la poésie

Ayant commencé à filmer en février 2014, M. L’Espérance croyait pouvoir arrêter le tournage un an plus tard. Il n’avait cependant pas prévu que Syriza (Coalition de la gauche radicale) serait portée au pouvoir en février 2015 en Grèce. Le réalisateur a donc repris sa caméra afin de pouvoir témoigner de ce nouveau chapitre. Après six voyages en deux ans et une quarantaine d’heures d’images en banque, il a senti qu’il devait mettre fin à cette odyssée alors que les migrants débarquaient sur l’île de Lesbos.

« Dans tous mes films, j’ai une intuition de départ et, à partir de cette intuition-là, j’avance. L’idée d’un lieu où on habite traverse tout le film. Les choses se présentent à moi, je les filme ou pas. Je filme assez peu malgré la durée du film. Je tourne ce qui m’intéresse vraiment, ce qui m’apparaît essentiel. Je montais chacune des rencontres comme des séquences indépendantes, sans penser à la structure du film. Entre chaque voyage, je montais mon film de sorte qu’il apparaissait en cours de tournage », se rappelle L’Espérance.

Issu du cinéma expérimental, Sylvain L’Espérance signe un film qui déroute par son rythme et par ses longs plans fixes où les migrants semblent nous dévisager. Porté tantôt par la poésie, tantôt par la chanson, ce film radical pulvérise les clichés que véhiculent les médias traditionnels sur la Grèce.

« La poésie s’est installée assez rapidement au montage. Pour moi, c’était une autre manière de donner la parole aux Grecs. Combat au bout de la nuit, dont le titre est emprunté à un poème de Tassos Livaditis, demande un travail de la part du spectateur. Le film n’offre pas de réponse ; il présente plutôt plein de situations. Les liens entre chacune des situations se font au fur et à mesure que le film avance. Même si on ne comprend pas tout, les rencontres qu’on y fait sont importantes, riches. L’espoir que j’ai dans mon travail en documentaire, c’est qu’on se rappelle ces gens, leurs histoires », conclut le cinéaste.

À l’affiche le 10 mars