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    Ces films de vos vies

    «Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant», de Peter Greenaway

    Une série où les lecteurs partagent un coup de coeur cinématographique

    20 février 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Affiche française du film «Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant», de Peter Greenaway
    Photo: PariFilm Virgin Affiche française du film «Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant», de Peter Greenaway

    Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    Au cours d’une vie, on peut être marqué par plusieurs films. Cela dit, rares sont ceux qui provoquent un séisme intérieur, qui ébranlent, qui chavirent. Qui donnent à voir quelque chose qu’on n’a jamais vu auparavant et qu’on ne reverra jamais. Ces films qui ne ressemblent à aucun autre, puissants, inclassables. Baroque, délirant, et pourtant parfaitement maîtrisé, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, du Britannique Peter Greenaway, est de ceux-là. Et c’est exactement le type d’impact qu’il a eu sur Daniel Néron.

    Campé dans un univers volontairement théâtralisé, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (V. F. de The Cook, the Thief, His Wife and Her Lover) se déroule surtout dans le chic restaurant Le Hollandais, tenu par le chef français Richard Borst (Richard Bohringer) et devenu depuis peu la propriété du gangster Albert Spica (Michael Gambon). Lequel fo

    rce chaque soir son épouse Georgina (Helen Mirren) à être le témoin de sa vulgarité et de ses abus. Georgina qui, à l’insu de son époux, entame une liaison avec Michael (Alan Howard), un client discret épris de littérature.

     

    Mis au fait de l’affaire, le mari cocu déchaîne ses instincts sanguinaires. Or, Georgina a plus d’imagination que lui, et sa vengeance à elle sera à la fois affreuse et poétique.

     

    Une oeuvre d’art

     

    « Septembre 1990 — Je suis loin de ma petite famille, relate Daniel Néron. Ma conjointe et moi enseignons depuis presque six ans aux enfants des militaires affectés à la base de Lahr, en Allemagne, et je suis venu seul à Montréal afin d’acheter une maison en vue de notre retour.

     

    Comme j’aime beaucoup le cinéma, je constate qu’on présente au [défunt] Ouimetoscope une oeuvre de Peter Greenaway : Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant. J’y rejoins mon beau-frère, qui a accepté de m’accompagner.

     

    Il le regrettera, car à la mi-projection, il sort précipitamment de la salle pour aller vomir. Alors que moi, je suis tout à fait envoûté. Les tableaux successifs, d’un esthétisme indéfinissable, sont accompagnés d’une musique enivrante. Je suis sous le choc [il m’arrive encore d’écouter cette musique en boucle, tellement elle m’ensorcelle].

     

    Oui, c’est vraiment le film de ma vie. Une oeuvre d’art.

     

    Je comprends toutefois que la violence du film puisse en rebuter plusieurs. Et que dire de cette finale absolument…

     

    D’ailleurs, mon beau-frère n’a même jamais voulu connaître la fin du film. Heureusement pour lui : il n’aurait pas pu la supporter. »

     

    Une facture incroyable

     

    Complexe, opulent, plastiquement superbe : Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant est un film « qu’il faut voir pour le croire ». Cinéaste exigeant et souvent taxé, à tort, d’être trop cérébral, Peter Greenaway sut s’entourer pour ce qui demeure son plus gros succès commercial. L’apport de son directeur photo français Sacha Vierny (Hiroshima mon amour) est incommensurable. L’est également celui du compositeur anglais Michael Nyman (La leçon de piano).

     

    Et c’est sans parler des costumes créés par nul autre que Jean-Paul Gaultier. Impossible, à cet égard, d’oublier la magnétique Helen Mirren qui, se déplaçant d’une pièce à l’autre du restaurant, voit la couleur de sa robe changer selon la dominance chromatique ambiante. Entre autres touches insolites.

     

    Toutefois, il s’agit bien davantage qu’un simple festin pour les yeux. De résumer le magazine Arte : « Greenaway nous entraîne une fois de plus dans un jeu de piste d’une intelligence vertigineuse. La noirceur de son propos est à peine masquée par les pourpres et les ors du décor somptueux et par l’élégance raffinée de la mise en scène : un écrin dans lequel il va faire évoluer la bêtise, la méchanceté et la vulgarité humaines. C’est dans le contraste entre ce raffinement et ce catalogue d’ordures que Greenaway glisse son message : l’homme, pourtant capable de créer des merveilles, n’est qu’une race dévoyée, qui passe son temps à s’entre-déchirer. Une race de cannibales. »

     

    Le mot est lâché.

     

    Si loin, si proche

     

    Cette « noirceur du propos » est, en l’occurrence, d’une actualité troublante. Ainsi, la critique écrite par Caryn James dans le New York Times à la sortie du film en 1990 pourrait avoir été rédigée aujourd’hui même : « Si les gens les plus mesquins et sadiques accédaient au pouvoir, qu’adviendrait-il de l’ordre social, de l’art, et surtout de l’amour ? C’est la question que pose Peter Greenaway dans son nouveau film élégant, stylisé et brutal. »

     

    Face au pire de l’humanité, qu’adviendra-t-il, oui, s’interroge-t-on en écho. De poursuivre Caryn James : « Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant pourra paraître comme un autre menuet civilisé. Mais Greenaway transforme ce récit d’un criminel et de son épouse infidèle en quelque chose de profond et d’extrêmement rare : une oeuvre si intelligente et puissante qu’elle éveille nos meilleures émotions et nos impulsions les moins civilisées ; si esthétiquement brillante qu’elle élargit les frontières du cinéma lui-même. »

     

    Un film misanthrope ?

     

    Longtemps, Peter Greenaway soutint qu’il n’y a rien de plus à la vie que « le sexe et la mort ». Jamais cette idée n’a-t-elle été plus présente que dans Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, film qui lui valut l’étiquette de cinéaste misanthrope. Une lecture que réfute le principal intéressé.

     

    Comme il l’expliquait en 2010 au Guardian : « Je suppose que je suis gentiment cynique à propos de notions portant sur qui nous pensons être, mais je ne déteste certainement pas mon prochain. Je pense que mon cinéma, bien qu’il puisse souvent traiter de la mort et la décadence, est très réjouissant. Il est bourré de plaisirs et d’idées et il est riche en textures et il a une grande excitation à l’égard de la vie. Et il possède beaucoup d’humanité. »

     

     

    Manifestez-vous

     

    Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

     













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