Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Documentaire

    Souhaits de Parc-Extension à l’adresse de Trudeau

    Odile Tremblay
    16 février 2017 |Odile Tremblay | Cinéma | Chroniques

    Faut se parler et se connaître. Cri d’urgence, sirène d’ambulance depuis l’attentat au Centre culturel islamique de Québec. Dimanche, les mosquées de Montréal ont ouvert leurs portes et la population s’y est engouffrée. Devant les tapis et le mihrab qui indique la direction de La Mecque, des mines surprises : « C’est paisible, une mosquée… » Oui, sauf quand un gars tire dans le tas.

     

    Tant de noeuds et de silences. D’un côté, les massacres du groupe État islamique ont semé la terreur planétaire, de l’autre, le Québec a mal à sa langue et craint pour son avenir culturel. La communauté musulmane, nommée, ciblée, reçoit à plein dos la charge émotive. Tous les immigrants, par ricochet. Les drames devraient nous apprendre à communiquer. Sauf qu’on emprunte après coup les mêmes ornières de soupçons et de vapeurs d’interdits…

     

    L’autre jour dans un café, situé comme il se doit hors du monde, j’ai rencontré quelqu’un qui fait ça justement, créer des ponts.

     

    Le cinéaste Andres Livov est fils de Buenos Aires, un Porteño qui a étudié au fameux Théâtre Colon la mise en scène d’opéra, puis les beaux-arts à l’Université York de Toronto. Arrivé ici il y a neuf ans sous tempête de neige comme comité d’accueil, il a vécu sur le Plateau, dans La Petite-Patrie, mais c’est à Parc-Extension, un des coins les plus multiethniques de la métropole, qu’il se sent le mieux.

     

    Un temps bénévole dans un café coop du quartier, l’oreille tendue. « Ce quartier-là, c’est une fontaine de la réalité montréalaise, le dernier bastion où les ouvriers, les immigrants, les chômeurs, les étudiants, les artistes s’entraident, comme dans un village », trouve-t-il.

     

    En témoigne son documentaire Lettres au premier ministre présenté aux Rendez-vous du cinéma québécois le 27 février. À l’adresse de Justin Trudeau, ces missives lues devant caméra sont envoyées par les citoyens de Parc-Extension, amis, voisins du cinéaste, avec voeux brûlants pour leur quartier chéri qui parfois prend l’eau.

     

    La poétesse Marie-Célie Agnant, née en Haïti, recueille leurs témoignages, ajoute sa touche de lyrisme. Et c’est parti comme une bouteille à la mer, en images, en musique, en regards : un touchant documentaire de 20 minutes, projeté l’été prochain sur écran extérieur du quartier dans le cadre du programme Hors les murs. — Rien que ça ? — Tout ça ! Small is beautiful.

     

    Des crues à endiguer

     

    Justin Trudeau est député de Parc-Extension, dans sa circonscription de Papineau. Loin de ses discours pro-immigration, des personnes de chair et d’os avec des trajectoires, des rêves, des amours, des craintes s’ouvrent donc à lui.

     

    Que désirent-elles, au juste ? Davantage de logements sociaux, moins de propriétaires abusifs, « passer, comme dit un homme, de la pauvreté à la postérité ». Une mère de famille souhaite se perfectionner en français, mais peine à débourser les frais de garderie. Une femme sikhe en sari soupire : des Québécois de souche associent sa communauté aux musulmans et au terrorisme. Il y a des foyers d’incompréhension à crever. D’autres abordent la violence et la drogue, maux quand même amortis par rapport à certains quartiers voisins.

     

    Faut entendre un petit de dix ans, grand lecteur, espérer une chute de la pauvreté et une bibliothèque publique supplémentaire, tout inquiet aussi des visées de Donald Trump, « le député des États-Unis », qu’il trouve raciste et méchant.

     

    « Parce que ce quartier est à l’image de cette ville, de ce pays, et qu’il ne saurait être qu’un assemblage d’édifices anonymes, un bateau où les citoyens sont embarqués dans un voyage en solitaire », lance la voix de la poétesse, en incantations.

     

    Les écoutera-t-il, ces voix-là, Justin Trudeau ? Pas sûr. Andres Livov voit le premier ministre comme un prétexte à une lettre d’amour collective aux gens du quartier.

     

    Avant ses hautes fonctions, il venait plus souvent faire son tour là-bas. « Chacun a son histoire sur Trudeau. Les restaurants exposent les photos témoins de son passage, mais ce qu’il a vraiment fait pour Parc-Extension paraît plus nébuleux. D’où ce film… »

     

    Le cinéaste s’inquiète : avec le futur Pavillon des sciences de l’Université de Montréal en 2019 dans l’ancienne gare de triage, la vie des résidents va changer. Il voit déjà les plus démunis chassés par la crue des taxes.

     

    Lettres au premier ministre fut réalisé grâce à la résidence Regard sur Montréal gérée par la SODEC, l’ONF, le Conseil des arts de Montréal et Les films de l’Autre ; vraie tribune d’ouverture. Le prochain film se déroulera dans une classe de francisation pour adultes du quartier, doublée d’un atelier d’art sur techniques du conte, relayées par ces grands élèves venus de partout.

     

    Il n’y a pas de petits projets, juste des gens qui s’attellent à la roue du fameux « vivre-ensemble », plus nombreux qu’on le croit, souvent presque invisibles.

     

    « Il faut parler de l’immigrant en tant qu’être humain, de façon poétique », conclut Andres Livov, comme une évidence. Rien de plus. Rien de moins…













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.