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    «Chez les géants» — Une empreinte dans la neige

    «Chez les géants» provoque une rencontre poignante avec un jeune Inuit

    26 novembre 2016 |François Lévesque | Cinéma
    Scène tirée du documentaire «Chez les géants»
    Photo: RIDM Scène tirée du documentaire «Chez les géants»

    Dans le documentaire, en règle générale, c’est le cinéaste qui entreprend l’oeuvre après s’être entiché d’un sujet. L’inverse est plus rare. C’est pourtant ce qui s’est produit avec Chez les géants, une coréalisation d’Aude Leroux-Lévesque et de Sébastien Rist. En effet, c’est leur sujet, un jeune Inuit, qui a eu l’initiative du projet. Sachant cela, on ne s’étonne pas en apprenant que les coauteurs se sont retrouvés, à terme, avec un film fort différent de celui qu’ils avaient prévu réaliser.

     

    « On a rencontré Paulusie, Paul, en 2011, pendant la production d’un de nos courts métrages [Vue d’en haut]. On y suivait un groupe de Rangers juniors, un genre de scouts, venus du Nord-du-Québec et partis au Pérou en compagnie de l’explorateur Bernard Voyer », explique Sébastien Rist.

     

    « Son charme et son énergie ont séduit tout le monde, y compris nous, poursuit Aude Leroux-Lévesque. Après cette production, on est restés en contact. Quand Paul venait à Montréal pour du magasinage ou des examens médicaux, il restait chez nous. Il est devenu un ami. Et puis, un jour, il nous a invités à Inukjuak dans le but qu’on fasse un documentaire sur lui. »

     

    L’idée plut d’emblée au couple de documentaristes, qui voyait là une belle occasion de présenter un portrait positif de la jeunesse inuite, loin des clichés misérabilistes.

     

    Et à l’évidence, Paul voulait se raconter, se confier. « Paul nous avait déjà parlé de ses projets, de ses rêves… », ajoute Sébastien Rist.

     

    À travers ses yeux

     

    Les rêves du tout jeune homme, justement, devinrent littéralement une partie intégrante de la trame narrative.

     

    « Parfois, il nous arrivait le matin et nous racontait un rêve de la nuit précédente, et c’était incroyable, relate Aude Leroux-Lévesque. Et là on lui disait de nous le raconter de nouveau pour qu’on l’enregistre, parce que c’était juste trop beau et singulier. La légende des animaux tombés du ciel qu’il a entendue enfant… Tout ça, il nous l’a offert sans qu’on le lui demande. »

     

    Il en résulte un quotidien ponctué de fulgurances impressionnistes et d’inserts symboliques. Envoûtant, le plan d’ouverture donne le ton en évoquant un tableau de Lemieux.

     

    « Pour nous, c’était évident qu’on devait intégrer ça dans le film, visuellement, note Sébastien Rist. C’était un moyen privilégié d’accéder à l’imaginaire de Paul, de voir le monde à travers ses yeux. »

     

    Un imprévu de production qui bénéficia à l’oeuvre, donc. Or, d’autres aléas, bien plus dramatiques ceux-là, vinrent compromettre non seulement les intentions des cinéastes, mais carrément la complétude de leur film.

     

    Comme une cassure

     

    Ainsi, un soir qu’il était intoxiqué, Paul perdit la carte ; coups et blessures, voies de fait… Tout à coup, ces clichés tant honnis s’invitaient dans le documentaire. « On a envisagé de tout arrêter là, admet Sébastien Rist. Ce n’était pas l’image qu’on voulait montrer. Mais Paul a tenu à continuer en mettant comme seule condition qu’on ne le suive pas en prison. »

     

    Ce séjour carcéral est présenté au moyen d’extraits de journal intime. On y sent un être qui essaie encore de rêver, mais qui se fissure.

     

    À sa sortie de la prison d’Amos, on retrouve un Paul changé. Ses traits d’enfant et son air insouciant ont laissé place à un visage émacié ; on cherche en vain cette étincelle qui brillait dans ses yeux.

     

    On pense alors à un autre documentaire, De Compostelle à Kuujjuaq, dans lequel Stanley Volant, un chirurgien innu, parle d’un « mal-être » indicible qui afflige les peuples autochtones de génération en génération depuis les pensionnats.

     

    « En revoyant les images, on ne lui reconnaissait plus le même sourire, et on se demandait pourquoi on ne s’en était pas aperçu pendant le tournage », se remémore Sébastien Rist. D’ajouter Aude Leroux-Lévesque : « Après la prison, on a senti qu’il avait perdu une innocence, mais l’ampleur du changement ne nous a frappés qu’après. »

     

    Une sonnette d’alarme

     

    Sur une période de deux ans, Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist ont passé l’équivalent de cinq mois au Nunavik. Nombreux, les coups du destin — et on se gardera de trop en dire — les ont contraints à réviser leur proposition.

     

    Or, ces impondérables ont ironiquement contribué à rendre Chez les géants encore plus poignant. À en faire un film nécessaire. Un film qui résonne comme une sonnette d’alarme.

     

    « Ce qui me rassure, c’est qu’aujourd’hui, il me semble que les gens sont plus curieux par rapport aux Inuits ; plus intéressés de les comprendre, note Aude Leroux-Lévesque. C’est une occasion à saisir pour un meilleur dialogue. Ça nécessite juste une petite ouverture. Une petite ouverture dans le coeur… Y a tellement de choses qui peuvent passer par là. Si notre film peut faire en sorte qu’une personne ressente de la sympathie, ou même de l’amour, pour Paul, peut-être que la prochaine fois que cette personne-là va croiser un Inuit dans la rue, elle va le regarder différemment. »

     

    Ou juste le regarder, point.

     

    Chez les géants prend l’affiche le 2 décembre. C’est un documentaire qui doit être vu.

    Scène tirée du documentaire «Chez les géants» Les coréalisateurs du documentaire, Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist












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