Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Les charmes des grands festivals

    Odile Tremblay
    15 septembre 2016 |Odile Tremblay | Cinéma | Chroniques

    J’arrive du Festival international du film de Toronto. Parfois, on saute du train en marche, sans attendre la fin du voyage, gardant son tumulte en tête.

     

    Les Québécois en affaires connaissent Toronto comme leur poche. D’autres boudent la Ville reine, par crispation politique, ou à force d’y avoir égaré leurs repères : trop froid, trop riche, pas assez cool. Les Torontois voient les Montréalais comme des bêtes curieuses aussi ; leurs journaux nous écorchent. Deux solitudes, donc !

     

    Au TIFF, c’est le semblant de réconciliation nationale. Les cinéastes québécois deviennent pleinement canadiens, surtout s’ils affichent des visées planétaires. Car on entre ici en no man’s land. Tout grand festival érige une ville-champignon internationale, avec sa faune, ses films, ses règles, ses fêtes arrosées, ses tapis rouges ornés de stars. Celles-ci viennent pour la photo et pour répondre à des questions identiques, faisant mine de les entendre pour la première fois.

     

    L’ambiance est business, artificielle, excitante : machine à rêves et machine à sous, escale des films sur la carte festivalière. Des conversations, des ententes de production, de diffusion s’amorcent à Berlin, Cannes ou Venise, se poursuivent, se concluent ou avortent à Toronto.

     

    Le TIFF a beau proposer l’éventail des grandes oeuvres du monde, les productions américaines sont mises en exergue. En gros, seuls les films américains avec vedettes ont droit aux conférences de presse. Les autres patinent un peu.

     

    Les distributeurs des mégastudios américains sont sur place. Toute l’industrie internationale les courtise ceux-là, rêvant au miracle d’une sortie massive aux États-Unis, en pure perte. Pas grave ! Même heure, même poste l’an prochain…

     

    Encore heureux qu’à titre d’incubateur à Oscar, le festival de Toronto tire de sa manche plusieurs films destinés à la large audience, qui intéressent le public pour vrai. Les autres, bijoux ou pas, ne captivent en général que les journalistes de leur propre pays. Les médias sont tous un peu chauvins. Faut comprendre.

     

    L’odeur des Oscar

     

    Ces rendez-vous-là constituent, on le sait bien, de vrais ghettos. Avec la crise des salles, ces oeuvres sortiront vite ou jamais sur nos grands écrans. On nourrit tous ensemble un monstre éphémère, bruyant, clinquant, au lieu de créer une cinéphilie d’ancrage. Mais est-ce encore possible ? Le public torontois se rue sur son TIFF chéri, tout en boudant le cinéma d’auteur au long de l’année. Hors de l’événementiel, point de salut !

     

    « T’as vu combien de films ? » « Trente. » « Moi quarante ! » répond l’autre en se rengorgeant. Ça frise l’absurdité. Le marathon l’exige.

     

    Chaque festival possède sa couleur. Celui de Toronto a le mot « efficacité » gravé sur le pic de sa Tour. Ça roule et c’est gros. Les médias y servent de courroies de transmission et après la cohue des projections « pour la presse et l’industrie », un film est monté ou descendu en flammes par nos soins ; pire, ignoré.

     

    Du TIFF, le buzz part ou rebondit après Venise, Telluride ou ailleurs. Snowden d’Oliver Stone attrape le serpent du jeu de Parchesie et se fait massacrer par la critique. La La Land de Damien Chazelle, qui valut à Emma Stone un prix à la Mostra, grimpe l’échelle qui mènera au firmament hollywoodien. Les lettres du mot « Oscar » scintillent devant le nom des coureurs de tête, s’effacent à la vue des autres. C’est twitté, retwitté. Au suivant !

     

    Des cailloux dans l’engrenage

     

    Dans les entrailles de la bête, des attachés de presse, américains ou torontois souvent, officient comme des prêtres leurs junkets ; entrevues éclair avec acteurs et cinéastes. Des retards s’accumulent, des stars leur font faux bond. Parfois, la machine s’enraye, montrant les failles de l’immense système, ce qui l’humanise en somme.

     

    Ainsi, dans un grand hôtel, on vous laisse poiroter une demi-heure, en vaine attente d’Isabelle Huppert. Deux émissaires de la structure se pointent, multipliant les salutations contrites, à la japonaise : la rousse actrice est la proie des journalistes américains. On vous a oubliée, mais nul n’est responsable de rien, sauf une silhouette égarée dans la stratosphère. Par ici, la sortie !

     

    Même la mécanique si rodée des cinémas hôtes peut se bloquer pour des causes mal élucidées. Un escalier mécanique d’une hauteur vertigineuse, qui mène aux salles les plus fréquentées du TIFF, se met en grève durant les trois premiers jours du rendez-vous, narguant l’armée de mécaniciens perchés sur sa carcasse. Voici les festivaliers contraints d’escalader l’Everest, soir et matin.

     

    La foule immense des bénévoles offre un identique sourire à chacun, quelques secondes durant, mais gare à vous si la requête réclame des explications plus poussées !

     

    Car quoique cancre en la matière, vous vous êtes insurgée : « Enfin ! un escalier mécanique, ce n’est pas si difficile à réparer ! » Le masque d’amabilité de la bénévole se fendille. La machine recrache votre boulon. Vous flottez soudain dans les airs, nourrie, stimulée par votre escapade festivalière, mais pas fâchée de rentrer.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.