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    Une vie laissée derrière soi

    Habitée par ses souvenirs de femme déracinée, Marilú Mallet scrute les paysages de sa jeunesse

    10 septembre 2016 | André Lavoie - Collaborateur | Cinéma
    Voyage mélancolique, ce périple éclaire aussi le présent d’un pays qui, sous bien des aspects, ressemble au nôtre.
    Photo: Diffusion Multi-monde Voyage mélancolique, ce périple éclaire aussi le présent d’un pays qui, sous bien des aspects, ressemble au nôtre.

    D’une blessure est née une démarche : la jeune Chilienne Marilú Mallet ne rêvait pas de s’établir au Québec mais, comme pour des milliers de compatriotes au moment du coup d’État ayant précipité la chute du président Salvador Allende en 1973, le déracinement devenait une question de survie. Son cinéma est imprégné de ce départ forcé, de ce passé dans une famille aimante et lettrée, descendants arrivés d’Europe au XIXe siècle et dont la lignée va marquer l’histoire du Chili — évoquée par un nom de rue, de HLM, une plaque commémorative, etc.

     

    Ce n’est pas la première fois que la réalisatrice de Journal intime, Double portrait et La Cueca Sola revient au royaume de son enfance. Dans Au pays de la muraille enneigée, elle le parcourt du nord au sud, et pour qui connaît la géographie de ce pays d’Amérique latine sensible aux tremblements de terre, les contrastes s’étirent sur près de 7000 kilomètres de côtes face à l’océan Pacifique. Dans cette succession de paysages contrastés, entre campagne parfois désertique et villes à l’architecture imprégnée de passé colonial, Marilú Mallet observe ces beautés avec un regard toujours émerveillé.

     

    Même si elle cède parfois à la posture touristique, révélant ainsi le fossé culturel qui s’est creusé depuis son départ, la cinéaste est aussi portée par l’ambition d’établir un constat juste sur le Chili d’aujourd’hui, souvent avec l’aide des amis d’autrefois. Les gens qu’elle a connus, ou liés de près ou de loin à sa famille, vivent un peu partout sur le territoire, unis par une même conscience des grandeurs et des limites de leur société.

     

    Elle-même victime de la dictature du général Augusto Pinochet, Marilú Mallet évoque cette période trouble de façon allusive — elle n’a jamais recours aux images d’archives, sauf celles de certains de ses films —, laissant quelques personnages, dont son cousin artiste peintre, en décrire les atrocités. L’écho de cette brisure du rêve socialiste de toute une génération résonne encore aujourd’hui, un peu étouffé il est vrai par la nouvelle architecture clinquante des gratte-ciel de Santiago, ou chez les paysans répétant chaque jour les mêmes gestes dans une lenteur qu’envie la cinéaste.

     

    Comme si Marilú Mallet avait parfaitement intégré les préoccupations et les contradictions de son pays d’accueil, la question des autochtones et les revendications étudiantes sembleront bien familières aux spectateurs d’ici. Avec quelques images d’un premier film de jeunesse sur le peuple Mapuche, Marilú Mallet montre les tensions toujours vives avec les descendants des colonisateurs et les efforts déployés pour conserver la culture des origines. Elle va aussi à la rencontre d’un leader étudiant dont la dévotion et le discours réfléchi n’ont rien à envier à un Gabriel Nadeau-Dubois.

     

    Au pays de la muraille enneigée apparaît comme un voyage mélancolique, mais ce périple éclaire aussi le présent d’un pays qui, sous bien des aspects, ressemble au nôtre : en quête d’une identité aux contours flous, obnubilé par l’économisme, bazardant ses richesses naturelles et balayant son histoire sous le tapis.

    Au pays de la muraille enneigée
    ★★★
    Canada, 2014, 95 minutes. Documentaire de Marilú Mallet.












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