Si Akerman m’était contée

En réalisant un documentaire sur la regrettée Chantal Akerman, Marianne Lambert a voulu lui enlever l’étiquette de cinéaste intellectuelle.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir En réalisant un documentaire sur la regrettée Chantal Akerman, Marianne Lambert a voulu lui enlever l’étiquette de cinéaste intellectuelle.

Le dernier plan de I Don’t Belong Anywhere montre Chantal Akerman de dos s’éloignant de la caméra dans le désert de Judée. Ce documentaire de Marianne Lambert sur la cinéaste de La captive, réalisé l’an dernier avec une Chantal Akerman riante et vibrante, a changé de portée depuis que la dame s’est enlevé la vie le 5 octobre dernier.

I Don’t Belong Anywhere avait été lancé d’abord à Locarno, mais Akerman, qui n’avait pas la forme, était restée en retrait. Elle n’aura jamais vu sa version définitive. « Le jour de sa projection au festival de Namur, elle est morte. Je n’ai pas accordé d’entrevues… évoque la réalisatrice. Mais les gens ne voient plus le documentaire de la même façon… » Pas plus que le dernier film d’Akerman sur sa mère : No Home Movie.

Cette mère survivante d’Auschwitz, déjà évoquée par la lecture de ses lettres dans News From Home en 1977, inspiratrice de son remarquable Jeanne Dielman en 1975, mourait à la fin de No Home Movie. D’où l’impression que la cinéaste n’a pas survécu au départ de celle dont elle porta sur son dos la souffrance. Chantal Akerman, atteinte de troubles bipolaires, à une génération d’intervalle, semble aussi une victime indirecte de la Shoah. « Sa mère était incapable de parler des camps, explique Marianne Lambert, où ses parents et sa famille avaient péri et dont elle fut rescapée. Chantal portait à la fois l’histoire de la Shoah, du judaïsme et du silence de sa mère. Son cinéma en demeure habité et le nomadisme de sa vie est aussi celui de son peuple… »

No Home Movie et I Don’t Belong Anywhere sont projetés aux RIDM, où Marianne Lambert se fait un peu l’ambassadrice d’Akerman pour l’occasion. Une programmation déjà établie avant sa mort, avec cette nouvelle portée testamentaire donc… «Si mon documentaire peut donner envie au public de revoir ses films… »

Il s’agit de la première réalisation de Marianne Lambert, qui avait travaillé sur des plateaux d’Akerman deux fois comme régisseuse, puis comme directrice de production au Cambodge sur La folie Almayer d’après le premier livre de Joseph Conrad, se rapprochant de sa compatriote belge.

Quand elle a appris l’existence de la série « Cinéaste à tout prix de Wallonie Bruxelles », elle a offert ce portrait d’Akerman. « Chantal était un personnage extraordinaire. Il fallait le montrer. »

Une grande intuitive

Elle explique avoir fait ce film pour deux raisons. « Afin de lui enlever l’étiquette de cinéaste intellectuelle qui lui collait à la peau. Je voulais la montrer telle que je la connaissais, drôle et chaleureuse. Aussi parce que je donne des cours de régie générale dans une école de cinéma de Bruxelles, et que plusieurs étudiants ne savaient pas qui elle était. Le monde va vite. Il faut réinstaurer la pensée comme une valeur maîtresse. » Le cinéma de Chantal Akerman, au départ marqué par Pierrot le fou de Godard et l’oeuvre atypique du Canadien Michael Snow, appartient à ce monde de réflexion à préserver.

Le documentaire de Marianne Lambert remonte à la fois le cours de l’oeuvre d’une artiste réputée pour ses longs plans-séquence, qui embrassa pourtant plusieurs genres cinématographiques (dont la comédie romantique Un divan à New York avec Juliette Binoche et William Hurt et la proustienne Captive avec Sylvie Testud), fit des performances, etc. ainsi que la femme tapie derrière. Akerman y évoque avec humour ses débuts de réalisatrice avec l’argent recueilli par son travail d’ouvreuse dans un cinéma porno gai.

Dans I Don’t Belong Anywhere, le cinéaste américain Gus Van Sant lui rend hommage, expliquant à quel point son film Last Days, adapté des derniers jours du chanteur Kurt Cobain avant son suicide, fut lui-même inspiré par l’écriture cinématographique de Jeanne Dielman, sur une femme entre quatre murs, veuve et prostituée (incarnée par l’icône Delphine Seyrig).

À l’acteur Sami Frey, qui réalisé le making-of de ce Jeanne Dielman en 1974, Chantal Akerman avait confié : « La psychologie des personnages ne m’intéresse pas. »

« Elle était habitée par des choses plus vastes, plus existentielles dans l’être humain. Chantal possédait une intuition hors du commun,ajoute Marianne Lambert. La mort la hantait, déjà enfant. »

Dans son film sur l’exil Là-bas, tourné en Israël, tout en plans fixes, Akerman concluait sur ces mots : « Le paradis n’existe pas. »