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    Denys Arcand conquiert les festivaliers

    La leçon de maître de l’auteur du «Déclin de l’empire américain» a donné lieu à des échanges stimulants au Festival de cinéma de la ville de Québec

    19 septembre 2015 |François Lévesque | Cinéma
    Carl Bergeron, Denise Robert et Denys Arcand
    Photo: Max-Antoine Guérin / Canopée Carl Bergeron, Denise Robert et Denys Arcand

    « Je suis venu au cinéma par hasard. J’ai appliqué sur un poste d’annonceur ; je suis allé à La Presse… J’ai plutôt été embauché à l’ONF. En 1960, devenir cinéaste, c’était fou. » Voilà un extrait d’une réponse de Denys Arcand faite à une spectatrice venue assister à la leçon de maître tenue au Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ), qui, par ailleurs, propose, en cette 5e édition, une rétrospective de l’oeuvre de l’auteur de La maudite galette, de Jésus de Montréal et des Invasions barbares. Fait intéressant, les questions du public prévues pour la fin de la rencontre ont plutôt été posées pendant celle-ci, ledit public se sentant à l’évidence interpellé par les propos toujours réfléchis, mais parfois durs à encaisser, du cinéaste, qui, sa carrière durant, n’a eu de cesse d’examiner la nation québécoise.

     

    Dans le théâtre-cabaret bondé du FCVQ, on venait de projeter Réjeanne Padovani, l’histoire d’une collusion entre des politiciens véreux et la mafia autour de la construction d’une autoroute. C’est la Commission Charbonneau 40 ans avant la lettre, version impitoyable. Interrogé sur le film, Denys Arcand s’est dit fier qu’il soit demeuré si pertinent, notant au passage que son rythme freinera peut-être certains cinéphiles de le revisiter.

     

    « L’image s’est accélérée au cinéma. Je crois que c’est en partie dû à la culture de la télécommande. On zappe. […] Il doit y avoir environ 700 plans dans Réjeanne Padovani. Il y en a plus de 2000 dans Le règne de la beauté. On a désormais du mal à “ contempler ” un film. »

     

    Amené par la bande, le thème de la politique a dès après été abordé franchement. Dans la salle, on entendait une mouche voler.

     

    L’animateur Carl Bergeron, qui a consacré au cinéaste un essai intitulé Un cynique chez les lyriques, avait fait ses devoirs. Évoquant les études en histoire de Denys Arcand à l’Université de Montréal, il a rappelé combien ce dernier avait été marqué par les enseignements de professeurs comme Maurice Séguin et Michel Brunet, penseurs du néonationalisme québécois pour qui la Conquête constitue l’événement fondateur du récit national.

     

    « C’est évident que mon bagage d’historien transparaît dans mon cinéma. Un médecin va tâcher de déterminer si t’es en santé, un avocat va chercher des litiges, un policier va se demander si t’es coupable : on est déformé par son éducation. Comme historien, je me demande où nous sommes, quels sont les antécédents du lieu où l’on se trouve… Fondamentalement, nous sommes un peuple conquis. Tout vient de là, et on est encore là. On n’a pas évolué depuis 1760. […] En même temps, c’est très agréable de vivre ici, parce que c’est le pays le plus paisible du monde. On est le seul pays qui n’a jamais connu de guerre, de famine, d’épidémie. Je pense à la malédiction japonaise “ Puissiez-vous vivre une époque intéressante  : vivre pendant la Révolution française, c’est pas l’fun. Ici, la vie est douce. D’où ce confort et cette indifférence. Et je m’inclus là-dedans : j’ai beaucoup investi dans mon confort. Mais comment on dépasse ça ? Au fond, tous mes films portent là-dessus. Mon plus récent, Le règne de la beauté, il ne s’y passe rien parce que justement, ici, il ne se passe rien. »

     

    Dans la salle, on a commencé à s’agiter.

     

    Quelque chose de très important

     

    Le moins qu’on puisse dire, en effet, c’est que « le confort et l’indifférence », titre pour mémoire d’un documentaire célèbre de Denys Arcand, ont eu tôt fait d’abandonner les membres de l’assistance. Spontanément, on s’est mis à lever la main en trépignant d’impatience. À un moment, un homme a carrément demandé qu’on puisse poser des questions sur-le-champ. On voulait parler. On voulait parler à Denys Arcand. Il a répondu présent.

     

    « Vous avez dit avoir un rapport amour-haine avec le Québec : c’est également mon cas, mais j’ai aussi un rapport amour-haine avec vous, a candidement avoué un spectateur. Je suis un jeune réalisateur, et vous représentez pour moi une figure paternelle. Or j’entends dans votre discours un renoncement, et je me demande quel genre de legs vous désirez laisser à la génération montante de cinéastes. »

     

    La question a visiblement remué Denys Arcand. « J’ai consacré toute ma vie au cinéma. Je n’ai jamais tourné un film pour des raisons autres qu’artistiques, sauf un, Le crime d’Ovide Plouffe, que j’ai accepté parce que j’étais cassé comme un clou. Tous ces films, je les ai faits à cause d’un besoin profond de dire quelque chose qui m’apparaissait très important pour ma société, pour les gens qui m’entouraient. J’ai toujours travaillé extrêmement fort chacun de mes films, en montant une documentation imparable. Sur mon lit de mort, je pourrai dire que j’ai fait du mieux que j’ai pu. […] Quand vous serez rendu là, je vous souhaite de pouvoir dire que, chaque fois, vous avez vous aussi fait le meilleur film que vous pouviez faire. Moi, j’ai accompli ça. C’est pas si mal, comme legs. »

     

    Dans la salle, la tension est retombée d’un coup. Applaudissements nourris. Le public a été conquis, dans le bon sens cette fois, par cette réponse sentie.

     

    C’est qu’il a l’heur de bien exprimer sa pensée, Denys Arcand, et, outre ses qualités de pédagogue, il sait nuancer le trait pour peu qu’on lui en laisse l’occasion. Il aurait pu être professeur, journaliste, chercheur… Il est devenu cinéaste. Et ce n’était assurément pas si fou que ça.













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