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    Un mort de trop à Igloolik

    18 novembre 2014 |Odile Tremblay | Cinéma
    Marie-Hélène Cousineau a réalisé un documentaire qui sert à la fois d’enquête et d’hommage.
    Photo: Michaël Monnier Le devoir Marie-Hélène Cousineau a réalisé un documentaire qui sert à la fois d’enquête et d’hommage.

    Le troublant documentaire Sol de Marie-Hélène Cousineau et Susan Avingaq est un cri de plus dans la toundra. En 2011, le Nunavut enregistrait 33 suicides officiels, un chiffre onze fois supérieur à la moyenne nationale.

     

    Prenez Igloolik, village du Nunavut qui manque de ressources, mais où le taux de suicide chez les jeunes frôle les sommets. Voici qu’en septembre 2012, un jeune artiste inuit de 26 ans Solomon Tapatiaq Uyarasuk mourait dans une cellule de la GRC. « Suicide ! », clamèrent les autorités, tout en empêchant la famille de voir le corps et en patinant sur la bottine. Les proches, maintenus dans le noir, flairaient une affaire trouble et une rétention d’information.

     

    Marie-Hélène Cousineau, qui vécut longtemps à Igloolik, y fonda le collectif Arnait Video et coréalisa avec Madeline Piujuq Ivalu des films comme The Day before Tomorrow et Uvanga. L’aînée inuite Susan Avingaq avait beaucoup travaillé à ses côtés, comme scénariste, compositrice, directrice artistique, etc. « C’est à cause d’elle que j’ai fait ce documentaire, précise Marie-Hélène Cousineau. Elle le coréalisa avec elle aussi. Quand une femme posée comme elle, qui n’a rien d’une rebelle, est à ce point mal à l’aise avec une version officielle, c’est que c’est vraiment louche. En fait, tous avaient la même réaction : comment a-t-il pu se pendre dans sa cellule, et avec des lacets de souliers ? La scène de crime avait été transformée. Solomon était saoul, il avait inhalé de l’essence. Il a peut-être eu des gestes violents à l’encontre du policier qui s’est blessé à la main. Une bagarre qui a mal tourné ? On avait trop de points d’interrogation. »

     

    Sol, le documentaire de Cousineau et Avingaq, constitue à la fois une enquête et un hommage au disparu. « Pour éviter que ça se reproduise », dit-elle. L’autopsie et l’enquête policière avaient déjà eu lieu à Ottawa, et les policiers ne pouvaient parler. Même le ministre de la Justice restait sur la défensive, et il n’existe pas d’aide juridique au Nunavut. Igloolik, par sa faible population, est sans médecin et sans avocat. « Pendant les six premiers mois, aucun “officiel” ne voulait témoigner à la caméra. Mais l’enquête du coroner se déroule à Igloolik cette semaine. Une équipe du film est là pour en capter la teneur. » Et des scènes seront à terme ajoutées à ce Sol, work in progress, destiné aux ondes de Super Channel, après parcours dans les festivals.

     

    La cinéaste appela Alanis Obomsawin, qui avait déjà réalisé un court métrage sur le suicide d’un jeune. « Elle m’a dit : “Marie-Hélène, tu ne sauras jamais la vérité sur cette enquête. Et même s’il y a une réponse, personne ne va la croire. Fais plutôt un portrait de ce jeune-là.” »

     

    Sol, c’est tout ça, les mille questions restées sans réponses, avec témoignages des proches et de quelques intervenants, mais aussi un hommage à l’énergie et au talent de Solomon, à travers de nombreuses images. Car à 7 ans, il avait joué avec sa grand-mère dans une série télévisée. Plus tard, il fut une des stars de l’Artcirq, cirque inuit fondé à Igloolik par Guillaume Saladin (le fils de l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure) qui fit le tour du monde et dont il existe plusieurs images filmées. Guillaume Saladin témoigne dans Sol de façon très touchante.

     

    « Solomon, c’était un poète, dit la cinéaste. Je me souviens de lui comme d’un enfant expressif, puis comme d’un artiste qui était un grand catalyseur et un être difficile. J’avais enregistré sa musique pour un film finalement non tourné. Jamais je n’aurais pensé l’utiliser pour un documentaire après sa mort. »

     

    Sol montre en creux la vie dans une communauté de l’Arctique, avec la toxicomanie, l’alcool, les enfants souvent élevés par leur grand-mère, les jeunes entre deux cultures. « Dans la communauté, la mort de Solomon fait écho au suicide d’un père, d’un frère, d’un oncle. C’est important de parler. Mais dans ce cas-là, quelqu’un est mort trop vite et ça ne passe pas. »

     

     













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