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    L’odeur, essence de l’âme

    Le nez, de Kim Nguyen, en ouverture des 17es RIDM

    12 novembre 2014 |Odile Tremblay | Cinéma
    Le cinéaste de Rebelle, Kim Nguyen, signe son premier documentaire.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le cinéaste de Rebelle, Kim Nguyen, signe son premier documentaire.

    Présenté en ouverture ce mercredi des 17es Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), en salles au printemps, Le nez nous offre une cantate à plusieurs voix sur l’odorat. En vedette : ceux qui vivent de leurs facultés olfactives exceptionnelles, ceux qui découvrent à quel point ce sens domine leur vie, ceux qui l’ont perdu. Respirer un vin, se griser de l’odeur d’une épice, ne pas pouvoir sentir quelqu’un : ces expériences dépassent la sensualité ou la répulsion pour s’inscrire au plus profond de l’expérience humaine, voire au-delà.

     

    « La plus proche représentation de l’âme, c’est une odeur, estime Kim Nguyen. Elle est le lien céleste avec l’inconscient, la porte sacrée vers l’éther. »

     

    Mais si on avait prédit au cinéaste québécois alors en promotion pour son film Rebelle, en nomination aux Oscar, qu’il se retrouverait à la barre d’un documentaire sur le sens olfactif, Kim Nguyen aurait levé un sourcil dubitatif. Mais les hasards de la vie étant ce qu’ils sont, lorsque la productrice Lucie Tremblay lui a offert de se pencher sur le plus négligé et le plus sulfureux des sens, il finit par accepter, pour le côté hédoniste de l’aventure.

     

    Et de fil en aiguille, d’arôme en effluve, Nguyen est parti à la rencontre d’un monde très peu exploré, sinon dans Le parfum de Süskind et dans les réminiscences proustiennes tirées d’une madeleine trempée dans une tasse de thé. « Je suis parti avec peu de bagages, dit-il, pour le plaisir, avant de réaliser comme pour chaque projet, qu’il fallait trouver une profondeur, des assises à ce Nez. »

     

    Le cinéaste du Marais et de Rebelle n’avait jamais mis la main au documentaire. « J’ai revu des films d’Harold Morris, de Herzog, des documentaristes qui m’inspiraient et je suis entré à leur suite dans un monde de liberté plus vaste que l’univers de fiction. Mais dans les deux cas, réel ou fictif, si tu regardes un personnage, ça doit se faire avec amour. »

     

    À son avis, si l’odorat possède une dimension occulte, c’est en vertu de ses propriétés tantôt érotiques, tantôt spirituelles. Car l’ambre gris qui entre dans la composition de parfums est issu de la merde de baleine, le musc provient des parties génitales de certains animaux. En même temps, l’encens et d’autres parfums sont utilisés dans les temples pour l’élévation de l’esprit. « L’odorat est le sens caché, au sens strict du terme. 50 % des choix amoureux des femmes passent par lui. Elles peuvent d’ailleurs être trompées par un parfum artificiel. » Alerte mesdames !

     

    Odeurs fantômes et parfums de rois

     

    Comment rendre à l’écran une substance aussi éthérée que l’odeur ? Dans les bédés, elle est représentée en fumet ondulant, mais au cinéma ? Le sommelier François Chartier, auteur de Papilles et molécules, est un personnage en fil conducteur qui teste, sent, commente avec humour souvent les arômes qu’on lui tend. La mémoire olfactive se verra traquée chez des sujets qui l’ont perdue, par des expériences médicales de parfums de l’enfance recréés. « Des personnes âgées pleuraient comme des enfants en retrouvant ces odeurs oubliées. » Ailleurs, un parfumeur tente de recréer l’odeur d’un sexe de femme. Le safran, l’ambre gris sont ici des substances quasi magiques qui entraînent plus loin scientifiques, parfumeurs, écrivains lancés à leurs trousses.


    « Des pistes furent explorées puis rejetées, ainsi une quête physique au Maroc. On cherchait un personnage central, puis on a trouvé Molly Birnbaum, auteure de Season to Taste, devenue la colonne vertébrale du Nez. » Cette journaliste, par ailleurs fort télégénique, avait perdu l’odorat après un accident. Peu à peu, une odeur fantôme (celle de son cerveau, estime-t-elle), puis des effluves ressuscités un à un lui ont rendu pour ainsi dire la vie, dans sa substantifique moelle.

     

    D’autres personnages se sont greffés, dont une Chinoise domiciliée à Paris, madame Yu Hui Tseng, dotée d’un des nez les plus fins du monde. L’équipe du film ne pouvait porter de parfum sans l’incommoder, elle savait à l’odeur qui avait pénétré dans son bureau. Aussi le chasseur de truffes italien Franco Canta, toujours armé comme un desperado tant cette fructification d’un champignon, odorante et mets de roi, vaut son pesant d’or et suscite des rivalités féroces.

     

    « En Italie, on a proposé : « Organisons une grande fête bien arrosée autour de la truffe. » On a fait venir Molly », évoque le cinéaste.Franco, l’homme à la truffe, vendait à gros prix au restaurateur, une de ses perles gastronomiques. « Ça a donné des scènes formidables ! »

     

    Chose certaine, l’expérience du Nez, suscite chez Kim Nguyen l’envie de se frotter à nouveau au documentaire, à ses yeux un processus de libération. « Je me suis offert ma propre école du direct », lance-t-il. Lui qui admire tant La bête lumineuse, de Pierre Perrault, se sent intégré à une haute lignée.

     

    Après la première du Nez aux RIDM, le cinéaste s’envolera pour Iqaluit dans le Nunavut, faire des repérages pour son prochain film Two Lovers and a Bear : « une histoire d’amour déchirante entre deux âmes perdues : un Blanc et une femme métissée dans un village inventé et dans la toundra, sur fond de réalisme magique. » Ça fait dix ans qu’il travaille à ce projet adapté d’une nouvelle de Louis Grenier, fou du Grand Nord et fondateur de l’entreprise Kanuk.

     

    Depuis sa mise en nomination pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère avec Rebelle, le cinéaste montréalais va à Los Angeles, évalue ceci et cela, s’est inscrit à une agence pour avoir accès aux acteurs américains de renom, le CAA (Creative Artist Agency), mais estime pour l’heure la conjonction canadienne excellente pour le film indépendant. « On possède une liberté narrative ici. » Bref Two Lovers and a Bear, son premier film en anglais, devrait être une oeuvre canadienne.













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