La technologie comme vecteur d’humanité

Sorte d’instantané kaléidoscopique dégageant une impression d’immédiateté, voire de présent amplifié, «Un 30 mai ici-bas» progresse de façon fluide.
Photo: Un 30 mai ici-bas Sorte d’instantané kaléidoscopique dégageant une impression d’immédiateté, voire de présent amplifié, «Un 30 mai ici-bas» progresse de façon fluide.

L’idée est à la fois simple et brillante : inviter les gens à fourbir leurs téléphones intelligents ou leurs tablettes électroniques afin de filmer un bout de leur quotidien, un jour donné, puis recréer ladite journée en assemblant les fragments soumis. Un 30 mai ici-bas a été imaginé et réalisé par le confrère Fabien Deglise, spécialiste des nouveaux médias, qui propose là un documentaire participatif novateur et stimulant.

Ils sont plus d’un millier à avoir répondu à l’appel. Des gens de toutes les régions du Québec, mais aussi de l’étranger, notamment de la Chine. Chacun reconnaîtra un morceau de chez soi, ou d’un lieu déjà visité ; d’aucuns iront de lieux inconnus en sentiments de déjà-vu. On ne nomme aucun endroit, et c’est très bien ainsi. Des envolées musicales surviennent au gré d’un montage organique, intuitif.

La lecture est aisée et dynamique, l’expérience se faisant tour à tour contemplative puis amusée, selon la teneur du moment. Partout, successivement, des hommes, des femmes et des enfants sortent du lit ; suit un défilé hétéroclite de brossages de dents, etc. On est transportés à la mer, au bord d’un lac, dans une baignoire. Du macro au micro, le mouvement est constant ; tout bouge. Une vision du monde se forme, ou la technologie comme vecteur d’humanité.

Les surprises et les trouvailles visuelles abondent, des jeux de mise en abîme par caméras et objectifs interposés à la caméra miniature posée sur un robot aspirateur autonome. Oui, il y a une séquence de chats, en écrans partagés, rien de moins.

Mosaïque humaine

Certains cinéastes ont embarqué de bon gré, tels Olivier Asselin, Philippe Falardeau, Anaïs Barbeau-Lavalette, Julien Fontaine, Stéphane Lafleur, Manon Briand, Philippe Gagnon, Mathieu Roy, Stefan Milejevic, Ricardo Trogi… Du monde talentueux et sensible, en somme, et manifestement désireux de participer à une aventure inédite qui brosse un portrait en mosaïque non seulement d’une journée particulière, mais de la société actuelle.

Sorte d’instantané kaléidoscopique dégageant une impression d’immédiateté, voire de présent amplifié, Un 30 mai ici-bas progresse de façon fluide. Parce qu’il fait toujours jour quelque part, parce qu’il fait toujours nuit quelque part, l’alternance des deux crée l’illusion d’une journée sans fin, paradoxalement cyclique et en perpétuelle mutation. La Terre tourne, un jour passe…

Ce documentaire sera présenté en primeur à la Société des arts technologiques (SAT) le lundi 3 novembre à 19 h. La projection sera suivie d’une discussion animée par Fabien Deglise, avec comme invités : Serge Bouchard, anthropologue, Alexis Martin, comédien et auteur, ainsi que Manon Barbeau, réalisatrice. Billets : billetterie.sat.qc.ca

Un 30 mai ici-bas

Concept et réalisation : Fabien Deglise. Montage : Michel Cordey. Québec, 2014, 46 minutes.

1 commentaire
  • Alexandre Paquin - Inscrit 31 octobre 2014 07 h 33

    Novateur, je ne sais pas...

    En 2011, il y avait eu "Life in a Day". L'idée de base était la même, et la journée en question était alors le 24 juillet 2010.

    "Life in a Day", d'ailleurs, était un péan à cet espèce d'universalisme insipide, un peu techno-new-age, devenu la norme, entre autres à Silicon Valley, vous savez, cette idée de l'humanité présentée comme un gros village global uni par la technologie qu'on nous vendait au tournant du nouveau millénaire et qui fut mit en peu à l'écart, seulement temporairement, après le 11 septembre.

    D'ailleurs, le documentaire était une co-production entre parties particulièrement intéressées à faire la promotion du soi-disant "crowdsourcing" - YouTube et LG, qui s'étaient associées pour l'occasion avec la boîte de production de Ridley Scott. (Suivant l'idée en vogue, il est visionnable gratuitement.) Le documentaire, malgré toutes ses ambitions de transcendance, tombait à plat assez rapidement, justement à cause de tous ces gens qui se filmaient en train de brosser les dents. Tout était réduit à cette idée que ce qui avait le plus d'importance dans le monde ce jour-là, c'était je-me-moi. Un seul événement avait été filmé et inclus dans le documentaire: un mouvement de panique mortel au Love Parade de Duisbourg, et si j'ai bonne mémoire, ça ne remplissait même pas cinq minutes du film. Cette belle grande déclaration d'abour à l'humanité finissait par lasser, au point de risquer de devenir misanthrope.

    Alors, c'est passablement ironique que M. Deglise eût choisi le même format alors que les lecteurs de ce journal connaissent bien ses réticences (lesquelles je partage) à l'égard de l'utopie technologique. Ou peut-être a-t-il réussi un tour de force en créant une critique sociale féroce en utilisant les armes de ses adversaires; si c'est le cas, chapeau.