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    Les images féminines de résistance italienne de Cecilia Mangini

    6 mai 2014 |Odile Tremblay | Cinéma
    Cecilia Mangini, née dans les Pouilles en 1927, a fait des courts métrages sur une Italie en voie de disparition, dont quelques-uns portés par les mots de Pier Paolo Pasolini.
    Photo: Livia Saavedra Cecilia Mangini, née dans les Pouilles en 1927, a fait des courts métrages sur une Italie en voie de disparition, dont quelques-uns portés par les mots de Pier Paolo Pasolini.

    Elle est méconnue ici, Cecilia Mangini, cette documentariste italienne aux engagements de la première heure. Elle dont l’oeuvre était retournée à l’ombre depuis trente ans, la voici redécouverte grâce aux bons soins du Festival international de films de femmes de Créteil, qui a sous-titré en français plusieurs de ses courts métrages, dont trois portés par les mots inspirés de Pier Paolo Pasolini. La Cinémathèque québécoise, à l’instigation de Vidéo Femmes, présente une rétrospective les 7 et 8 mai, leçon de cinéma en prime, mercredi.

     

    Le Devoir a eu cette pionnière au téléphone à Rome, écoutant le pétillement dans sa voix. Dans son oeuvre, Cecilia Mangini a marié l’éthique du regard à une esthétique d’humanité sur des cadrages admirables, comme dans Stendali (Suonano Ancora), abordant les rites funéraires féminins dans les Pouilles, pleureuses de noir vêtues, en incantations et en transes, sur mots de Pasolini, silhouettes voilées émergeant d’un univers gréco-romain.

     

    Précisons qu’elle est née dans ces Pouilles en 1927, un Sud italien superstitieux, collé aux traditions, au patriarcat, aux coutumes ancestrales, sous dictature mussolinienne comme tout le pays. « En 1933, le fascisme a conquis l’âme et l’esprit du peuple italien. Tout était interdit. À six ans, à l’école primaire, on jurait fidélité au fascisme en s’engageant à verser notre propre sang pour défendre la cause. Plus tard, quand tout s’est écroulé, ce fut terrible. Le pays était plongé dans une vulgarité et un niveau culturel extrêmement bas, le peuple laissé sans nourriture, dans la misère. Le néoréalisme, avec les films de Roberto Rossellini, de Vittorio de Sica, nous a permis de comprendre que les Italiens avaient encore une identité, par-delà leur pauvreté. C’est grâce à ces films portés par une énergie perdue et sauvage que j’ai voulu faire du cinéma. »

     

    Déambuler et capter la réalité

     

    Jeune femme, elle s’intéressait à l’éternité de l’icône, l’image symbole qui puise aux mémoires archaïques.La photographie et le documentaire se collaient pour elle à une même démarche : déambuler et capter la réalité. « Mais on disait que ce n’était pas un travail pour les demoiselles. Marcher dans les rues semblait à plusieurs l’équivalent de faire le trottoir. » En 1958, elle réalisa le magnifique court métrage Ignoti alla Città (Étrangers à la ville) sur les jeunes garçons des quartiers défavorisés de Rome, reportage poèmesur un texte de Pasolini. « Son commentaire n’était pas une explication, mais émanait de sa pensée, comme une valeur ajoutée. Le film fut longtemps interdit par la censure italienne. »

     

    Cette belle et difficile époque vit encore en elle. « On voulait changer le monde et la vie, réclamant une liberté, désirant montrer les angles cachés. C’était avant la télévision, qui allait transformer le style des prises de vues et les goûts des spectateurs. Nous étions fous du néoréalisme. Le soir, nous nous réunissions en petites soirées bruyantes et libres. Pasolini venait avec Laura Betti, sa muse. »

     

    Le cinéaste de Teorema était pour elle un homme sensible en manque d’amour. « Mais il fut persécuté en Italie, pour ses écrits, ses films, ses moeurs. Toutes ces machinations montées contre lui : 33 procès en tout. Pasolini, sociable au départ, s’est refermé et a finalement coulé en lui-même. Le poids de la morale chrétienne sur la société était énorme. »

     

    Cecilia Mangini a fait des courts métrages sur une Italie en voie de disparition. Ainsi en 1959 dans Maria e I Giorni (Maria et les jours), sur une figure féminine de paysanne de survivance, elle aborda les mutations profondes de sa société, des paysans devenus ouvriers, s’intéressant surtout au sort des femmes. Dans Essere Donne (1965), on les voit quasi bêtes de somme incapables d’élever leur progéniture tout en travaillant à l’usine, épuisées, écrasées par le patriarcat, mais bombardées d’images de pin up. Ce film, exécuté avec l’appui du Parti communiste italien, primé à Leipzig, fut interdit de diffusion en Italie sous prétexte de qualité déficiente. « J’ai fait un cinéma féministe, car j’ai beaucoup souffert d’être une femme, étant l’aînée d’une famille qui avait espéré le premier garçon, l’héritier. »

     

    Elle a réalisé aussi des films avec son mari le documentariste Lino del Fra, dont un montage d’images sur les régimes fascistes : All’armi siam fascisti en 1962, qui fit grand bruit.

     

    Le monde a changé, mais Cecilia Mangini trouve le sud de l’Italie toujours aussi opprimé. « Et puis aujourd’hui, le cynisme s’étend partout, mais une vague viendra soudaine pour ramener celle de la résistance. D’autres que moi la verront. »













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