Piratage et MP3 - L'industrie n'a qu'elle-même à blâmer
«Qu'elle le veuille ou non, l'industrie du disque devra faire à la musique et accepter ce que tous reconnaissent aujourd'hui, à savoir qu'elle a loupé le bateau Internet. Par son immobilisme et son refus de capitaliser sur les possibilités qui lui étaient offertes, elle n'a qu'elle-même à blâmer pour tout ce qui arrive.» Celui qui parle ainsi est Philippe Le Roux, un des stratèges Internet les plus respectés au Québec. «Les majors savaient très bien ce qui s'en venait. Qu'on ne vienne pas me faire pleurer et, surtout, qu'elle cesse de traiter de voleurs et de pirates sa clientèle, car il y a de fortes chances, au moment où une voie de rechange se met lentement en place, que celle-ci déserte le bateau à tout jamais.»
1995. Le président et chef de la direction de la société RealNetworks, Rob Glasier, tout comme plusieurs autres visionnaires Internet, fait part de son inquiétude aux principaux dirigeants de l'industrie du disque. Des bouleversements d'envergure sont à prévoir. Si rien n'était fait, cette industrie aurait à payer fort cher son immobilisme. Comment réagit l'industrie du disque? En ne faisant absolument rien.
1999. Shawn Fanning, un jeune étudiant américain de 19 ans, lance le logiciel Napster. Un an et demi plus tard, devant les poursuites intentées par l'industrie du disque, Fanning est obligé de mettre fin aux activités de Napster, non sans avoir déclenché une véritable révolution: il est possible d'échanger des fichiers numérisés sur Internet. Plusieurs observateurs du milieu plaident pour que l'industrie reprenne à son compte ce nouveau mode d'acquisition et d'échange. Que fait l'industrie? Rien. Sauf des procès.
Quatre ans plus tard, avec les Kazaa, LimeWire et tutti quanti qui ont repris le flambeau de Napster, force est de constater que, en bloquant tous les projets de mise en marché de la musique numérisée, l'industrie du disque s'est tirée elle-même dans le pied. «Et pourtant, déclare Philippe Le Roux, les consommateurs avaient envoyé un message très clair à l'industrie. Un nouveau paradigme se mettait en place. Ils étaient prêts à acquérir et à consommer de la musique numérisée. La demande était là, il suffisait de fournir l'offre.» Si l'industrie avait réagi promptement, l'échange illégal de fichiers numérisés, tout comme le piratage de logiciels, serait devenu marginal.
Une solution à l'horizon
Aujourd'hui, comble d'ironie, c'est d'un fabricant d'ordinateurs, Apple, et non pas de l'industrie du disque, que semble venir la solution. Depuis quelques mois à peine, le service de vente en ligne iTunes Music Store a vendu plus de 14 millions de fichiers numérisés. Et avec l'introduction, cette semaine, de la version Windows, c'est soudainement près de 90 % des consommateurs américains branchés qui peuvent s'abreuver en toute légalité de musique numérique.
De son côté, un autre acteur de l'industrie du logiciel, Roxio, se prépare à faire renaître Napster. Bref, il semble qu'un nouveau segment de l'industrie se mette en place. Cependant, ceux qui contrôleront ce marché ne seront non plus les majors, mais des firmes informatiques.
Mais qu'en est-il des artistes d'ici? Puretracks.com, un guichet virtuel canadien de vente de musique à la pièce, comme iTunes l'est, vient d'être lancé. On y retrouve plusieurs artistes du Québec. Mais les chances de voir un Richard Séguin ou un Richard Desjardins, en lieu et place d'une Céline Dion ou un quelconque rappeur américain en page d'accueil du service iTunes, sont carrément inexistantes. Que reste-t-il comme possibilité à l'industrie locale?
Force est de constater que, durant toutes ces années, alors que moult observateurs envoyaient des signaux d'alarme à l'industrie, le Québec n'a pas su capitaliser sur ses particularités. Selon Le Roux, «avec des indépendants bien présents et un marché qui absorbait relativement bien la production locale, tout était en place pour permettre à l'industrie locale de développer une stratégie Internet, sans devoir s'en remettre aux majors.» Un iTunes local? Et pourquoi pas.
Après tout, si l'ADISQ s'était donné la peine de profiter des occasions offertes par le fonds de l'autoroute de l'information du gouvernement du Québec pour élaborer un véritable projet de commercialisation et de mise en marché de ses artistes, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Mais tout n'est pas perdu, de dire Le Roux. «L'industrie a de 15 à 18 mois devant elle pour inventer et lancer avec succès un projet qui permettra aux producteurs de demeurer "sur la mappe". Passé cette période, c'est "game over".»
Or, alors que l'année 2004 se pointe le bout du nez et que de nombreuses études affirment que, à moins de changer complètement son modèle d'affaires, l'industrie s'apprête à vivre une crise encore plus grave, quelles sont les solutions préconisées par l'ADISQ? De traiter ses clients de voleurs et de pirates, des clients qui, incidemment, se situent dans tous les groupes d'âge et non plus dans la tranche des 15-25. Car ce n'est pas fiston qui se paie le lecteur iPod à 600 $, c'est son père. Elle les menace aussi d'éventuellement recourir aux tribunaux pour forcer les fournisseurs d'accès Internet à leur verser une redevance de 3 % sur leurs profits annuels. Et devinez qui, au bout de la ligne, paiera ces 3 %? Déjà que l'industrie reçoit des redevances sur les ventes de CD vierges et d'autres supports numériques.
À notre avis, cette façon de faire serait une erreur capitale, car elle enlèverait toute retenue morale aux consommateurs: «Maintenant que je paie une redevance sur les CD et mon accès Internet, je peux donc pirater l'esprit en paix.» Un avis partagé par Philippe Le Roux, qui précise que les dommages collatéraux pourraient être encore plus amples si cette mesure entrait en vigueur. Elle viendrait mettre en péril les efforts des boutiques virtuelles comme iTunes et Napster version 2, qui commencent à peine à s'implanter.
De plus, il n'est pas sûr que les fournisseurs réagissent favorablement à cette demande de l'ADISQ. Prenez Quebecor, qui, par sa stratégie de convergence, contrôle la distribution (Select), la revente (Archambault) et la promotion des artistes avec ses mille et un hebdos, en plus de brancher une proportion importante de Québécois avec son service Vidéotron Internet. Elle ne le dira pas, mais, pour ce monument à la gloire de la convergence, il est beaucoup plus payant de faire la page frontispice de ses publications avec Céliiiine ou Star Académie qu'avec Mes Aïeux, Richard Desjardins ou Michel Rivard. Bref, qui sait comment réagira Quebecor devant ces demandes? Déjà que, en entrevue à la télé, Luc Lavoie ne semblait pas très porté à acquiescer aux requêtes de l'ADISQ, alors imaginez PKP, lui qui n'a jamais été réputé pour sa subtilité.
Quebecor a de grands atouts en main pour s'en tirer, contrairement à l'industrie. Et c'est un peu ça, l'aspect positif de la convergence. Ce qui baisse d'un côté est compensé de l'autre côté. Et au bout du compte, cela arrangerait tout le monde si l'empire se mettait à gérer une sorte de iTune québécois...
Bref, désolé de jouer les emmerdeurs, chers membres de l'industrie, surtout lors de votre 25e anniversaire. Mais le message est clair: il ne vous reste qu'une petite chance, un mince délai de 18 mois, pour profiter des possibilités offertes par Internet. Après, on ferme le juke-box.
1995. Le président et chef de la direction de la société RealNetworks, Rob Glasier, tout comme plusieurs autres visionnaires Internet, fait part de son inquiétude aux principaux dirigeants de l'industrie du disque. Des bouleversements d'envergure sont à prévoir. Si rien n'était fait, cette industrie aurait à payer fort cher son immobilisme. Comment réagit l'industrie du disque? En ne faisant absolument rien.
1999. Shawn Fanning, un jeune étudiant américain de 19 ans, lance le logiciel Napster. Un an et demi plus tard, devant les poursuites intentées par l'industrie du disque, Fanning est obligé de mettre fin aux activités de Napster, non sans avoir déclenché une véritable révolution: il est possible d'échanger des fichiers numérisés sur Internet. Plusieurs observateurs du milieu plaident pour que l'industrie reprenne à son compte ce nouveau mode d'acquisition et d'échange. Que fait l'industrie? Rien. Sauf des procès.
Quatre ans plus tard, avec les Kazaa, LimeWire et tutti quanti qui ont repris le flambeau de Napster, force est de constater que, en bloquant tous les projets de mise en marché de la musique numérisée, l'industrie du disque s'est tirée elle-même dans le pied. «Et pourtant, déclare Philippe Le Roux, les consommateurs avaient envoyé un message très clair à l'industrie. Un nouveau paradigme se mettait en place. Ils étaient prêts à acquérir et à consommer de la musique numérisée. La demande était là, il suffisait de fournir l'offre.» Si l'industrie avait réagi promptement, l'échange illégal de fichiers numérisés, tout comme le piratage de logiciels, serait devenu marginal.
Une solution à l'horizon
Aujourd'hui, comble d'ironie, c'est d'un fabricant d'ordinateurs, Apple, et non pas de l'industrie du disque, que semble venir la solution. Depuis quelques mois à peine, le service de vente en ligne iTunes Music Store a vendu plus de 14 millions de fichiers numérisés. Et avec l'introduction, cette semaine, de la version Windows, c'est soudainement près de 90 % des consommateurs américains branchés qui peuvent s'abreuver en toute légalité de musique numérique.
De son côté, un autre acteur de l'industrie du logiciel, Roxio, se prépare à faire renaître Napster. Bref, il semble qu'un nouveau segment de l'industrie se mette en place. Cependant, ceux qui contrôleront ce marché ne seront non plus les majors, mais des firmes informatiques.
Mais qu'en est-il des artistes d'ici? Puretracks.com, un guichet virtuel canadien de vente de musique à la pièce, comme iTunes l'est, vient d'être lancé. On y retrouve plusieurs artistes du Québec. Mais les chances de voir un Richard Séguin ou un Richard Desjardins, en lieu et place d'une Céline Dion ou un quelconque rappeur américain en page d'accueil du service iTunes, sont carrément inexistantes. Que reste-t-il comme possibilité à l'industrie locale?
Force est de constater que, durant toutes ces années, alors que moult observateurs envoyaient des signaux d'alarme à l'industrie, le Québec n'a pas su capitaliser sur ses particularités. Selon Le Roux, «avec des indépendants bien présents et un marché qui absorbait relativement bien la production locale, tout était en place pour permettre à l'industrie locale de développer une stratégie Internet, sans devoir s'en remettre aux majors.» Un iTunes local? Et pourquoi pas.
Après tout, si l'ADISQ s'était donné la peine de profiter des occasions offertes par le fonds de l'autoroute de l'information du gouvernement du Québec pour élaborer un véritable projet de commercialisation et de mise en marché de ses artistes, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Mais tout n'est pas perdu, de dire Le Roux. «L'industrie a de 15 à 18 mois devant elle pour inventer et lancer avec succès un projet qui permettra aux producteurs de demeurer "sur la mappe". Passé cette période, c'est "game over".»
Or, alors que l'année 2004 se pointe le bout du nez et que de nombreuses études affirment que, à moins de changer complètement son modèle d'affaires, l'industrie s'apprête à vivre une crise encore plus grave, quelles sont les solutions préconisées par l'ADISQ? De traiter ses clients de voleurs et de pirates, des clients qui, incidemment, se situent dans tous les groupes d'âge et non plus dans la tranche des 15-25. Car ce n'est pas fiston qui se paie le lecteur iPod à 600 $, c'est son père. Elle les menace aussi d'éventuellement recourir aux tribunaux pour forcer les fournisseurs d'accès Internet à leur verser une redevance de 3 % sur leurs profits annuels. Et devinez qui, au bout de la ligne, paiera ces 3 %? Déjà que l'industrie reçoit des redevances sur les ventes de CD vierges et d'autres supports numériques.
À notre avis, cette façon de faire serait une erreur capitale, car elle enlèverait toute retenue morale aux consommateurs: «Maintenant que je paie une redevance sur les CD et mon accès Internet, je peux donc pirater l'esprit en paix.» Un avis partagé par Philippe Le Roux, qui précise que les dommages collatéraux pourraient être encore plus amples si cette mesure entrait en vigueur. Elle viendrait mettre en péril les efforts des boutiques virtuelles comme iTunes et Napster version 2, qui commencent à peine à s'implanter.
De plus, il n'est pas sûr que les fournisseurs réagissent favorablement à cette demande de l'ADISQ. Prenez Quebecor, qui, par sa stratégie de convergence, contrôle la distribution (Select), la revente (Archambault) et la promotion des artistes avec ses mille et un hebdos, en plus de brancher une proportion importante de Québécois avec son service Vidéotron Internet. Elle ne le dira pas, mais, pour ce monument à la gloire de la convergence, il est beaucoup plus payant de faire la page frontispice de ses publications avec Céliiiine ou Star Académie qu'avec Mes Aïeux, Richard Desjardins ou Michel Rivard. Bref, qui sait comment réagira Quebecor devant ces demandes? Déjà que, en entrevue à la télé, Luc Lavoie ne semblait pas très porté à acquiescer aux requêtes de l'ADISQ, alors imaginez PKP, lui qui n'a jamais été réputé pour sa subtilité.
Quebecor a de grands atouts en main pour s'en tirer, contrairement à l'industrie. Et c'est un peu ça, l'aspect positif de la convergence. Ce qui baisse d'un côté est compensé de l'autre côté. Et au bout du compte, cela arrangerait tout le monde si l'empire se mettait à gérer une sorte de iTune québécois...
Bref, désolé de jouer les emmerdeurs, chers membres de l'industrie, surtout lors de votre 25e anniversaire. Mais le message est clair: il ne vous reste qu'une petite chance, un mince délai de 18 mois, pour profiter des possibilités offertes par Internet. Après, on ferme le juke-box.
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