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    Le Naked Lunch de Denis Villeneuve

    20 septembre 2013 | Martin Bilodeau | Cinéma

    Enemy m’a mis sur cette piste. Vue à Toronto, cette formidable adaptation d’un roman du Portugais José Saramago (Le double), réalisée par le Québécois Denis Villeneuve, affiche une parenté certaine avec l’univers bizarre de David Cronenberg, dans lequel le physique et le psychologique des personnages sont malaxés jusqu’à l’osmose.

     

    Un prof d’université de Toronto, joué par Jake Gyllenhaal, aperçoit dans un film de série B son sosie, campé bien entendu par le même acteur. La rencontre inévitable entre les deux hommes provoque un déraillement, une fuite entre les mondes possibles, pour nous conduire vers un dénouement digne de Naked Lunch.

     

    Dans l’intervalle, c’est à Dead Ringers, aussi de Cronenberg, qu’on pensait. Rappelez-vous : Jeremy Irons interprétait le double rôle de jumeaux gynécologues dont le membre bêta recueillait les conquêtes que l’alpha lui balançait après usage, ni vu ni connu. L’accroche publicitaire, inscrite en grosses lettres sur l’affiche, disait tout : « Two bodies. Two minds. One soul. »Enemy pourrait s’approprier la même devise.

     

    Les aléas de la distribution font en sorte qu’il faudra attendre le début de l’année 2014 pour voir en salles ce film pourtant réalisé juste avant Prisoners, lequel prend l’affiche aujourd’hui. À première vue, les deux films peuvent difficilement sembler plus différents. Enemy est un suspense psychologique insolite au tempo dilaté, à l’image glacée surmontée d’un « room tone » savant et menaçant, en somme très canadien dans son âme et son esprit. Prisoners est à l’inverse un thriller haletant, dense et compact, en résumé un brillant exercice dans la tradition américaine du genre telle que perpétuée par David Fincher (Zodiac, The Girl with the Dragon Tattoo).

     

    Mais le spectre de David Cronenberg continue de planer, tire les deux films de Villeneuve l’un vers l’autre. Car si Enemy rappelle Dead Ringers pour les raisons évidentes évoquées plus haut, aucun film ne m’a autant fait penser à A History of Violence, sommet dans l’oeuvre du réalisateur de The Fly, que Prisoners. Dans les deux cas, une petite ville. Dans les deux cas, une famille idéale. Dans les deux cas, un événement tragique (une fusillade dans le premier, le rapt de deux fillettes dans le second) vient fissurer un mur d’apparences pour laisser filtrer l’horreur tapie derrière.

     

    Viggo Mortensen jouait dans A History of Violence un monstre domestiqué qui retournait littéralement à l’état sauvage pour préserver l’intégrité de sa famille et de son identité chèrement acquise de garçon de café dans l’Indiana profond. Au lieu de nous faire basculer avec son personnage dans l’abîme du cauchemar, le cauchemar s’emparait du monde visible pour pervertir notre regard sur lui. On retrouve la même idée dans Prisoners. Hugh Jackman, qui n’a jamais été aussi bon acteur, joue un entrepreneur et père de famille aimant et travaillant qui, sous l’assaut de la tragédie, se métamorphose. Il kidnappe le principal suspect de l’enlèvement de son enfant (Paul Dano), relâché faute de preuves, pour le soumettre à la torture. Toute l’ambiguïté de ce film, qui condense toutes les anxiétés et perversions de l’Amérique va-t-en-guerre contemporaine, repose sur un dilemme machiavélique : a-t-il raison d’avoir tort, ou tort d’avoir raison ?

     

    Prisoners nous laisse sans voix. D’abord à cause de ce dilemme, qui tient de la torture psychologique infligée au spectateur. Ensuite à cause de son exceptionnelle efficacité. Villeneuve vient de trouver, comme ce fut le cas avec Incendies, une tragédie grecque à la dimension de son talent de conteur et de ses moyens techniques.

     

    Prisoners nous apprend tout sur le cinéaste qu’il est devenu, mais très peu sur l’homme qu’il est réellement. D’où le paradoxe avec Enemy, qui pourrait tout aussi bien avoir été réalisé par son double impudique. En présentant le film au Festival international du film de Toronto, Villeneuve se disait un peu embarrassé de regarder son film avec le public, encore plus de répondre à ses questions. Cet objet de cinéma le révèle, disait-il, dans toute sa nudité. C’est son Naked Lunch, dans le sens le plus littéral de l’expression.

     
     
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