Femmes et science-fiction, retour à la case départ?

Sigourney Weaver dans le rôle d'Ellen Ripley dans Aliens
Photo: 20th Century Fox Sigourney Weaver dans le rôle d'Ellen Ripley dans Aliens
Un film en dit souvent autant sur l’époque à laquelle son intrigue se situe que sur celle à laquelle il a été produit. Cet axiome s’applique particulièrement bien à la science-fiction et à la manière dont le genre documente indirectement l’émancipation de la femme, c’est du moins l’opinion de Dean Conrad. Professeur à l’Université de Hull en Angleterre, Dean Conrad est entre autres un spécialiste de la question de la représentation de la femme dans le cinéma de science-fiction.

 

Dans son essai Femmes futures. One Hundred Years of Female Representation in SF Cinema, l’auteur offre un exemple éloquent en s’appuyant notamment sur le parcours d’une même actrice. « Quand Yvette Mimieux est apparue dans La machine à explorer le temps (Georges Pal, 1960), le rôle féminin le plus important était son esclave candide, Weena. À l’époque du film Le trou noir (Ralph Nelson, 1979), une place avait été faite pour que Mimieux joue une astronaute et une scientifique, la docteure Kate McCrae. Dans le remake de La machine à explorer le temps (Simon Wells, 2002), Weena a été remplacée par la bagarreuse Mara. »

 

« Le film Alien (Ridley Scott, 1979) a ouvert la voie aux figures féminines héroïques », explique Dean Conrad au Devoir. En 1986, Aliens (James Cameron), le second film de la série, l’a pavée. Dans ces oeuvres, le lieutenant Ellen Ripley (Sigourney Weaver) combat des créatures extraterrestres et n’a besoin d’aucun homme pour venir la secourir. Indépendante, intelligente, elle fut une pionnière. Elle changea la donne au sein d’un genre qui avait jusque-là vu défiler son lot de sages assistantes et de laborantines serviables.

 

« Alien a engendré une pléthore de représentations féminines positives, des personnages intéressants qui font avancer l’action plutôt que d’être à la remorque de celle-ci », précise Dean Conrad. Cela inclut la protagoniste (Noomi Rapace) tenace et résiliente de Prometheus (R. Scott, 2012), un antépisode révélant d’où viennent les monstres d’Alien. « Entre 1979 et 1997, les femmes ont vécu un véritable âge d’or dans le cinéma de science-fiction », soutient-il.

 

Des exemples ? Dans Blade Runner (Ridley Scott, 1982), le chasseur de prime Deckart affronte une tueuse (Joanna Cassidy) et une fausse potiche (Daryl Hannah) redoutables, l’une et l’autre maîtrisant mieux que lui l’art du combat. Quant à Rachael (Sean Young), cette androïde qui se croit humaine, elle parvient à sauver la peau du héros en dépit d’une crise existentielle toute compréhensible.

 

Dans Dune (David Lynch, 1983), sur l’avènement d’un messie intergalactique unificateur, tant la royale dame Jessica (Francesca Annis), la mère du protagoniste, que Chani (Sean Young), son épouse guerrière, savent se battre.

 

Un détournement amusant - et bienvenu - d’un motif issu des contes de fées survient à la fin de La matrice (Lana et Andy Wachowski, 1999) lorsque Trinity (Carrie-Anne Moss) réveille d’un baiser le héros qu’on croyait mort (Keanu Reeves).

 

Ces hommes qui ont peur d’avoir peur

 

Comment expliquer la régression actuelle que semble confirmer le film Elysium ? Pour Dean Conrad, la réponse est simple. « Le cinéma est devenu très coûteux, et je crois que Hollywood, qui est majoritairement géré par des hommes, a eu peur. Cela s’est traduit par un retour au conservatisme. Quand le cinéma est passé au parlant au début des années 1930, que la couleur est devenue la norme, que le format panoramique a remplacé le format carré, que le numérique a supplanté l’analogique, le résultat a toujours été un retour au conservatisme. Une représentation « acceptable » vient tempérer la surprise liée à la nouveauté. »

 

Ce retour à une représentation rétrograde de la femme dans le cinéma de science-fiction coïncidant avec l’explosion des coûts de production à Hollywood se vérifie aussi dans les deux récents films de la série Star Trek, signale Dean Conrad. « Chacun comporte des personnages féminins en apparence forts, mais finalement accessoires. Les intrigues parlent d’hommes, de leur testostérone et de leur rébellion contre leurs pères biologiques, leurs pères de substitution ou la mémoire de leurs pères. »

 

Pour peu qu’un film en dise effectivement autant sur l’époque à laquelle son intrigue se situe que sur celle à laquelle il a été produit, doit-on s’inquiéter des acquis fragiles en matière d’égalité des sexes ?
  • France Marcotte - Abonnée 10 août 2013 08 h 17

    Fausse piste

    Pas certaine par contre qu'on s'en allait (avant d'avoir peur d'avoir peur) dans une direction prometteuse en faisant des personnages féminins des héroïnes calquées sur le prototype masculin, sachant se battre avec un fusil dans les mains...

    Au fond, cette pause misogyne pourrait être l'occasion de partir pour le futur dans un sens plus fécond: des personnages féminins forts à leur manière inédite qui serait en même temps pour le spectateur un enseignement, une révélation.

    • Marc Stringer - Inscrit 10 août 2013 13 h 04

      Vous avez raison, l'égalité des sexes ne veut pas dire copier/coller. Il ne faut jamais oublier qu'un homme et une femme sont sur le même pallier tout en étant l'opposé l'un de l'autre.

    • France Marcotte - Abonnée 10 août 2013 13 h 30

      Merci M.Stringer.

      Il se peut même aussi que les hommes ne soit pas exactement ce qu'on leur a dit qu'ils étaient.

      Alors, l'exploration au futur peut être aussi, pour tous, de partir à la recherche de son identité.
      Pas besoin d'être armés pour ça.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 10 août 2013 16 h 45

      À M. Stringer,

      "Il ne faut jamais oublier qu'un homme et une femme sont sur le même pallier tout en étant l'opposé l'un de l'autre"

      Il serait plus juste de dire "tout en étant le complément l'un de l'autre"

    • Daniel Côté - Inscrit 11 août 2013 01 h 41

      Je suis d'accord avec vous. Je crois que c'est Jules Renard qui disait:
      "Je préfère affirmer que la femme soit supérieure à l'homme si cela peut les dissuader d'être notre égal!"

    • France Marcotte - Abonnée 11 août 2013 08 h 43

      oups.
      ...ne soient.
      désolée.

  • André Martin - Inscrit 10 août 2013 08 h 19

    Plutôt l'égalité devant la mort...

    Je pense que l'auteur confond mythologie et vraie vie. Par exemple, dans la vraie vie, Rambo n'aurait pas survécu 10 secondes sous la pluie de balles et d'obus qui s'abat sur lui — non stop, et régulièrement dans tous ses films, et on n'aurait jamais eu de blockbuster — encore moins de série.

    Dans ALIEN, même destin vitesse grand V pour l'héroïne, la bibite-transformer et parfaite-machine-à-tuer, étant trop performante pour une frêle humaine si déterminée soit-elle. Mais pour avoir un film de deux heures et un succès au box-office, il faut y introduire la dimension du rêve où il est permis d'imaginer une autre fatalité destinée à vaincre MALGRÉ TOUT une bibite, en toute logique, invincible.

    Ces héros et héroïnes, demi-dieux ou amazones, n'appartiennent pas au réel; ces personnages appartiennent au monde du fantasme. Ils génèrent de l'espoir et de l'illusion à la tonne pour nous pauvres mortels; ils sont un antidote à nos peurs du lendemain, entièrement faites d'insécurités émotionnelles et matérielles de toutes sortes. Mais, inéluctablement, tous les mortels et toutes les mortelles vont périr d'une rencontre avec la Mort, parce que cette dernière est VRAIMENT la bibite en chef de toutes les bibites.

    • France Marcotte - Abonnée 10 août 2013 10 h 10

      Et vous vous confondez mythologie et cinéma...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 août 2013 10 h 03

      Mme Marcotte, il n'y a aucune différence entre «mythologie et cinéma» qu'une période de temps suffisante pour trouver d'autres moyens de les propager.

      Avant le cinéma, elles étaient écrites. Avant l'écriture, elles étaient racontées. Même combats depuis que nous avons la «parole» et que nos premiers ancêtres étaient réunis autour d'un feu à se faire des peurs pour passer le temps d'une soirée ensemble avant d'aller dormir.

      La technologie change, l'humain est constant !

      L'évolution ? Pas prouvée ! Pas encore.

  • Louis Roy - Inscrit 10 août 2013 11 h 06

    Un reflet de l'époque

    Cette analyse mythologique, magnifiquement écrite, vaut pour toutes les époques et tous les genres. Elle est fondamental, mais n'explique pas ce recul apparent de l'importance du rôle des femmes dans le cinéma de science-fiction. Le texte de F.Lévesque montre les facteurs internes de l'industrie du cinéma américain, mais ne situe pas assez le phénomène dans le contete politique américain actuel qui est dominé par le conservatisme. Toutes les avancées du libéralisme, du féminisme, de la lutte pour les droits, sont battues en brèche. Cette vague emporte aussi les créateurs de mythes cinématographiques. Les échecs commerciaux des derniers films à gros budgets, qui creusaient encore plus ce recul des mythes libéraux et des rôles féminins, annoncent, espérons-le, le début de l'affaiblissement de la domination conservatrice.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 11 août 2013 08 h 45

    Le résultat de chacun

    Les films ne sont pas la création des producteurs, ils sont le résultats de nos aspirations collectives. Les producteurs produisent ce qui se vend! Je ne crois pas qu'ils aient peur des coût mais que la société se transforme.

    En période de tension, des philosophies plus conservatrices prennent le dessus. Cela fait une trentaine d'année que ce mode a commencé, mais il devient de plus en plus visible.

    Ce n'est pas une question de ce qui est le mieux pour tous mais ce que tous ressentent. Si le film se vend, c'est que les gens approuvent. C'est triste.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 août 2013 10 h 29

      L'«histoire» du héros ou de l'héroïne éternelle est exactement ça : éternelle !

      Le don de sa vie pour sauver celle de ceux qu'on aime est de tout temps, que ce soit avec une lance, une fronde, une épée ou une mitraillette; ça n'a aucune importance, sauf qu'elle est à la mode du temps présent.

      Il y a une limite d'attention possible et finale aux histoires de Valkyries avant de leur donner une arme plus moderne pour faire du dégâts !

      Ce qui me permet de dire que de parler de «femmes guerrières» n'a rien de moderne ni de misogyne. Y a eu des reines qui avaient vraiment sale caractère qui ont vraiment vécues l'arme au poing, sans parler des empoisonneuses. Mais ça, c'est une autre histoire.

      On ne peut vraiment pas séparer les hommes des femmes car celles-ci sont les soeurs de ceux-là et ils et elles passent à travers le temps «ensemble».

      Avez-vous entendu parlé de la voisine de César ? C'était toute une chipie ! Mais personne n'a prit le temps d'écrire sur elle. Aurait fallu qu'elle fasse comme lui, l'écrire elle-même. :)))