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    Un Coeur de maman qui bat de nouveau

    Après 60 ans d’obscurité forcée, un succès populaire oublié du cinéma québécois reverra la lumière du jour

    30 juillet 2013 |François Lévesque | Cinéma
    Rosanna Seaborn dans le rôle de la méchante Celeste du film Cœur de maman, une production dans laquelle elle avait investi et qui connut beaucoup de succès en 1953.
    Photo: Éléphant: la mémoire du cinéma québécois/france film Rosanna Seaborn dans le rôle de la méchante Celeste du film Cœur de maman, une production dans laquelle elle avait investi et qui connut beaucoup de succès en 1953.

    L’organisme Éléphant : la mémoire du cinéma québécois complète ces jours-ci la restauration du film Coeur de maman. Jamais entendu parler ? Normal : le négatif dormait dans une chambre forte depuis sa sortie il y a 60 ans, et ce, en dépit de son succès populaire d’alors. Il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité du Devoir, qui s’est penché sur l’histoire étonnante de ce long métrage et celle, plus étonnante encore, de l’une de ses vedettes.

     

    Coeur de maman prit l’affiche au théâtre Saint-Denis le 25 septembre 1953. La critique ne trouva guère à se pâmer devant ce mélodrame relatant le calvaire d’une gentille vieille dame maltraitée par sa belle-fille. Le public, en revanche, accourut comme il l’avait fait l’année précédente pour La petite Aurore, l’enfant martyre, qui racontait à l’inverse le cauchemar d’une enfant torturée par sa belle-mère. Inepte à tous égards, ce dernier film n’en a pas moins marqué les mémoires et passe régulièrement à la télévision. Coeur de maman a connu un destin bien différent.

     

    « Coeur de maman a été produit par France Film, que J.A. DeSève avait racheté après avoir fondé Renaissance Films, explique Marie-José Raymond, directrice d’Éléphant. Le projet lui avait été proposé par Rosanna Seaborn, qui voulait produire le film et jouer dedans. La production était une chasse gardée masculine, à l’époque, mais Rosanna Seaborn avait de l’argent. Elle a donc investi dans Coeur de maman et le film a obtenu beaucoup de succès. Évidemment, elle a réclamé sa part de profits. M. DeSève a refusé. Elle l’a poursuivi. Il était tellement fâché qu’il a entreposé le négatif et n’a plus voulu montrer le film. Même lorsqu’il a fondé Télé-Métropole, à ma connaissance, il ne l’a pas passé. »

     

    J.A. DeSève mourut en 1968, mais au cours des décennies suivantes, sa volonté fut respectée telle une malédiction. « J’ai été tenace. Le film était dans ma mire depuis la fondation d’Éléphant, en 2008. Le problème n’était pas de trouver le négatif, comme c’est souvent le cas. Je savais qu’il se trouvait chez France Film. Mais pour restaurer et numériser un film, on a besoin de la permission des détenteurs des droits de l’oeuvre. Il y a quelques mois, je me suis faite… plus pressante, laisse entendre Marie-José Raymond en riant. Mais la relation avec France Film est très bonne, je le précise. Coeur de maman, c’était vraiment un cas particulier. J’ai argué que monsieur DeSève aurait sûrement décoléré à ce stade-ci ! »

     

    Une oeuvre représentative

     

    Visionnées dans les locaux d’Éléphant lors de l’étape de l’approbation finale durant laquelle d’infimes défauts de l’image sont corrigés in situ, les 20 premières minutes du film attestent qu’il ne s’agit pas d’un chef-d’oeuvre perdu. Ce n’est donc pas une question de valeur artistique, mais bien de valeur patrimoniale. Et celle de Coeur de maman ne fait aucun doute. « Au début du processus de restauration, on s’est aperçu que Raymond Lévesque a écrit la chanson thème », révèle la directrice d’Éléphant entre autres exemples. Dans l’une des scènes, ladite ritournelle est interprétée par la jeune Yvonne Laflamme, vedette de La petite Aurore, l’enfant martyre. La distribution bigarrée comprend également Jeanne Demons, Paul Guèvremont, Françoise Faucher et… Rose Ouellette !

     

    Écrit par Henry Deyglun (1903-1971), époux de Janine Sutto et père de Mireille Deyglun, le scénario de Coeur de maman est basé sur la toute première pièce du comédien et dramaturge, Une mère abandonnée. « Henry en avait tiré un radioroman en 1936, se rappelle Janine Sutto. Évidemment, je me souviens surtout du film ! Rosanna Seaborn était venue nous voir à Vaudreuil. C’était un personnage. Mon Dieu ! Ça me ramène loin ! Henry a écrit les deux films qu’elle s’est payés. L’autre s’intitulait L’esprit du mal. »

     

    Dans Coeur de maman, on suit les malheurs de Marie Paradis qui, après la mort de son mari alcoolique et l’arrestation de son cadet Jacques, doit aller vivre chez son aîné François (un clin d’oeil à Maria Chapdelaine) et l’épouse de celui-ci, Celeste, une femme odieuse et « Anglaise » de surcroît. Pendant que Marie gagne son ciel, Celeste s’assure une place en enfer à la mode canadienne-française catholique du temps.

     

    Ce qui étonne d’emblée, c’est que Rosanna Seaborn, une Montréalaise anglophone, ait financé cette production dans laquelle elle s’est donné le rôle très typé de la méchante Canadienne anglaise qui écrase la bonne Canadienne française, la première, pingre et hypocrite, face à la seconde, pauvre et charitable. Mais qui donc était Rosanna Seaborn ?

     

    La femme du Ritz

     

    Née à Montréal en 1912 au sein d’un foyer aisé, Rosanna Todd a pour grand-père maternel Sir Edward Seaborn Clouston, directeur général de la Banque de Montréal, dont le propre père fut directeur de la Compagnie de la Baie d’Hudson. La famille passe l’été dans sa résidence du lac des Deux Montagnes, à Senneville, et l’hiver, dans sa demeure de Caroline du Sud. Éduquée à la maison par une gouvernante, Rosanna Todd part étudier le théâtre à l’Académie royale d’art dramatique à Londres, où elle vit jusqu’en 1947. À Pat Donnelly, du journal The Gazette, elle confie en 1999 : « J’ai eu des aventures avec plusieurs hommes, mais aucun que je n’ai voulu épouser. »

     

    De retour à Montréal, elle fonde l’Open Air Playhouse, au lac aux Castors sur le mont Royal (Christopher Plummer y fera ses débuts), et prend le nom de scène Rosanna Seaborn. À la même époque, elle s’intéresse au cinéma et coproduit L’esprit du mal et Coeur de maman, dans lesquels elle tient des rôles importants. Puis des ennuis de santé la forcent à déménager à Nassau, aux Bahamas. Elle conserve toutefois un pied-à-terre à Montréal, au Ritz, où elle séjourne plusieurs mois par année.

     

    Rosanna Seaborn ne renonce pas pour autant à la production ni au jeu. Avec sa boîte de production Deux Montagnes, qu’elle cofonde avec l’actrice Suzanne Cloutier (la Desdémone d’Orson Welles dans Othello), Rosanna Seaborn espère en effet tourner le film The Great Burning, la saga historico-amoureuse d’une fille de seigneur et d’un officier britannique pendant la Rébellion de 1837. Ce faisant, l’actrice et productrice accumule au fil des ans « la plus importante collection privée de documents sur cette période centrale de l’histoire québécoise, plus de 1200 objets, dont beaucoup de livres », comme le signalait Le Devoir du 23 janvier 2004, soit quelques jours avant la vente de ladite collection à l’Hôtel des encans de Montréal.

     

    « The Great Burning est le projet de ma vie. Comme vous le savez, l’histoire est différente selon la perspective française ou anglaise. Je voulais comprendre ce qui était vraiment arrivé », précise alors Rosanna Seaborn. Lorsqu’elle décède en 2009, sa nièce confie au Globe and Mail : « Ma tante était sympathique aux deux camps. » D’où l’abandon avec lequel Rosanna Seaborn s’est glissée dans la peau de la tortionnaire canadienne-anglaise de Coeur de maman ? On peut supputer.

    Rosanna Seaborn dans le rôle de la méchante Celeste du film Cœur de maman, une production dans laquelle elle avait investi et qui connut beaucoup de succès en 1953. Marie-José Raymond, directrice d’Éléphant : la mémoire du cinéma québécois.












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