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Le miracle de l'Impérial - 2

6 mai 2013 12h03 | Pierre Pageau | Cinéma
Lire la première partie de ce texte:
Le miracle de l'Impérial
1929-1995 : règne Consolidated/Famous Players

Ce qui se passe aux États-Unis a très souvent des conséquences sur notre vie cinématographique. C’est ainsi que la compagnie Radio-Keith-Orpheum (RKO) est créée en 1928 pour devenir une «major», une compagnie de production de films (qui nous donnera aussi bien King Kong, 1933 que Citizen Kane, 1941).

L’initiative vient en grande partie de la RCA (Radio Corporation of America), qui déjà équipe les autres majors de systèmes de sonorisation, et qui va acheter la «Keith-Albee Orpheum Corporation» avec toutes ses salles de cinéma, aussi bien aux États-Unis qu’au Canada.  Mais, très rapidement, la RKO décide de vendre ses salles pour se concentrer sur la production (réalisation) de films. C’est ainsi qu’elle va vendre, en 1929, le théâtre Imperial à la Consolidated Theatres. Consolidated Theatres est le nom que prend un regroupement de salles de cinéma sous la responsabilité de la Famous Players. La «Consolidated Theatres Ltd» a son siège social à Montréal (au 301, Dominion Square Bldg), tandis que la Famous Players a son siège social à Toronto. Lester et Alex Adilman,, et George Destounis, travaillent pour la Consolidated.

1932-1934:  de Famous Players à France-Film


Avec l’arrivée du «film parlant français», initiative menée principalement par J.A. DeSève et sa compagnie France-Film, le succès est immédiat et très important. La Famous Players, via la Consolidated, constatant que l’Imperial ne répond pas aux attentes financières prévues, décide alors de consacrer l’Impérial au film parlant français. En 1931 on a rénové la salle pour en faire un cinéma de luxe, sous la direction de H. W. Conover qui dirige cette salle depuis pratiquement ses débuts. L’Imperial va donc devenir la première salle de cinéma de luxe entièrement dédiée au cinéma français (mais il s’agit toujours de versions de films américains faits par ou pour la Paramount).

Le St-Denis et le Cinéma de Paris (appartenant à J.A. DeSève) sont aussi des salles de luxe qui présentent du cinéma en français, mais principalement des films originaux de France. Nous sommes en mars 1932. Le premier film présenté, à compter du 26 mars :  Il est charmant, une opérette française (de Louis Mercanton, produit de la Paramount) (images).  L’échec était prévisible. Effectivement, le succès n’est pas là et, le 18 juin 1932, elle cède la gérance à France-Film (à Robert Hurel, grand collaborateur de DeSève). Mais France-Film ne connaît guère plus de succès. Puis J.A. DeSève a d’autres ambitions avec la création de son propre réseau de salles de cinéma. Jos Bourdon va maintenant programmer l’Imperial en la consacrant principalement à l’opérette.

1934-1936 : présence de  Léo-Ernest Ouimet

France-Film va reprendre l’Imperial le 12 mai 1934. Et passe le flambeau à Léo-Ernest Ouimet, le grand pionnier du cinéma québécois. C’est lui qui loue et programme l’Imperial à compter du 17 novembre 1934. Ce qui confirme encore davantage que cette salle est en danger; les salles prospères ne sont pas à louer. Ouimet arrive en sauveur, et son modèle c'est le «His Majesty’s» de la rue Guy. Cette salle fonctionne bien, depuis le début du siècle, avec des spectacles de qualité et venus de tous les pays. Son modèle aurait été aussi le Monument National (Saint-Laurent). 

En fait il rêve de créer une sorte de Place des Arts. Son premier contrat est avec la Société canadienne d'opérette. Mais Ouimet va surtout tenter de se gagner un public francophone populaire par des pièces de style boulevard, comme celles d'Henry Deyglun. Il va aussi populariser des soirées d'amateurs. Ouimet est célèbre pour avoir amené au Québec le grand chanteur russe Chaliapine.

La fin de Ouimet à l’Imperial vient, selon son biographie Léon-H. Bélanger d'un feu qui se déclare dans le tutu d'une danseuse. Ceci se passe au mois de mai 1935. La Patrie titre «4 danseuses en robe de tulle se tordent dans les flammes» et insiste pour dire cependant que c’est le sang-froid et l’héroïsme de Ouimet qui sauve la donne. Le théâtre Imperial a été évacué. Mais il y a des poursuites contre Ouimet et le producteur russe Ruvenoff, avec un procès qui dure jusqu'en juillet 1936. Ceci entraîne une faillite donc Ouimet, Ouimet, ensuite, va travailler dans une Commission des Liqueurs (pratiquement jusqu'à la fin de sa vie). Ouimet n’aura donc pas été le sauveur que l’on espérait. DeSève comprend enfin qu’il n’y a plus rien à faire aussi bien avec le cinéma en français que l’opérette et décide de redonner à H. W. Conover la direction de la salle.  Conover revient au cinéma américain et, partiellement, au vaudeville.

En 1936 Famous Players va transférer totalement le contrôle de l’Imperial à la Consolidated Theatres. La Consolidated Theatres devient donc officiellement une filiale de la Famous Players Canadian Corporation (le mot canadien étant ici un leurre parce que cette compagnie est totalement américaine, filiale de la Paramount). En 1938 la Consolidated va contrôler pratiquement toutes les salles importantes de Montréal : Palace, Capitol, Loew’s et Imperial. Howard Conover demeure comme le programmateur de l’Imperial. Mais, dans l’organisation de la sortie des films la Consolidated/Famous va toujours mettre les trois premières salles dans la catégorie des «first run» et l’Imperial dans la catégorie des «second run» (deuxième sortie, et qui dont ne profite pas des avantages des premières).  Ceci va prévaloir de 1936 à 1945.

1954-1969 : période Cinerama

Mais ce changement en 1946 n’est toujours pas suffisant pour assurer une grande rentabilité au cinéma. L’Impérial doit, comme bien des salles ordinaires, se résoudre à présenter des films de Série B (toujours en «double feature»). Pour vraiment se relancer l'Impérial a été rénové et équipé du système Cinérama en décembre 1954.

Ce nouveau procédé du type «écran large», crée dans le prolongement de la crise à l’arrivée de la télévision, consiste à projeter sur un écran à 180 degrés, avec l’aide de trois projecteurs, et d’un système de son stéréophonique. Pour installer trois grands écrans et un système stéréophonique, il faut réduire le nombre de places, qui passe de1875 à 1042. L’Imperial est alors sous la responsabilité de la «Canadian Cinerama Corp. (Québec Division)». Le Cinerama, ou l’équivalent, va demeurer jusqu'en 1969.  Mais le Cinerama n’a vraiment bien fonctionné économiquement que durant les années 1950-1960.

1970-1980 : période Ciné-Centre

En 1970, le cinéma est vendu par Famous Players à la compagnie montréalaise Cinéma International Ltée. Ce nouveau propriétaire y fait aménager deux salles en 1974, les Ciné-Centre I et II, en installant une cloison qui va dorénavant séparer le parterre du balcon. Une salle de 580 places et une autre de 650. Le Ciné-Centre fait une tentative de cinéma de répertoire avec Roland Smith (Empire, Verdi, Outremont, Parc) comme responsable. Il s’agissait de créer une sorte d’alter ego au cinéma Outremont, mais avec des films en anglais. En principe la petite salle présenterait des classiques (Bogart, Welles, à 1,50$) et la plus grande des nouveautés (2$).

Cette expérience de cinéma de répertoire n’a fonctionné qu’environ trois mois, et elle cesse le 3 mars 1977, avec une perte de 50,000$  pour Smith. Smith va laisser ensuite France-Film gérer la fin de sa période de location (jusqu’en juin). À noter qu’en novembre 1977, il y a aussi le cinéma Séville (bâti en 1929, 922 places, une autre salle de la United Theatres/Famous) qui va faire l’expérience, douloureuse et courte, du cinéma de répertoire. Séville offre ses films à des prix moindres que ceux du Ciné-Centre.  Son programmateur, Steve Miller, qui a déjà opéré le Cinema V, ne fait pas mieux que Roland Smith. 

Cinéma International est une compagnie de distribution, propriété de Jacques Patry, qui gère aussi trois autres salles de cinéma à Montréal : le Ève, Midi-Minuit et le Electra.  Il était prévisible que le cinéma érotique fasse son apparition à l’Impérial avec le «Cinéma X».  Entre 1968 et 1978 le cinéma érotique a connu une vogue sans précédent au Québec. À Montréal beaucoup, à Hull plus que partout ailleurs, mais aussi en régions.  Il était prévisible que cette forme d’exploitation soit aussi tentée au cinéma Impérial. Il s’agit toujours de ce que l’on nomme le «soft porno». Il y a des traces de cela dès 1971. Le Ciné-Centre 1 semble s’être spécialisé dans cette voie en particulier en 1977.

1980-1995 : période retour à la gloire

En 1979, Don Drisdell, vice-président de Famous Players vient visiter la salle, en très mauvais état, et doit décider si Famous va poursuivre son travail. La décision est alors prise de reprendre l’Impérial ; encore ici un miracle s’accomplit. En effet, l’Impérial est repris en 1981 par la United Theatres (Famous Players), qui lui redonne tout son charme d'autrefois et le retransforme en une seule salle. Grâce à de nouveaux sièges plus larges, à la partie arrière du balcon qui est dorénavant condamnée pour faire place à des espaces à bureaux et à la partie avant du balcon dont la pente est refaite, la capacité passe à 932 sièges.

La réouverture a lieu officiellement le 12 juin 1981 avec la projection de Raiders of the Lost Ark. Graduellement l'Impérial gagne la réputation de meilleure salle de cinéma à Montréal. Notamment grâce à la première certification THX en ville, à son système de son de 50 haut-parleurs et à ses qualités de projection exceptionnelles, incluant la présentation de films en format 70mm (1986-1988). Cette salle va aussi servir pour des projections spéciales pour des dirigeants de la Paramount pour qu’ils pussent évaluer les qualités de son et d’image du film ; cette salle permettait de rendre justice au travail spectaculaire de ces blockbusters. Cela était rendu plus nécessaire après la fermeture du York en 1988. Pour l'ouverture (ou, réouverture) les projectionnistes Jacques Lamarche, André Deslauriers et Pierre Rolland travaillent à l'ajustement des projecteurs 35mm (et  Super 70mm) qui étaient les anciens du cinéma Alouette reconditionnés (l’Alouette étant situé tout près sur Sainte-Catherine, coin Bleury). Le cinéma Alouette, à son ouverture en 1952, se publicise avec l’expression «Home of the Todd-AO, une autre forme d’écran large ; il va même présenter This Is Cinerama en janvier 1973.

En 1991 une loi du Québec impose la sortie simultanée des versions françaises des films hollywoodiens. Cela va nuire à une salle, mono écran, comme l’Impérial. À la suite d'un déplacement prononcé du marché des salles de cinéma vers les multiplex (principalement à partir de 1983), la fin des années 1980 annonce la fin de l'Impérial comme salle de cinéma commerciale. Famous aurait alors jonglé avec l’idée de faire un multiplex de 6 salles avec l’Impérial (on venait de faire l’équivalent avec le Palace à Montréal et on l’avait fait avec l’Impérial de Toronto). La Ville de Montréal a refusé et Famous lui a vendu la salle pour 2.50$. 

1995-2013 : FFM et Centre Cinéma Impérial Inc.

En 1995, l'Impérial est cédé par Viacom (Famous Players), comme don de charité, au Festival des Films du Monde. Ce festival du film, crée par Serge Losique, établi à Montréal depuis 1976, va s’en servir pour son propre festival, et en particulier la projection des films en compétition officielle.  Pendant un certain temps il y a même une programmation conjointe entre le Centre Impérial et le Conservatoire d’art cinématographique (que programme Serge Losique). 

Puis, entre 2000 et 2004, il y aura pour 5,5 millions de rénovations : marquise revampée, entrée vitrée, nouveaux sièges, et peinture des fresques (mythologiques) dans l’entrée. Il y a une fermeture temporaire pour effectuer ces travaux. Le 17 juin 2004, il y a une soirée de Gala pour une (autre) réouverture. Serge Losique dit : «Je suis heureux que nous ayons pu sauver ce palace». Il est aussi question alors de la création de trois petites salles dans l’édifice qui jouxte l’Impérial. Ceci ne se réalisera pas.

Le FFM le cède en 2005 au  «Centre Cinéma Impérial Inc.», un organisme sans but lucratif, est créé afin d'assurer la gestion de l'immeuble et la programmation de la salle

2001 : Classé Monument historique.

Dans cette salle où fut présenté, en Cinerama (en fait le Super 70 mm), le classique 2001, Odyssée de l’espace, c’est en cette année symbolique de 2001 que l’Impérial fut définitivement sauvé des pics des démolisseurs.

En effet, en 2001, L'Impérial a été officiellement reconnu comme monument historique par le Ministère de la Culture et des Communications du Québec.  Ce qui nous donne, aujourd’hui, la seule belle salle de cinéma, de type palace, qui soit encore presque entièrement consacrée au septième art. Cette Loi du Patrimoine a cependant aussi assuré la pérennité de quelques autres belles salles d’antan :  le Rialto, le Corona, le Granada (devenu Denise-Pelletier), l’Outremont, le Château.

2013

Ayant besoin de mécènes (toujours la quête du miracle) pour survivre l’Impérial est aussi connu sous les noms  de donateurs : le Centre Cinéma Impérial Inc. devient le «Centre Sandra et Léo Kolber» (bien visible sur la marquise en haut du panneau avec le mot Impérial) ; la grande salle de cinéma devient la «Salle Lucie et André Chagnon» (819 places aujourd’hui).

En 2013, après cent ans, plus que jamais l’Impérial est une salle qu’il faut chérir, apprécier et utiliser.

RÉFÉRENCES :
Pour la rédaction de ce texte, je me suis d’abord référé à mes propres recherches et collections. Mais d’autres sources ont été nécessaires pour compléter ce travail :
BÉLANGER, Léon, Les Ouimetoscopes : Léo-Ernest Ouimet et les débuts du cinéma québécois,  Montréal, VLB éditeur, 1978, 247 pages.

LACASSE, Germain, Histoires de scopes : Le cinéma muet au Québec, Montréal, Cinémathèque québécoise, 1988, 108 pages

LANKEN, Dane, Montreal Movie Palaces: Great Theatres of the Golden Era 1884-1938 (Waterloo: Penumbra Press, 1993.

LEVER, Yves, J,A, DeSève, diffuseur d’images, Michel Brûlé éditeur, 2008.

PAGEAU, Pierre, Les salles de cinéma au Québec, 1896-2008, GID éditeur, Québec, 2009.

PELLETIER, Louis, «The Fellows Who Dress the Pictures:  Montreal Film Exhibitors in the Days of Vertical Integration (1912-1952)», Thèse de doctorat, Université Concordia, octore 2012.

VÉRONNEAU, Pierre, Le succès est au film parlant, Histoire du cinéma au Québec 1, Montréal, Cinémathèque québécoise, 1979, 164 pages.

RIVEST, Mike: http://movie-theatre.org/qc/qc.htm. Recension par Mike Rivest de salles au Canada et au Québec. En anglais.







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