Le miracle de l’Impérial
Est-ce possible d’imaginer une salle de cinéma, avec un seul écran, construite à la belle époque du cinéma muet, et qui serait encore en opération ? Non seulement nous pouvons l’imaginer, mais nous pouvons aussi la voir, la visiter. Il suffit de se rendre au 1430, rue Bleury, entre Sainte-Catherine et Mayor, pour voir l’Impérial.
Que cette salle soit toujours en opération, et presque similaire que lors de sa naissance, relève du miracle. Fait rare au moment où nombre de salles sont atteintes par la lèpre du condo (Ouimetoscope, Verdi, l’Empire, Villeray). Il faut faire l’histoire de ce miracle, de cette magnifique salle de cinéma.
1913-1929 : Période Keith-Albee Vaudeville Organization
Le cinéma Impérial ouvre ses portes le 25 avril 1913. Il est situé au 330 sur la rue Bleury pour le «Imperial Theatre» et au 332 pour le «Imperial Theatre Bldg». Ce cinéma est situé près de la rue Mayor où logeait la compagnie américaine Albee (au 366, le Albee Building). Cette compagnie, bien implantée au États-Unis, gère déjà le «Nickel Theatre», puis le «Tivoli Theatre» (les deux sont situées au coin Bleury et Sainte-Catherine). La «Keith-Albee Vaudeville Organization» va construire l’Imperial. Ce pourquoi, en juin 1912, il est dit que la salle sera construite par les propriétaires du «Nickel Theatre».
D’ailleurs lors de son ouverture l’Imperial se présente comme le «New Home of the Nickel» et aussi comme le «Canada’s Greatest Playhouse». Avec une compagnie comme la Keith-Albee vaudeville, il ne faut se surprendre que la programmation ait toujours mêlé le cinéma et le vaudeville (sous diverses formes). D’ailleurs on fait construire une salle avec une très grande scène (toujours bien présente) pour permettre des spectacles (musicaux, théâtraux, chorégraphiques). Des ascenseurs permettent de faire monter directement sur la scène des éléments nécessaires pour ces spectacles.
Une autre phrase utilisée par la publicité de l’époque démontre bien les ambitions de la Keith-Albee pour cette salle : «Montreal most beautiful playhouse devoted to motion pictures ans photo plays of the highest order».
L’Imperial Theatre est dessiné par l'architecte Albert E. Westover de Philadelphie avec l’aide du québécois Ulric Asselin. Mais, un livre de la Communauté urbaine de Montréal sur l’architecture traditionnelle présente David Jerome Spence comme l’architecte de la salle (lire : Montréal : Les Magasins Les Cinemas, 1985, 364-5, illus.).
Les fresques (toujours présentes et restaurées) au-dessus du hall d'entrée sont l'œuvre de l'artiste new-yorkais William Eckhart, alors que la décoration est confiée à Tognarelli & Voight de Philadelphie. Emmanuel Briffa, le plus célèbre décorateur de salle de cinéma au Québec, et en Amérique, a peint le rideau d'amiante. Les oiseaux, toujours bien visibles dans le hall d’entrée, sont l’œuvre de Joffré Gendron, un élève de Briffa. La façade extérieure est en terra cotta. Comme l’est aussi la façade du Corona (rue Notre-Dame Ouest) qui ouvre en 1912, et qui fêtait donc son centenaire l’an dernier.
En 1913 c’est une salle de 1904 places, ce qui en fait officiellement un palace. Comme les grands palaces, il a un orgue : le célèbre Wurlitzer. Cet orgue est en fait une reprise d’un modèle conçu par le britannique Hope-Jones avec une console en fer à cheval. Les frères américains Wurlitzer ont racheté les droits liés au brevet de Hope-Jones et ont fait de ce prototype un instrument très prometteur pour le cinéma mais aussi pour le music-hall. Cet orgue peut faire entendre de petits instruments de base, mais aussi un grand nombre de percussions comme des caisses claires, tambourins, castagnettes, xylophones, glockenspiel, harpe, piano.
La publicité mentionnera donc l’existence du «Wurlitzer-Hope-JonesOrchestra» qui peut reproduire au moins soixante instruments différents (et aurait coûté au moins 20 000 $). L’Imperial peut donc annoncer qu’il a son orchestre. le Hope-Jones Unit Orchestra (avec ses 60 musiciens). Le Théâtre St-Denis (4 mars 1916), puis le cinéma Papineau (16 avril 1921) seront aussi équipés du «Wurlitzer-Hope Jones Orchestra». De plus l’Impérial a sa propre chorale.
Ces éléments sonores, avant l’arrivée du cinéma parlant, jouent un rôle très important pour attirer et distraire le public. Malgré cela l’Imperial sera la salle qui va présenter, pour la première fois au Canada, le procédé sonore, Kinetophone, mis au point par Edison. Comme un grand nombre de ces salles l’Imperial, jusqu’à l’arrivée du cinéma sonore et parlant (1928), a une programmation très polyvalente avec aussi bien des vues que du vaudeville ou de la musique.
L'ouverture comme telle
Sur le site du cinéma Impérial on peut voir un programme du 25 avril 1913 qui parle d’une soirée sur invitation. Le programme comprend davantage de pièces musicales que de films. Il se termine par un retentissant »God Save the Queen», ce qui, il faut bien le dire, était une tradition dans nos salles de cinéma à Montréal. Mais la véritable première journée d’existence de cette salle, pour le vrai public, est du 26 avril, avec une ouverture à l’heure du midi.
Contexte et autres salles de type palace en 1913
Avant 1912, très peu de salles peuvent prétendre au titre de palace, exception faite du second Ouimetoscope (août 1907) d’Ernest Ouimet. Mais, à compter de 1910, apparaissent des salles plus luxueuses en plus grande quantité. Ainsi le Moulin Rouge (17 septembre 1910, 950 places) puis le Strand (7 décembre 1912, 791 places) seront de très belles salles. Il s’agit de deux salles de George Ganetakos ; il ouvre ensuite le Regent le 4 mars 1916 avec 1200 places. Le Corona (rue Notre-Dame Ouest, qui ouvre à l’été 1912 sous le nom de Family avec 1450 places) est un beau palace de quartier. Le Gaiety, disposant de 1650 fauteuils, ouvert depuis 1909, s’agrandit en 1917, change de nom pour celui de cinéma London avant d’être connu plus tard sous le nom de System. L’Impérial n’est donc pas la première salle à Montréal à se présenter comme l’équivalent d’un palace.
Ces salles dominent le marché avant l’arrivée des super-palaces que seront le Loew’s (19 novembre 1917, 3200 places), Capitol (2 avril 1921, 2300 places), Palace (ex Montreal Allen, 14 mai 1921, 2532 places) et Princess (2200 places). Ces super palaces sont tous situés sur la rue Sainte-Catherine Ouest ; les autres salles doivent se trouver des niches ailleurs. Aux États-Unis, c’est en février 1913 que naît un premier palace, une première salle vraiment très luxueuse, le Regent Theatre, à New York. Le Regent est décoré par le grand pionnier dans le domaine, Thomas W. Lamb, le même qui a dessiné le Loew’s de Montréal, le Regent est le premier véritable palace construit seulement pour le cinéma. Cette particularité va permettre de rejoindre le public des classes moyennes et supérieures, d’autant plus qu’il est construit dans un quartier populaire, loin du quartier des théâtres. En 1914, le Strand, un palace de 3000 places, le Rialto et le Rivoli, tous conçus et décorés par Lamb, et propriétés de Marcus Loew, ouvrent dans le quartier de Broadway, à côté des salles de spectacle, des grands magasins, sur une rue principale.
Suite: Le miracle de l'Impérial - 2
Que cette salle soit toujours en opération, et presque similaire que lors de sa naissance, relève du miracle. Fait rare au moment où nombre de salles sont atteintes par la lèpre du condo (Ouimetoscope, Verdi, l’Empire, Villeray). Il faut faire l’histoire de ce miracle, de cette magnifique salle de cinéma.
1913-1929 : Période Keith-Albee Vaudeville Organization
Le cinéma Impérial ouvre ses portes le 25 avril 1913. Il est situé au 330 sur la rue Bleury pour le «Imperial Theatre» et au 332 pour le «Imperial Theatre Bldg». Ce cinéma est situé près de la rue Mayor où logeait la compagnie américaine Albee (au 366, le Albee Building). Cette compagnie, bien implantée au États-Unis, gère déjà le «Nickel Theatre», puis le «Tivoli Theatre» (les deux sont situées au coin Bleury et Sainte-Catherine). La «Keith-Albee Vaudeville Organization» va construire l’Imperial. Ce pourquoi, en juin 1912, il est dit que la salle sera construite par les propriétaires du «Nickel Theatre».
D’ailleurs lors de son ouverture l’Imperial se présente comme le «New Home of the Nickel» et aussi comme le «Canada’s Greatest Playhouse». Avec une compagnie comme la Keith-Albee vaudeville, il ne faut se surprendre que la programmation ait toujours mêlé le cinéma et le vaudeville (sous diverses formes). D’ailleurs on fait construire une salle avec une très grande scène (toujours bien présente) pour permettre des spectacles (musicaux, théâtraux, chorégraphiques). Des ascenseurs permettent de faire monter directement sur la scène des éléments nécessaires pour ces spectacles.
Une autre phrase utilisée par la publicité de l’époque démontre bien les ambitions de la Keith-Albee pour cette salle : «Montreal most beautiful playhouse devoted to motion pictures ans photo plays of the highest order».
L’Imperial Theatre est dessiné par l'architecte Albert E. Westover de Philadelphie avec l’aide du québécois Ulric Asselin. Mais, un livre de la Communauté urbaine de Montréal sur l’architecture traditionnelle présente David Jerome Spence comme l’architecte de la salle (lire : Montréal : Les Magasins Les Cinemas, 1985, 364-5, illus.).
Les fresques (toujours présentes et restaurées) au-dessus du hall d'entrée sont l'œuvre de l'artiste new-yorkais William Eckhart, alors que la décoration est confiée à Tognarelli & Voight de Philadelphie. Emmanuel Briffa, le plus célèbre décorateur de salle de cinéma au Québec, et en Amérique, a peint le rideau d'amiante. Les oiseaux, toujours bien visibles dans le hall d’entrée, sont l’œuvre de Joffré Gendron, un élève de Briffa. La façade extérieure est en terra cotta. Comme l’est aussi la façade du Corona (rue Notre-Dame Ouest) qui ouvre en 1912, et qui fêtait donc son centenaire l’an dernier.
En 1913 c’est une salle de 1904 places, ce qui en fait officiellement un palace. Comme les grands palaces, il a un orgue : le célèbre Wurlitzer. Cet orgue est en fait une reprise d’un modèle conçu par le britannique Hope-Jones avec une console en fer à cheval. Les frères américains Wurlitzer ont racheté les droits liés au brevet de Hope-Jones et ont fait de ce prototype un instrument très prometteur pour le cinéma mais aussi pour le music-hall. Cet orgue peut faire entendre de petits instruments de base, mais aussi un grand nombre de percussions comme des caisses claires, tambourins, castagnettes, xylophones, glockenspiel, harpe, piano.
La publicité mentionnera donc l’existence du «Wurlitzer-Hope-JonesOrchestra» qui peut reproduire au moins soixante instruments différents (et aurait coûté au moins 20 000 $). L’Imperial peut donc annoncer qu’il a son orchestre. le Hope-Jones Unit Orchestra (avec ses 60 musiciens). Le Théâtre St-Denis (4 mars 1916), puis le cinéma Papineau (16 avril 1921) seront aussi équipés du «Wurlitzer-Hope Jones Orchestra». De plus l’Impérial a sa propre chorale.
Ces éléments sonores, avant l’arrivée du cinéma parlant, jouent un rôle très important pour attirer et distraire le public. Malgré cela l’Imperial sera la salle qui va présenter, pour la première fois au Canada, le procédé sonore, Kinetophone, mis au point par Edison. Comme un grand nombre de ces salles l’Imperial, jusqu’à l’arrivée du cinéma sonore et parlant (1928), a une programmation très polyvalente avec aussi bien des vues que du vaudeville ou de la musique.
L'ouverture comme telle
Sur le site du cinéma Impérial on peut voir un programme du 25 avril 1913 qui parle d’une soirée sur invitation. Le programme comprend davantage de pièces musicales que de films. Il se termine par un retentissant »God Save the Queen», ce qui, il faut bien le dire, était une tradition dans nos salles de cinéma à Montréal. Mais la véritable première journée d’existence de cette salle, pour le vrai public, est du 26 avril, avec une ouverture à l’heure du midi.
Contexte et autres salles de type palace en 1913
Avant 1912, très peu de salles peuvent prétendre au titre de palace, exception faite du second Ouimetoscope (août 1907) d’Ernest Ouimet. Mais, à compter de 1910, apparaissent des salles plus luxueuses en plus grande quantité. Ainsi le Moulin Rouge (17 septembre 1910, 950 places) puis le Strand (7 décembre 1912, 791 places) seront de très belles salles. Il s’agit de deux salles de George Ganetakos ; il ouvre ensuite le Regent le 4 mars 1916 avec 1200 places. Le Corona (rue Notre-Dame Ouest, qui ouvre à l’été 1912 sous le nom de Family avec 1450 places) est un beau palace de quartier. Le Gaiety, disposant de 1650 fauteuils, ouvert depuis 1909, s’agrandit en 1917, change de nom pour celui de cinéma London avant d’être connu plus tard sous le nom de System. L’Impérial n’est donc pas la première salle à Montréal à se présenter comme l’équivalent d’un palace.
Ces salles dominent le marché avant l’arrivée des super-palaces que seront le Loew’s (19 novembre 1917, 3200 places), Capitol (2 avril 1921, 2300 places), Palace (ex Montreal Allen, 14 mai 1921, 2532 places) et Princess (2200 places). Ces super palaces sont tous situés sur la rue Sainte-Catherine Ouest ; les autres salles doivent se trouver des niches ailleurs. Aux États-Unis, c’est en février 1913 que naît un premier palace, une première salle vraiment très luxueuse, le Regent Theatre, à New York. Le Regent est décoré par le grand pionnier dans le domaine, Thomas W. Lamb, le même qui a dessiné le Loew’s de Montréal, le Regent est le premier véritable palace construit seulement pour le cinéma. Cette particularité va permettre de rejoindre le public des classes moyennes et supérieures, d’autant plus qu’il est construit dans un quartier populaire, loin du quartier des théâtres. En 1914, le Strand, un palace de 3000 places, le Rialto et le Rivoli, tous conçus et décorés par Lamb, et propriétés de Marcus Loew, ouvrent dans le quartier de Broadway, à côté des salles de spectacle, des grands magasins, sur une rue principale.
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