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Le siècle d’un palace

4 mai 2013 | Odile Tremblay | Cinéma
Après quatre ans de grands travaux de restauration, au coût de 5,5 millions, le cinéma Impérial rouvrait en 2004 pour redevenir le cinéma le plus beau et le mieux équipé en ville.
Photo : Joan Roch Après quatre ans de grands travaux de restauration, au coût de 5,5 millions, le cinéma Impérial rouvrait en 2004 pour redevenir le cinéma le plus beau et le mieux équipé en ville.
A lire: Le miracle de l'Impérial de Pierre Pageau

Il n’est pas loin du Devoir, au 1430, De Bleury. Souvent, on passe devant sa marquise, en saluant le cinéma, sobre au dehors, exubérant à l’intérieur. On le fréquente durant les festivals. Le plus beau palace cinématographique de Montréal, et un des rares à avoir survécu en l’état, a eu 100 ans le 25 avril dernier, il y a neuf jours à peine. Tout en grâce baroque, comme une dame du monde en robe à tournure, monument à la gloire de la démocratisation du luxe, passeport pour le rêve. « Le plus splendide théâtre de Montréal, offrant des vues animées et des scènes photographiées du plus haut genre », annonçait La Patrie à l’inauguration de celui qu’elle taxait de palais d’amusement.


Quand les cinéastes étrangers viennent présenter leurs oeuvres au Festival des films du monde, ils parcourent les ors et les fastes de l’Impérial du regard, poussent des cris d’admiration. Nous-mêmes, on ne se lasse pas d’être ébahis, et cela, dès le hall d’entrée, par les fresques aux oiseaux. Si sous-utilisé pourtant, le chic cinéma. À vous serrer le coeur.


Le directeur de l’Impérial, François Beaudry-Losique, admet que la salle ne sert pas suffisamment, et essentiellement pour les avant-premières de films et les festivals. Depuis 1995 - alors cédé pour un dollar par Famous Players en tant qu’éléphant blanc - le palace est la propriété du Festival des films du monde, dirigé par Serge Losique. Son fils, à sa barre, l’a laissé un peu trop dormir.


Le palace est trop grand (800 sièges, deux étages) et trop onéreux à chauffer l’hiver pour se contenter d’être un simple cinéma traditionnel. À l’ère des multiplexes, ça prend plusieurs salles à géométrie variable pour faire rouler le commerce. « En 2001, on avait acheté le bâtiment adjacent pour construire trois petites salles d’appoint et établir un complexe, rappelle François Beaudry-Losique, mais il y avait trop de concurrence, et on l’a revendu cinq ans plus tard. » L’Impérial s’autofinance, mais il devrait exploser, rayonner.


Son directeur est en train de le rééquiper pour y présenter des spectacles : théâtre, humour, cabaret, musique, etc., afin de lui offrir une double vocation : à l’écran - festivals et avant-premières encore -, aussi à la scène dès la fin du printemps. Au cours de ses vingt premières années d’existence, l’Impérial alternait déjà entre spectacles de vaudeville et projections de courts-métrages muets. Suffit un siècle plus tard de rafraîchir la formule. En plein coeur du Quartier des spectacles, ce monument classé historique a tout pour plaire.


Je me souviens en 2004 de la visite de l’Impérial après ses grands travaux de restauration. Ça avait coûté 5,5 millions, commandé quatre ans de rénovations. Tous les ordres de gouvernement avaient mis la main à la pâte, sans compter de généreux donateurs : Sandra et Léo Kolber, Lucie et André Chagnon. On criait wow ! devant ces choix de couleurs si inspirés, des verts de gris, des bourgognes, des ors, le marbré des colonnes peintes, fidèles à l’esprit des origines. L’écusson en haut de l’écran, décroûté d’une vilaine couche de peinture brune, retrouvait ses motifs. Le rideau de scène d’amiante signé par le célèbre décorateur Emmanuel Briffa prenait un coup de fringant. Avec des bancs neufs, cinquante haut-parleurs, un système de projection nec plus ultra, capable de présenter des films en 70 mm, il était redevenu le cinéma le plus beau et le mieux équipé en ville.


« Au moment des travaux de restauration, on n’avait pas reçu d’argent pour un équipement scénographique, m’explique son directeur. Et il gardait sa seule vocation cinématographique. Mais une scène existe derrière l’écran. Avec le partenariat du fournisseur APL, qui loue des équipements de scène, les perches et de l’éclairage sont déjà installés. La sono s’en vient. Dans une couple de mois, la salle sera fonctionnelle pour accueillir des spectacles. On se donne trois ans pour percer vraiment le marché. »


Pierre Pageau, auteur des Salles de cinéma au Québec, 1896-2008, est intarissable sur l’histoire de l’Impérial. Il vous dira qu’au départ, sa salle dessinée par l’architecte Albert E. Westover comptait 1875 places et, comme les grands palaces dignes de ce nom, il avait son orgue (un Wurltitzer), son orchestre (Hope-Jones Unit Orchestra aux 60 musiciens) et sa chorale. Salle polyvalente, donc. Propriété de la Keith-Albee Vaudeville Organization, l’Impérial fut vendu en 1936 à la Consolidated Theaters, regroupement de salles de cinéma sous la houlette de Famous Players.


C’est le pionnier des salles Léo-Ernest Ouimet, derrière le premier cinéma de Montréal, le Ouimetoscope (1906), explique Pierre Pageau, qui a relancé l’Impérial. Le film parlant français (souvent des traductions de films américains), lancé surtout par la compagnie France-Film, faisait fureur. En 1931, la salle fut rénovée. Dès 1934, Ouimet la loua pour gagner les faveurs du public francophone, en spectacles et en cinéma, mais le feu prit dans le tutu d’une danseuse en mai 1935 et les procès causèrent la faillite de Ouimet. Exit le pionnier.


L’un dans l’autre, l’Impérial s’est dédié ensuite au cinéma, dès 1954, équipé du nouveau procédé d’écran large Cinérama, avec son stéréophonique, histoire de concurrencer la télé.


Sautant d’un proprio à l’autre, il aura été séparé en deux salles, retransformé en aire unique restaurée en 1981 par Famous Players. Au long de son histoire, plusieurs cures de Jouvence l’ont sauvé de la ruine.


Pierre Pageau met la main sur toutes sortes d’affiches et de coupures de presse dont il m’envoie copie. « 4 danseuses en robe de tulle se tordent dans les flammes », titre La Patrie le 15 mai 1935, en célébrant l’héroïsme, le calme et le dédain du danger de Léo-Ernest Ouimet qui évita la propagation du feu dans l’affaire des tutus enflammés. Plus étrange et troublant : cette page d’une brochure datant de 1940: « Voyez Mein Kampf à l’affiche jusqu’à mercredi. Théâtre Impérial. » On y voit les photos d’enfants juifs et aryens ; les uns dansant, les autres en rangs et armés. C’est écrit : « Eux et nous. » Une docufiction antinazie d’Alexandre Ryder. À la fois prémonitoire et charge grotesque dans sa facture ! C’est qu’il aura vraiment tout vu, cet Impérial !

Après quatre ans de grands travaux de restauration, au coût de 5,5 millions, le cinéma Impérial rouvrait en 2004 pour redevenir le cinéma le plus beau et le mieux équipé en ville.
 
 
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