La langue de Molière pour fleuret
Molière à bicyclette
Réalisation et scénario : Philippe Le Guay. Avec Fabrice Luchini, Lambert Wilson, Maya Sansa, Laurie Bordesoules, Camille Japy, Ged Marlon. Image : Jean-Claude Larrieu. Montage : Monica Coleman. Musique : Jorge Arriagada. 104 minutes.
Le cinéaste français du Coût de la vie et des Femmes du 6e étage (si charmant) adore entrechoquer des univers disparates en livrant au spectateur le choc de leurs étincelles. Dans Molière à bicyclette, son meilleur film, Philippe Le Guay nous sert, avec un duo merveilleux, une incursion dans le métier d’acteur et un coup de chapeau au théâtre. Le misanthrope de Molière devient ici une arène d’escrime en dialogues percutants où l’amitié et la rivalité jouent de feintes et d’estocades.
Le cadre, l’île de Ré en saison creuse, se révèle capital, avec vents et marais en vecteurs d’émotion et de menaces larvées. C’est dans ce lieu qu’un ancien comédien-vedette, Serge Tanneur (Fabrice Luchini), tourne le dos au monde dans une bicoque qui tombe en ruine. Or voici qu’un ancien confrère, Gauthier Valence (Lambert Wilson), devenu star du petit écran, lui propose de monter Le misanthrope en alternant les rôles d’Alceste, l’ermite auquel il ressemble, et de Philinte, l’homme du milieu qui atermoie.
Ces deux comédiens que tout sépare, hormis l’amour du théâtre - Lambert Wilson est accoutré comme un minet et Luchini ressemble au Céline dépenaillé de fin de vie -, deviennent des personnages de scène au même titre que les héros de Molière. Ils s’appellent, se défient, se tirent dans le pied, en maniant, c’est le cas de le dire, la langue de Molière comme un fleuret. Car la jubilation du spectateur lui vient beaucoup par l’oreille, et les répétitions de la scène i de l’acte i sont aussi l’occasion d’explorer les intentions du dramaturge et le métier de comédien avec une perversité féroce. Tout cela se voit baigné par la lumière de l’île, à vélo, à pied, en voiture, avec une romance qui hurle à la lune.
Lambert Wilson hérite du rôle le plus difficile des deux. Balayant les ridicules et la fausse candeur de son personnage, il lui confère une humanité pleine de complexité. Quant à Luchini, s’il en rajoute parfois dans la hauteur méprisante, l’acteur et amoureux des lettres aiguise ses répliques au fin couteau. Des personnages secondaires woodyalleniens - la belle Italienne sauvage au coeur brisé (Maya Sensa, aux airs de Magnani), la jeune serveuse, actrice porno à ses heures (Laurie Bordesoules, apparemment sortie de Mighty Apphrodite d’Allen) - se greffent à leur tandem avec un humour flottant.
Même si le dénouement se cherche, ce film intelligent, drôle et cruel nous aura offert un moment pur de cinéma français, sans pasticher d’autres cinématographies. Ces figures en miroir lucide de société se rient d’elles-mêmes mais lancent le respectueux coup de chapeau à l’art salvateur, offert depuis toujours par la France éternelle.







