La présomption d’ignorance
Connaissez-vous Alceste ? À l’évocation de ce nom, je pense au copain gras et gourmand du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny. Or l’Alceste du récent film français Alceste à bicyclette fait référence à la pièce de Molière, Le misanthrope ou l’atrabilaire amoureux. Fabrice Luchini y joue un acteur de théâtre vivant reclus à l’île de Ré, à qui un ami metteur en scène (Lambert Wilson) rend visite avec l’espoir de le convaincre de monter de nouveau sur les planches, dans le rôle casse-cou d’Alceste.
Pathé, le coproducteur du film signé Philippe Le Guay (Les femmes du 6e étage), le vend à l’international sous le titre Cycling with Moliere. Un titre qui a le mérite d’interpeller directement les amoureux du théâtre, tâche à laquelle Cycling with Alceste aurait certainement échoué.
Ce qui nous amène à la décision prise par Métropole Films de distribuer le film au Québec (sortie prévue le 3 mai) sous le titre Molière à bicyclette. Étant donné la difficulté qu’éprouve le cinéma français à pénétrer le marché québécois, leur présomption d’ignorance, aussi réductrice puisse-t-elle sonner aux oreilles des connaisseurs de la pièce en alexandrins créée en 1666, m’apparaît plutôt judicieuse.
« J’ai acheté ce film sur scénario il y a plus d’un an et déjà j’étais préoccupé par le titre, me confirmait cette semaine le président de Métropole Films, Charles Tremblay. En me renseignant, j’ai appris qu’au sein de l’équipe marketing du distributeur français, le titre était aussi source de préoccupation. Il semblerait que, même en France, en 2013, Alceste ne soit pas un personnage connu du grand public. Cela m’a convaincu de changer le titre. À partir de là, Molière à bicyclette s’est imposé. »
Tout comme le public américain ne pense pas à Édith Piaf en lisant La Môme sur une affiche (pour cette raison, le film d’Olivier Dahan a été distribué en Amérique du Nord sous le titre La vie en rose), le public francophone d’ici, du moins sa majorité, ne pense pas au Misanthrope à l’évocation du nom d’Alceste. Cela dit, ce même public pense aux plaisirs de la langue et de l’esprit dès qu’on évoque le nom de plume de Jean-Baptiste Poquelin. Au carrefour de la pensée artistique et de la décision d’affaires, Molière à bicyclette possède toutes les vertus recherchées.
Le phénomène du dédoublement de titre n’est pas aussi géolocalisé qu’on pourrait le croire. Beaucoup de films américains sortent sur les écrans de la Grande-Bretagne surmontés d’un titre différent, et vice-versa. Ici pour les rendre plus attrayants dans le regard du public local. Là pour ménager certaines susceptibilités ou prendre en considération les références culturelles du public local. Citons comme exemple Live Free or Die Hard, quatrième volet des aventures musclées de John McClane (Bruce Willis), devenu Die Hard 4.0 dans une Albion où la devise de l’État du New Hampshire, encapsulée dans le titre (Live Free or Die), n’évoque rien. Plus récemment, le blockbuster The Avengers est devenu sur le Vieux Continent Avengers Assemble, afin de distinguer les superhéros de Marvel des simples mortels de la télésérie mythique The Avengers, connue chez nous sous le titre Chapeau melon et bottes de cuir.
Dans le sens inverse, The Madness of King George III, de l’Anglais Nicholas Hytner, a perdu dans le décalage horaire son marqueur numéraire. Le distributeur anglais nie aujourd’hui avoir fait cette modification par crainte que le public américain croie qu’il s’agissait de la suite de The Madness of King George I et II. Mais je me rappelle avoir lu cette affirmation dans une entrevue donnée à l’époque par l’actrice Helen Mirren. Pareillement, le premier volet des aventures de Harry Potter est sorti en Grande-Bretagne sous un titre identique à celui du roman de J. K. Rowling, soit Harry Potter and the Philosopher’s Stone. Mais celui-ci, jugé trop cérébral pour le jeune public nord-américain, a été modifié pour devenir Harry Potter and the Sorcerer’s Stone.
D’autres exemples ? Mrs. Brown, film de John Madden consacré à la reine Victoria, a été coiffé chez nos voisins du Sud (contrairement à chez nous) du titre Her Majesty Mrs. Brown, sur la présomption, sans doute fondée, que le public américain ignore tout de l’épisode qui a conduit la cour d’Angleterre à affubler sa monarque de ce quolibet. Autre cas, autre motivation, The Boat that Rocked ; l’échec cuisant en Grande-Bretagne de cette comédie rétro de Richard Curtis (Love, Actually) a incité le distributeur américain à redonner une seconde chance au film sous le titre Pirate Radio. En vain, cela dit.
Il semblerait par ailleurs que le mot « Amérique » ne soit pas très vendeur dans certains coins du globe. La Russie, la Corée du Sud et l’Ukraine ont aseptisé Captain America : The First Avenger pour ne garder que la deuxième partie de son titre. Afin de prévenir le coup, Paramount s’est censuré à la dernière minute afin de ne pas nuire aux chances de succès à l’international de G.I. Joe the Rise of Cobra. À l’origine le film s’appelait G.I. Joe : A Real American Hero. Le monde a-t-il besoin de ça ?
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Je vous ai épargné ici la longue et amusante liste des films anglo-saxons doublés en France sous un titre, doublés au Québec sous un autre. Ce sujet fera l’objet d’une prochaine chronique. D’ici là, un exemple marrant, pour vous mettre en appétit : au Québec, la version française de la comédie Silver Linings Playbook s’intitule Le bon côté des choses ; en France, le film a été coiffé du titre Happiness Therapy. Ça ne s’invente pas.








