Cinéma d’animation - Une collection unique au monde
La Cinémathèque conserve près de 5000 chefs-d’oeuvre
Dès le début des années 70, une personne s’est consacrée exclusivement à la conservation et à la diffusion du cinéma d’animation à la Cinémathèque. Un poste qui est occupé aujourd’hui par Marco de Blois, mais qui fut habité pendant une trentaine d’années par Louise Beaudet, véritable passionaria du cinéma d’animation, sans doute la plus grande spécialiste du sujet au Québec. La grande dame est décédée depuis, mais son empreinte reste indélébile.
Dans une entrevue accordée au magazine Ciné-bulles à l’occasion des 25 ans de la Cinémathèque, elle expliquait les prémices de la constitution de cette collection. C’était en 1967, alors que Guy-L. Coté souhaitait organiser une rétrospective mondiale du film d’animation dans le cadre de l’Exposition universelle. « Cela a été un coup de foudre ! Je débarquais dans ce monde-là, je connaissais Mickey Mouse, comme tout le monde… Pour l’événement, la Cinémathèque québécoise a constitué un fonds de 250 films d’animation, des invités de marque sont venus. J’ai connu Otto Messmer, le créateur de Félix le chat, Chuck Jones, Bob Clampett, Tex Avery, le créateur de Tweety Bird… Quand j’ai vu les dessins originaux, ceux de Blanche-Neige et les sept nains en marche, par exemple, qui bougeaient sur le papier, j’ai été émerveillée […]. On avait acheté beaucoup de films de pionniers américains pour Expo 1967. On a même récupéré des copies sur nitrate, presque en décomposition, qu’on a sauvées de justesse en les transférant sur acétate. »
Une cinquantaine d’années plus tard, la collection se compose de 5000 chefs-d’oeuvre, pour moitié des films canadiens ou québécois, l’autre moitié venant du monde entier. « En ce qui concerne les ouvrages québécois, nous voulons être exhaustifs et protéger l’ensemble du patrimoine, précise Marco de Blois. Pour la collection internationale, nous sommes très sélectifs. Nous sommes devenus une référence en la matière tout autour de la planète, parce que nous avons de très bonnes conditions de conservation et que, dans certains cas, nos copies sont de meilleure qualité que celles qui se trouvent dans les pays d’origine. »
Oeuvres uniques
Une collection tellement unique que, le printemps dernier, la Cinémathèque a pu organiser une rétrospective sur l’histoire de l’animation soviétique, depuis les années 30 jusqu’aux années 60, en ne piochant que dans ses propres archives. « À l’époque, l’Union soviétique aimait beaucoup distribuer ses productions à travers le monde. Nous avons composé une rétrospective en trois programmes de courts métrages, suivis avec attention par un public très intéressé. Mine de rien, ce n’est pas facile de mettre sur pied une telle programmation, parce que les copies sont rares. Mais nous, nous les avons et nous avons les techniciens qualifiés pour projeter ces films de façon adéquate. »
Une collection qui regorge de trésors oubliés, comme cette copie de Gertie the Dinosaur, film réalisé par Winsor McCay en 1914 qui est exceptionnel, car il s’agit du premier film d’animation mettant en scène un personnage affichant une réelle psychologie. Jusque-là, l’animation se cantonnait à des fantaisies débridées, surtout graphiques. La Cinémathèque est à l’origine de sa redécouverte dans les années 60.
Tout comme elle est également à l’origine, tout récemment, de la redécouverte d’une autre pépite, un film abstrait peint sur pellicule qui a été réalisé vers la fin des années 1940 par Gordon Webber, professeur d’architecture à l’Université McGill. « Ç’a été un moment exceptionnel dans ma carrière de conservateur et d’historien de l’art, confie Marco de Blois. Cette découverte signifie que, dès les années 40, il y avait des gens à Montréal qui s’intéressaient au cinéma d’animation, à l’avant-garde et au cinéma expérimental. Jusque-là, nous ne soupçonnions pas qu’il y avait ici, avant l’arrivée de l’ONF, une pratique, même marginale, de l’animation. Nous avons trouvé cette copie dans une bibliothèque à l’Université McGill. Elle était assez abîmée, usée, fragile et improjetable, car laissée à l’abandon pendant des années. Nous l’avons restaurée, numérisée, nettoyée, de façon à permettre sa diffusion. »
Toujours à l’avant-garde
Aujourd’hui encore, Montréal reste une place forte du cinéma d’animation. Il est très courant, dans les festivals à l’étranger, qu’une bonne partie de la sélection provienne des studios québécois, et ce sera encore le cas dans quelques semaines à Annecy, en France, site du plus grand festival d’animation au monde. « Depuis l’explosion des technologies - numérique, nouveaux médias, effets spéciaux, etc. - le Québec et le Canada restent à l’avant-garde, affirme M. de Blois. Ce qui est intéressant, c’est que les techniques traditionnelles et modernes cohabitent très bien. De par mon poste, mon rôle est bien entendu de présenter des films, leur histoire, de mettre en valeur des oeuvres, mais aussi de faire vivre toute une communauté. J’ai le privilège d’avoir des liens avec plusieurs créateurs d’ici et je vois bien qu’il y a de l’engouement et du talent à l’égard de l’animation. »
Engouement de la part des créateurs, engouement également de la part du public, qui répond présent chaque jeudi lors des projections à la Cinémathèque et chaque mois de novembre désormais, à l’occasion des Sommets du cinéma d’animation de Montréal, organisés eux aussi par la Cinémathèque. « Le cinéma d’animation se porte plutôt bien aujourd’hui, estime Marco de Blois. Il est porté par les grosses productions commerciales du type Pixar ou Disney et par les Japonais. Et il y a, à côté de ceux-là, tout un marché alternatif pour les créateurs indépendants. Ce n’est pas toujours évident pour eux, parce qu’il s’agit principalement de courts métrages qui trouvent difficilement leur place dans les cinémas. Mais, via les festivals ou via des organismes comme la Cinémathèque, ces films ont l’occasion d’être vus. »







