L’art de dessiner une forêt enchantée

Lors d’une entrevue, un réalisateur ou un acteur énumère souvent de manière vague des projets potentiels, permettant de justifier plus tard leur abandon ou leur report. Au bout du fil, le cinéaste français Jean-Christophe Dessaint joue plutôt la carte de la franchise. Son premier long-métrage d’animation, Le jour des corneilles, débarque sur nos écrans vendredi, mais il est formel : « Je ne travaille pas sur d’autres projets pour la simple raison qu’il n’y en a pas. On a mis tout ce que l’on possède dans ce film alors s’il ne marche pas… C’est un énorme pari. »

Sur ce point, il a entièrement raison : adapter le roman le moins connu du Québécois Jean-François Beauchemin, auteur de La fabrication de l’aube et Ceci est mon corps, c’est un pari audacieux. De plus, oubliez la quincaillerie du 3D et autres effets numériques racoleurs : Jean-Christophe Dessaint est un peintre, dans l’âme comme au bout des doigts, et cette passion illumine tout son film.


Son inspiration, il la trouve dans la forêt, là où dans Le jour des corneilles, un père à la carrure d’un ogre protège son fils, cherchant à l’éloigner de l’univers des humains, les tenant responsables de la mort de sa compagne. Ce boisé peuplé d’animaux, et de fantômes !, évoque la beauté du courant impressionniste et c’était l’effet recherché. « On a décidé de travailler comme si on était en plein air, précise Jean-Christophe Dessaint. Il fallait donner au spectateur le sentiment qu’il est dans la nature. Mon envie de peindre est d’ailleurs venue de mon désir d’être dehors, de contempler… mais pas de manière inactive. Il faut savoir se questionner sur le fait qu’on aime un endroit plutôt qu’un autre. »


Ceux et celles qui voudront se perdre dans ces paysages majestueux ne seront pas déçus, en plus d’être un peu déroutés par certains enjeux dramatiques, comme « cette idée de représenter l’amour sans abstraction, de le chercher à l’intérieur du père »… ou encore sous un lit ! Ces choix, Jean-François Beauchemin les endosse complètement. Dans un échange de courriels, l’auteur de ce roman (un peu cruel) devenu un conte pour enfants (de tous les âges) voit dans ce film autre chose qu’un calque cinématographique. Pour lui, c’est surtout une « oeuvre originale, émouvante, drôle, spectaculaire qu’on a littéralement créée à partir de la mienne ». Il s’étonne même de ne pas être plus souvent sollicité pour le cinéma, car ses « romans sont remplis d’images », dit celui qui se considère « bien davantage poète que romancier ».


Jean-Christophe Dessaint se considère, lui, chanceux d’avoir mené à terme ce projet ambitieux après plus de quatre ans d’efforts, et le soutien financier d’autres pays, dont le Canada. Il évoque avec fierté son casting vocal, des acteurs connus (dont Jean Reno et Isabelle Carré) qui ont accepté de prêter leur voix à des personnages qui n’existaient pas encore… et que le cinéaste n’était pas certain de faire vivre tant l’entreprise était fragile et risquée.


Parmi eux, dans le rôle d’un bon vieux docteur, le grand cinéaste Claude Chabrol (Le boucher, La cérémonie, etc.), décédé le 12 septembre 2010, soit quelques mois après l’enregistrement. William Picot, le producteur du film, l’a entendu à la radio et le déclic s’est produit à l’écoute de cette voix chaleureuse et rassurante. « On oublie qu’il a été acteur et a joué dans plusieurs films, souligne Jean-Christophe Dessaint. Avec ses cigares et ses bouteilles de vin, c’est lui qui animait les déjeuners ! À chaque pause entre les prises, il avait une nouvelle anecdote ! Nous serions tous restés assis à l’écouter pendant des heures. » Comme quoi ça prend toujours un bon conteur pour raconter une belle histoire.

 

Collaborateur