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Entre Bukowski et demain

6 octobre 2012 | Odile Tremblay | Cinéma
Le spectre de Charles Bukowski (ici dans le film Born Into This) hante encore le FNC.
Photo : Source Cinéma du Parc Le spectre de Charles Bukowski (ici dans le film Born Into This) hante encore le FNC.
Tout cinéphile montréalais doit porter en lui des souvenirs ardents rattachés à une époque ou l’autre du Festival du nouveau cinéma.

Pour ma part, je me souviens d’un documentaire sur Charles Bukowski, vu dans la salle de l’arrière-boutique de l’ancien Café Méliès sur la Main. Une autre époque, comme on dit. Claude Chamberlan s’agitait à l’entrée en marmonnant. On ne se connaissait pas. J’arrivais de Québec et j’aimais Bukowski qui buvait et éructait sur le monde et la vie. Était-ce bien un documentaire sur l’auteur américain des Contes de la folie ordinaire ? Même pas. Bukowski s’exprimait devant une caméra fixe, si ma mémoire est bonne, sous le degré zéro de la mise en scène. Et je revois sa gueule de bourlingueur aviné, j’entends sa voix rauque de grand fumeur, ses mots en balles de revolver. Le Festival du nouveau cinéma tenait du temple de la contre-culture, où les dieux de la marge faisaient la manche.


Le Méliès ne payait pas de mine dans le temps, son cinéma Parallèle non plus. Une seule salle, et pas grande, avec robineux et cinéphiles au coude à coude devant le comptoir du café. L’art refusait alors de se couper du peuple et s’encanaillait sur le boulevard Saint-Laurent. Bukowski symbolisait à mes yeux ce festival-là, à la gueule croche et aux voies de traverse. Le vieux libertaire m’ouvrit la porte du festival où Wim Wenders, Jim Jarmusch, Spike Lee venaient faire trois petits tours. J’ouvrais des yeux ronds, n’ayant pas encore intégré le milieu. Tout change et la roue tourne.


Il me semble avoir suivi ce festival-là, bientôt en journaliste, comme on suit la chronique du temps qui passe. Ses mutations, ses folies, avec des projections burlesques où l’on visionnait des films au fond d’une piscine ou dans un peep show, rigolant en douce.


Quand même : au long de ses transformations, il est resté branché sur son temps, avec des antennes-relais. Bel exploit dans un contexte de valeurs cul par-dessus tête.


Car aujourd’hui, au cinéma, tout est lisse et propret : les salles, les écrans, les tasses de café, les décors high tech. L’univers de la culture s’est embourgeoisé : plein confort et conditions de projection optimales. L’âme trash des premiers jours crie son désarroi à la lune. Les gens l’entendent à peine. Chamberlan, oui. La lune, c’est son astre, l’âme trash, son identité profonde.


Sous sa gouverne, ce festival-là nous aura fait traverser bien des tempêtes. Survivra ? Survivra pas ? L’argent manquait, mais un sauveteur surgit à la 25e heure, comme Zorro. Daniel Langlois, l’homme en noir, prophète des nouvelles technologies, est venu renflouer un jour les coffres, éponger le déficit. Ouf !


D’où le déménagement du quartier général à Ex Centris en 1999, dans un bel édifice rutilant et chromé. Les nouveaux médias y auront trouvé une place de choix, avant même que les autres rendez-vous de films aient senti le vent monter. Les premières projections en plein air de Montréal y étaient nées en amont, sur des murs aveugles collés à l’ancien Méliès, où on revoyait le film Empire d’Andy Warhol avant que la rue nous avale de nouveau et Empire restait sur son écran, debout sous les nuages.


D’aussi loin qu’il m’en souvienne, il y eut toujours des chicanes, des points de vue divergents, au sommet du FNC. Quand Nicolas Girard-Deltruc a pris les rênes de la direction générale, les prises de bec ont continué, mais une dynamique s’est fixée. Ils se complètent en fin de compte, lui et Chamberlan, frères de chaîne et d’inspiration. Claude, plus brouillon, mais avec des intuitions lumineuses, une vieille éthique humaniste ; Nicolas, mieux organisé et éloquent, drapé dans une sorte d’idéal étonné devant la médiocrité du monde. Tous deux passionnés. C’est le principal.


Impossible à oublier non plus, les années de crises et de scandales, en 2004-2005, quand les institutions voulaient créer un grand rendez-vous de films rassembleur. L’équipe du FNC, alors aux côtés de Langlois, avait présenté un beau projet de festival élargi, jugé par le comité comme le plus méritant d’entre tous. Boum ! Il s’était fait écarter au profit d’une créature hybride mariée à l’Équipe Spectra, mort-née. Et le FNC ravala ses rêves de grandeur. À travers son parcours rock roll, personne ne lui aura fait trop de cadeaux, à ce festival-là, toujours en marge des establishments à 41 ans. On remonte bientôt à son bord. Sa prochaine édition commence mercredi.


Depuis quelques années, le quartier général du FNC est au Coeur des sciences, un lieu plus neutre qu’avant, dont l’âme est encore à réinventer. Mais on a hâte de s’y frotter, d’assister à la première canadienne de The Life of Pi, du génial Ang Lee, adapté du livre de Yann Martel, de se masser aux projections et aux hommages, en rencontrant des cinéastes au passage.


C’est sûr qu’il bénéficie de la case de calendrier post-Festival de Toronto. Bien des gros films attendus sont d’abord dédouanés dans la Ville reine, avant d’atterrir chez lui. Sauf que le FNC a davantage de premières qu’autrefois. Et avec ses spectacles et performances, sa section Focus, Temps O, fenêtres sur demain, il ne s’est pas figé dans le temps comme le Festival des films du monde. Plus jeune, plus fou, plus audacieux. Le spectre de Bukowski y râle encore dans l’ombre, mais il avoue s’ennuyer des vieux locaux enfumés, où sa tête parlante sortait de l’écran pour saluer les clochards à l’entrée. Le XXIe siècle n’est ni sa tasse de thé ni son verre de whisky, mais il goûte l’expérimentation sous toutes ses formes et rôde quand même dans le coin. C’est bon signe.

***

 

Trio choisi au FNC

On a vu certains films du Festival du nouveau cinéma à Cannes ou ailleurs. Allons-y de petites suggestions d’usage.

Au-delà des collines du Roumain Christian Mungiu (Prix du scénario à Cannes et double prix d’interprétation féminine pour Cosmina Stratan et Cristina Flutur). Le cinéaste avait gagné la Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Cette fois, dans une œuvre sombre et brûlante, sur fond d’exorcisme, de transes religieuses, d’amours féminines contrariées, on y traite aussi avec brio d’abus de pouvoir (thème de The Master d’Anderson) sur des images stylisées et envoûtantes. Un grand film !

La part des anges. Prix du jury à Cannes pour cette délicieuse comédie sociale du Britannique Ken Loach. Un feel good movie, mais intelligent et jouissif, où les marginaux paumés plument les riches sur la route des grands whiskies de l’Écosse. Le film fourmille de bonnes idées et les interprètes, des non-professionels à moitié paumés eux-mêmes au départ, se révèlent des acteurs de premier ordre. Comme quoi Ken Loach, maître du réalisme social, souvent un peu lourd, peut s’amuser comme un jeune homme en séduisant tous les publics.

No du Chilien Pablo Larrain, dernier segment d’une trilogie sur la dictature de Pinochet. Le film a remporté le prix Art et cinéma à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. No, comme non merci, réponse qu’a apportée le peuple chilien par référendum à son tyran en 1988. Avec Gael Garcia Bernal en as de la publicité, qui décide de donner des airs joyeux et rock and roll à la campagne du Non, contre l’avis de tous. C’est à travers le point de vue des publicitaires de cette campagne télé que la destitution de Pinochet nous est présentée. Comme quoi l’image est reine. Entre farce et tragédie, le film pose des questions cruciales sur la communication.
 
 
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