Les Triplettes de Belleville
Le film sera présenté demain à la clôture du FFM, mais il ne gagnera pas nos écrans avant le 19 décembre. Les Triplettes de Belleville renouvelle le genre de l'animation et fait souffler sur lui un adorable vent de folie. Le Français Sylvain Chomet, qui l'a réalisé, remonte pour nous le cours de cette aventure en grande partie... montréalaise.
Autant vous le dire tout de suite, Les Triplettes de Belleville, long métrage d'animation 2D, avec dessins à la main, est un vrai délice. Rien de plus drôle ou de mieux exécuté que cette comédie absurde et folle (et muette) signée Sylvain Chomet. Le film, coproduction entre la France, la Belgique et le Canada, fait un malheur dans l'Hexagone (800 000 entrées et il continue sur sa lancée). Il a gagné dernièrement les écrans de l'Angleterre avec un égal bonheur. Au dernier Festival de Cannes, Les Triplettes de Belleville, présenté hors concours, avec ses personnages de caricature, son humour et ses décors spectaculaires, avait déjà lancé son éclair de bonheur sur une édition morne.
Précisons qu'on y fait la rencontre d'une vieille mémé européenne à pied bot qui pousse son filleul à devenir champion du Tour de France. À la suite d'un rocambolesque enlèvement, le cycliste se fera enlever par d'affreux mafiosi et expédier outre-Atlantique sur un paquebot. Mémé et son gros chien auront tôt fait de les suivre en Amérique en pédalo. Là-bas, un trio de chanteuses fofolles, bouffeuses de grenouilles, partageront leurs délirantes aventures. L'action se déroule au cours des années 50-60 et les dessins s'offrent un petit côté suranné collé à l'époque. «Je me suis fait plaisir, explique Sylvain Chomet. Les éléments de cette époque-là, vêtements, voiture, mobilier, etc., sont plus intéressants à dessiner que ceux d'aujourd'hui.»
Montréal mégalopole
Sylvain Chomet, qui déteste l'avion, n'accompagne pas son film aux festivals de Montréal et de Toronto. Le Devoir l'a joint au bout du fil dans sa maison de Normandie.
Il précise avoir conçu son animation comme un film d'acteurs. Ces personnages sont muets, mais la musique de hip-hop, le bruitage, les aboiements du chien occupent l'espace sonore. «L'absence de dialogues confère du poids aux personnages, estime-t-il. Chacun a sa façon de bouger, qui prend de l'importance dans un film sans paroles. Ça donne une animation pure, proche du mime, méthode qui a fait ses preuves dans les années 20 et 30. Et puis, j'étais en réaction contre les récents films de Disney, si bavards.»
Sylvain Chomet est Français, mais il a vécu dix ans au Québec. Le studio principal des Triplettes de Belleville était à Montréal; 80 % du film y a été créé, plusieurs techniciens de chez nous y ont travaillé. Celui qui a composé la merveilleuse musique avec son hip-hop, un des éléments clés du film, est le Québécois Benoît Charest. «Je l'avais entendu jouer dans un club de Montréal, le Quartier latin, explique Chomet. Quand on a cherché un musicien, on a écouté sa trame musicale du film Matroni et moi, qui m'a beaucoup plu. Comme les triplettes sont des musiciennes, il fallait avoir la musique avant d'exécuter les dessins. La femme de Benoît et sa grand-mère y prêtent entre autres leurs voix. On est devenus très amis, lui et moi.»
Il a mis cinq ans à monter ce projet dont personne ne voulait. Didier Brunner, le producteur français de Kirikou et la sorcière, l'a appuyé. Quatre ans passés à trimer sur une animation, c'est long. Sylvain Chomet se décrit comme un réalisateur très directif, qui supervise et pousse ses collaborateurs au delà de leurs propres limites. Trois cents personnes en tout ont travaillé sur Les Triplettes de Belleville, dont 70 à Montréal. Les êtres vivants, humains, chien, grenouilles et compagnie, sont conçus en animation 2D, c'est-à-dire dessin par dessin (il en faut 50 pour cinq secondes de film), mais des objets et des décors relèvent de l'animation 3D.
On connaissait déjà de Sylvain Chaumet son animation exercée dans une veine plus mélancolique, La Vieille Dame et les pigeons, film en partie conçu à Montréal lui aussi, qui a abouti en nomination aux Oscars et aux Césars. Il avait mis dix ans à le financer et à le monter. «Ça me donnait le temps d'imaginer l'histoire des Triplettes.»
Devant l'écran, les Québécois trouveront aux décors de Belleville, cette ville imaginaire d'Amérique du Nord, des airs de déjà-vu. La mégapole est un mélange de Montréal, avec son pont Jacques-Cartier et ses escaliers en tire-bouchons, de Québec (le Château Frontenac est au poste) et du New York tentaculaire. Les héros passent sur le Saint-Laurent, devant les baleines de Tadoussac, Charlevoix. «J'ai inventé un Montréal mégapole, imaginant ce que la ville serait devenue si les capitaux n'avaient pas fui vers Toronto. On dessinait avec Montréal devant les yeux, à travers les fenêtres. Ça nous inspirait des images.»
L'erreur de Disney
Sylvain Chomet a été formé en Angleterre pour la technique des dessins animés, mais il avait d'abord étudié la bédé à Angoulême. À son avis, l'animation commence par l'observation des êtres. Le reste repose sur des idées, mais le film naît vraiment au story-board. Il a mis deux ans à dessiner son histoire avant de la monter. Le film est très cher, 12,8 millions de dollars canadiens.
Ne comptez pas sur Sylvain Chomet pour s'extasier devant les animations américaines. Elles le déçoivent, en fait. «Les studios Disney ont fait des choses merveilleuses dans le passé. Autrefois, ce sont des artistes qui travaillaient en animation alors qu'aujourd'hui, leurs films sont des productions. Mais l'animation 2D retrouve en Europe ses lettres de noblesse. Avec Les Triplettes de Belleville, j'ai prouvé qu'on pouvait faire un long métrage d'auteur en animation et obtenir un succès commercial. Michel Ocelot, avec Kirikou et la sorcière, l'avait démontré aussi avant moi. Tant mieux, après tout, si on ne fait pas les choses comme des Américains... »
Sylvain Chomet confie avoir trouvé pénible l'attitude des studios d'animation montréalais, Cinar et compagnie, qui ont snobé son travail tout au long du processus des Triplettes et ne sont jamais venus voir l'équipe au travail. «En plus, il a été difficile de recruter des animateurs à Montréal pour notre projet. Tout le monde n'avait pas envie de passer deux ans sur un film et j'ai la réputation d'être très exigeant. On a formé des animateurs, souvent très jeunes, Belges, Français, Québécois, qui ont cru au projet et avaient envie de s'y investir. À Montréal, les professionnels sont plutôt formés aux techniques des studios et notre méthode dérangeait le milieu.»
L'animateur est retourné vivre en France, mais avec Les Triplettes de Belleville dans sa besace et le succès accolé à son nom. Sa prochaine production sera française, mais dans un tout autre registre que son film précédent. «Ce sera une animation 2D qui se déroulera à l'époque de la Commune de Paris. Les Français avaient alors si faim qu'ils mangeaient leurs animaux et ont même abattu ceux du zoo de la ville. L'action passera à travers le regard des animaux, mais ceux-ci ne parleront pas plus que les humains des Triplettes. Chose certaine, je ne voulais pas me répéter en creusant encore la veine de l'humour absurde. Pas question de reproduire l'erreur des studios Disney... »
Autant vous le dire tout de suite, Les Triplettes de Belleville, long métrage d'animation 2D, avec dessins à la main, est un vrai délice. Rien de plus drôle ou de mieux exécuté que cette comédie absurde et folle (et muette) signée Sylvain Chomet. Le film, coproduction entre la France, la Belgique et le Canada, fait un malheur dans l'Hexagone (800 000 entrées et il continue sur sa lancée). Il a gagné dernièrement les écrans de l'Angleterre avec un égal bonheur. Au dernier Festival de Cannes, Les Triplettes de Belleville, présenté hors concours, avec ses personnages de caricature, son humour et ses décors spectaculaires, avait déjà lancé son éclair de bonheur sur une édition morne.
Précisons qu'on y fait la rencontre d'une vieille mémé européenne à pied bot qui pousse son filleul à devenir champion du Tour de France. À la suite d'un rocambolesque enlèvement, le cycliste se fera enlever par d'affreux mafiosi et expédier outre-Atlantique sur un paquebot. Mémé et son gros chien auront tôt fait de les suivre en Amérique en pédalo. Là-bas, un trio de chanteuses fofolles, bouffeuses de grenouilles, partageront leurs délirantes aventures. L'action se déroule au cours des années 50-60 et les dessins s'offrent un petit côté suranné collé à l'époque. «Je me suis fait plaisir, explique Sylvain Chomet. Les éléments de cette époque-là, vêtements, voiture, mobilier, etc., sont plus intéressants à dessiner que ceux d'aujourd'hui.»
Montréal mégalopole
Sylvain Chomet, qui déteste l'avion, n'accompagne pas son film aux festivals de Montréal et de Toronto. Le Devoir l'a joint au bout du fil dans sa maison de Normandie.
Il précise avoir conçu son animation comme un film d'acteurs. Ces personnages sont muets, mais la musique de hip-hop, le bruitage, les aboiements du chien occupent l'espace sonore. «L'absence de dialogues confère du poids aux personnages, estime-t-il. Chacun a sa façon de bouger, qui prend de l'importance dans un film sans paroles. Ça donne une animation pure, proche du mime, méthode qui a fait ses preuves dans les années 20 et 30. Et puis, j'étais en réaction contre les récents films de Disney, si bavards.»
Sylvain Chomet est Français, mais il a vécu dix ans au Québec. Le studio principal des Triplettes de Belleville était à Montréal; 80 % du film y a été créé, plusieurs techniciens de chez nous y ont travaillé. Celui qui a composé la merveilleuse musique avec son hip-hop, un des éléments clés du film, est le Québécois Benoît Charest. «Je l'avais entendu jouer dans un club de Montréal, le Quartier latin, explique Chomet. Quand on a cherché un musicien, on a écouté sa trame musicale du film Matroni et moi, qui m'a beaucoup plu. Comme les triplettes sont des musiciennes, il fallait avoir la musique avant d'exécuter les dessins. La femme de Benoît et sa grand-mère y prêtent entre autres leurs voix. On est devenus très amis, lui et moi.»
Il a mis cinq ans à monter ce projet dont personne ne voulait. Didier Brunner, le producteur français de Kirikou et la sorcière, l'a appuyé. Quatre ans passés à trimer sur une animation, c'est long. Sylvain Chomet se décrit comme un réalisateur très directif, qui supervise et pousse ses collaborateurs au delà de leurs propres limites. Trois cents personnes en tout ont travaillé sur Les Triplettes de Belleville, dont 70 à Montréal. Les êtres vivants, humains, chien, grenouilles et compagnie, sont conçus en animation 2D, c'est-à-dire dessin par dessin (il en faut 50 pour cinq secondes de film), mais des objets et des décors relèvent de l'animation 3D.
On connaissait déjà de Sylvain Chaumet son animation exercée dans une veine plus mélancolique, La Vieille Dame et les pigeons, film en partie conçu à Montréal lui aussi, qui a abouti en nomination aux Oscars et aux Césars. Il avait mis dix ans à le financer et à le monter. «Ça me donnait le temps d'imaginer l'histoire des Triplettes.»
Devant l'écran, les Québécois trouveront aux décors de Belleville, cette ville imaginaire d'Amérique du Nord, des airs de déjà-vu. La mégapole est un mélange de Montréal, avec son pont Jacques-Cartier et ses escaliers en tire-bouchons, de Québec (le Château Frontenac est au poste) et du New York tentaculaire. Les héros passent sur le Saint-Laurent, devant les baleines de Tadoussac, Charlevoix. «J'ai inventé un Montréal mégapole, imaginant ce que la ville serait devenue si les capitaux n'avaient pas fui vers Toronto. On dessinait avec Montréal devant les yeux, à travers les fenêtres. Ça nous inspirait des images.»
L'erreur de Disney
Sylvain Chomet a été formé en Angleterre pour la technique des dessins animés, mais il avait d'abord étudié la bédé à Angoulême. À son avis, l'animation commence par l'observation des êtres. Le reste repose sur des idées, mais le film naît vraiment au story-board. Il a mis deux ans à dessiner son histoire avant de la monter. Le film est très cher, 12,8 millions de dollars canadiens.
Ne comptez pas sur Sylvain Chomet pour s'extasier devant les animations américaines. Elles le déçoivent, en fait. «Les studios Disney ont fait des choses merveilleuses dans le passé. Autrefois, ce sont des artistes qui travaillaient en animation alors qu'aujourd'hui, leurs films sont des productions. Mais l'animation 2D retrouve en Europe ses lettres de noblesse. Avec Les Triplettes de Belleville, j'ai prouvé qu'on pouvait faire un long métrage d'auteur en animation et obtenir un succès commercial. Michel Ocelot, avec Kirikou et la sorcière, l'avait démontré aussi avant moi. Tant mieux, après tout, si on ne fait pas les choses comme des Américains... »
Sylvain Chomet confie avoir trouvé pénible l'attitude des studios d'animation montréalais, Cinar et compagnie, qui ont snobé son travail tout au long du processus des Triplettes et ne sont jamais venus voir l'équipe au travail. «En plus, il a été difficile de recruter des animateurs à Montréal pour notre projet. Tout le monde n'avait pas envie de passer deux ans sur un film et j'ai la réputation d'être très exigeant. On a formé des animateurs, souvent très jeunes, Belges, Français, Québécois, qui ont cru au projet et avaient envie de s'y investir. À Montréal, les professionnels sont plutôt formés aux techniques des studios et notre méthode dérangeait le milieu.»
L'animateur est retourné vivre en France, mais avec Les Triplettes de Belleville dans sa besace et le succès accolé à son nom. Sa prochaine production sera française, mais dans un tout autre registre que son film précédent. «Ce sera une animation 2D qui se déroulera à l'époque de la Commune de Paris. Les Français avaient alors si faim qu'ils mangeaient leurs animaux et ont même abattu ceux du zoo de la ville. L'action passera à travers le regard des animaux, mais ceux-ci ne parleront pas plus que les humains des Triplettes. Chose certaine, je ne voulais pas me répéter en creusant encore la veine de l'humour absurde. Pas question de reproduire l'erreur des studios Disney... »
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