La petite histoire d’Anonymous à Fantasia

Scène de We Are Legion - The Story of Hacktivists, un documentaire de Brian Knappenberger
Photo: Fantasia Scène de We Are Legion - The Story of Hacktivists, un documentaire de Brian Knappenberger

Portrait favorable mais néanmoins franc, We Are Legion - The Story of Hacktivists va à la rencontre de spécialistes d’Internet et des médias, mais également de membres et d’anciens membres d’Anonymous, le plus célèbre collectif de pirates virtuels.


On les imagine vivant cloîtrés dans les sous-sol de leurs parents, leur existence tout entière vécue devant leur ordinateur. Ils sont les premiers à rire du cliché tout en le validant. À l’ère du 2.0, leur terrain de jeu, les pirates d’Internet (communément appelés « hackers ») sont passés ces dernières années de l’anonymat relatif à l’hypermédiatisation. Ironiquement, c’est un collectif nommé Anonymous qui fait le plus de bruit. Présenté dimanche soir à Fantasia, We Are Legion - The Story of Hacktivists, un documentaire de Brian Knappenberger, retrace la genèse du mouvement qui fait dorénavant trembler autant les régimes dictatoriaux que les grandes démocraties.


Au Québec, la nébuleuse virtuelle Anonymous a défrayé la chronique en mai dernier en sommant le gouvernement Charest, par une vidéo, de mettre un terme aux interventions policières dites « musclées ». Les sites du Parti libéral du Québec et du ministère de la Sécurité publique furent mis en panne, un type de représailles classique d’Anonymous.


« Le documentaire de Brian Knappenberger ne pouvait pas mieux tomber », confirmait au Devoir Simon Laperrière, responsable de la section Documentaires de la marge, lors du dévoilement de la programmation de Fantasia la semaine dernière. « C’est un heureux hasard, car on a sélectionné le film en mars, alors que personne ne soupçonnait l’ampleur qu’allait prendre la crise étudiante. »


Bon pédagogue, We Are Legion - The Story of Hacktivists commence par le commencement en esquissant les grandes lignes de la création d’Anonymous, qui naquit de la fusion de plusieurs regroupements disparates d’internautes experts de la Toile. L’élément déclencheur ayant mené à la réunion des forces vives du cyberespace risque d’étonner plusieurs spectateurs. Son nom ? Tom Cruise.


C’est en effet un document audiovisuel interne de l’Église de scientologie qui serait à l’origine d’Anonymous. La vidéo, devenue célèbre, montre la vedette de Top Gun affirmer qu’un scientologue est la seule personne capable d’agir sur le lieu d’un accident de la route, puis être pris d’un fou rire irrépressible. Dès sa mise en ligne, l’extrait devint viral, c’est-à-dire qu’il fut regardé par des millions d’internautes. Prompte à réagir, l’Église de scientologie en exigea le retrait, ce qui eut l’heur de déplaire à nombre de cyberpirates spécialisés jusque-là dans les coups pendables sans réelles conséquences fâcheuses. Les lignes téléphoniques des centres de dianétique furent ainsi prises d’assaut, des manifestations eurent lieu de par le monde devant les immeubles de l’organisation… Quelques mises en demeure et poursuites plus tard, Anonymous était né.



Le pouvoir du savoir


Il faut voir ces jeunes cerveaux brillants et idéalistes expliquer toutes les émotions qu’ils ont ressenties lorsqu’ils se sont rencontrés « en vrai » lors desdites manifestations. Dans un monde où la vie sociale est désormais régie par les réseaux sociaux, la découverte des vertus du contact humain par les experts du virtuel ne manque pas de faire sourire.


We Are Legion - The Story of Hacktivists passe au final beaucoup de temps sur le cas de l’Église de scientologie et relativement peu, toutes proportions gardées, sur les événements entourant le printemps arabe, alors qu’Anonymous en fut un acteur important. Il est passionnant d’entendre l’un des participants expliquer comment il fut possible de rétablir des connexions Internet après que le régime Moubarak eut coupé l’Égypte du reste du monde. L’action d’Anonymous étant fort diversifiée, plus d’aspects auraient pu être abordés, par exemple la guerre contre les cyberpédophiles, dont Anonymous pirate régulièrement les sites et les comptes.


Si le documentariste a de toute évidence un parti pris favorable envers Anonymous, il ne laisse pas moins s’exprimer des opinions nuancées, voire divergentes. Aaron Barr, président déchu de la défunte firme HBGary, revient entre autres sur ses déboires aux mains d’Anonymous après qu’il eut déclaré avoir réussi à infiltrer le groupe. Ce fut plutôt Anonymous qui infiltra les communications d’Aaron Barr en dévoilant, courriels à l’appui, l’ébauche d’une campagne visant à discréditer WikiLeaks et son fondateur, Julian Assange. Le scandale mena à la destitution de Barr.


Devant une telle capacité à aller chercher l’information, toute l’information, on se dit qu’il aurait été intéressant d’interroger les spécialistes présents quant à la possibilité d’une perversion de la cause. Car qui possède le savoir possède le pouvoir, et il est indéniable qu’Anonymous collige énormément de savoir. Quand on est en mesure d’accéder aux comptes en banque et même à l’identité d’autrui, ne peut-on pas être tenté, éventuellement, d’imposer sa propre vision du monde ? Certes, Anonymous défend au-dessus de tout la liberté d’expression et la libre circulation de l’information, mais la possibilité d’une dictature 2.0 est-elle vraiment farfelue ?


Jointe par Le Devoir, Gabriella Coleman, anthropologue réputée, spécialiste d’Anonymous et intervenante dans le documentaire, y va à cet égard de quelques précisions : « Anonymous prend racine dans une culture marginale. [Ses membres] sont avant tout irrévérencieux et ils prônent la transgression ; cela fait partie de l’identité d’Anonymous ainsi que de ses tactiques. »


Les activités d’Anonymous se déroulent souvent dans des zones de flou juridique. Selon Gabriella Coleman, si Anonymous agit pour l’avancement de certaines causes politiques, il commet aussi certains actes illicites par pur désir d’amusement, comme elle l’écrivait dans un article du magazine spécialisé Triple Canopy. Ainsi, lorsqu’Anonymous s’arrange pour priver un animateur de radio d’extrême droite de sa tribune, les deux visées semblent être poursuivies simultanément.


Afin de poursuivre la réflexion amorcée par We Are Legion - The Story of Hacktivists, Fantasia propose mardi un 5 à 7 intitulé « Sur la Légion ! », au bar Reggie, sur le boulevard De Maisonneuve Ouest. L’écrivain Samuel Archibald sera au nombre des invités. Information : http://www.fantasiafest.com/2012/fr


11 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 21 juillet 2012 06 h 30

    La force d'Anonymous.

    La force d'Anonymous, socialement parlant, c'est qu'ils jouent le jeu de dévoiler l'hypocrisie de ceux qui se prétendent honnête.

  • Patrice Hildgen - Abonné 21 juillet 2012 09 h 19

    marginalité et dictature

    vous écrivez à propos d'Anonymous "Quand on est en mesure d’accéder aux comptes en banque et même à l’identité d’autrui, ne peut-on pas être tenté, éventuellement, d’imposer sa propre vision du monde" . N'est-ce pas la justement ce que font nos hommes de pouvoir premiers ministres, et présidents grands dirigeants de compagnie. La marginalité de Anonymous est certainement un rempart contre cette dérive

    • François Lévesque - Abonné 21 juillet 2012 12 h 24

      Les précisions apportées par madame Coleman quant aux origines marginales d'Anonymous, juste après la question que vous citez, vont en effet dans ce sens. Au final, les membres d'Anonymous semblent prendre plaisir à débusquer bien plus qu'à contrôler.
      François Lévesque
      Le Devoir

    • Jacques Morissette - Abonné 21 juillet 2012 12 h 45

      Tout à fait d'accord avec vous, Patrice. Extrait d'un dialogue pris dans une série intitulée Deadwood, de lundi dernier, je crois: «... Et dans la bouche des forts, consolidez c'est plier les faibles à leurs volontés.»

  • lise pelletier - Inscrit 21 juillet 2012 13 h 52

    Merci à Anonymous.

    Pour leur aide aux étudiants devant les dérives des policiers-robocop à la solde du politique. Tout particulièrement du PLQ avec Charest et ses 40 voleurs.

    Souhaitons-nous leur intervention lors de la prochaine campagne électorale au Québec et aussi du côté d'Ottawa avec Harper le guerrier.

    Lise Pelletier

    • Daniel Bérubé - Abonné 21 juillet 2012 17 h 51

      Exactement, et en ce sens, ils pourraient presque devenir une forme de ''police informatique'', et voyant a ''fouiller et dévoiller'' les crimes cachés politiques, et en ce sens ils sont de beaucoup plus efficace que la S.Q. ou autres corps policier municipaux, qui eux doivent faire enquête seulement si plainte est déposée... et, es-ce que ce sont les mêmes règles quand il s'agit de politique gouvernementale ?

      Quand un gouvernement est presque sous enquête, et que la police le défend face aux contestation publique... et lui obéit au doigt et à l'oeil... il y aurait possiblement quelques questions à se poser... et quelques systèmes à revoir...

  • Cédrick Gauthier - Inscrit 21 juillet 2012 19 h 27

    une police

    Nous pouvons voir ce regroupement comme une sorte de police virtuelle indépendante qui a comme seul défaut (ou grand atout) d'être un peu sadique quand viens le temps de punir. Moi, je ne le cache pas, ça me fait rire...

  • Serge Grenier - Inscrit 21 juillet 2012 22 h 47

    Il y a loin de la coupe aux lèvres

    Entre vouloir le pouvoir et prendre le pouvoir,
    il y a une grande distance.

    On ne peut pas comparer les gens d'Anonymous
    aux power freaks des dictatures des siècles passés.

    Les gens d'Anonymous veulent brasser la cage,
    ils n'ont aucune intention de prendre le pouvoir.

    Ils ne font pas la promotion d'un régime en particulier.

    Ils attaquent les tricheurs
    dans n'importe quel régime
    de n'importe quel pays.

    Ils attaquent ceux qui magouillent dans les coulisses
    en montrant ce qui est caché,
    en mettant les cartes sur la table.

    Moi, je n'ai pas peur d'eux.

    Je préfère savoir que ne pas savoir.

    Serge Grenier