L’African Queen a 100 ans
La ville, pour ce que j’en ai vu, n’est plus un village de pêcheurs en noir et blanc et ne vit pas figée dans le climat de suspicion du film, par lequel le cinéaste dénonçait par la bande la chasse aux sorcières de Joseph McCarthy, qui battait son plein à l’époque - en plus (et c’est sans rapport) de donner au tandem Bogart- Bacall une dernière chance de jouer ensemble. Le Key Largo de 2012 ressemble au contraire à une chaîne continue de restaurants, de motels et de stations-service aux couleurs criardes, qui ne sont pas sans rappeler nos grands boulevards commerciaux de banlieue. De traces du film de John Huston, il ne reste rien. Du moins, pas de celui-là.
Pile au marqueur du centième mile de la Route 1, un écriteau plutôt discret indique, à l’entrée d’une marina de plaisance : The African Queen. Le petit futé m’avait mis sur sa piste, donc je savais ce que je cherchais. Heureusement. Sans lui, je n’aurais jamais trouvé le bateau d’ébène à la coque blanc et marron ceinturée d’un gros cordage sur lequel Bogart et Katharine Hepburn ont descendu un long fleuve congolais dans le but d’aller faire sauter une canonnière allemande. Le chef-d’oeuvre de Huston, tiré d’un roman paru en 1935, date de 1951. L’action du film se déroule en 1914, au tout début de la Première Guerre mondiale. Le bateau, construit en Angleterre avant d’aller en Afrique transporter des marchandises et des passagers jusqu’en 1968 sur le Nil Blanc et le lac Albert, fête quant à lui son centenaire cette année.
Il m’est apparu en cale sèche, abrité sous un toit de fortune, 24 heures avant sa remise à l’eau, où depuis cette semaine les touristes et les curieux peuvent, moyennant une quarantaine de dollars, faire une sortie en mer à son bord.
Tandis que je me fais tirer le portrait (on est touriste où on ne l’est pas) devant ce monument classé au registre des sites historiques nationaux, une femme assise sur le quai m’observe en souriant. C’est Suzanne Holmquist, dont l’époux, Lance, vient de superviser la restauration du bateau au coût de 60 000 $, y compris une nouvelle chaudière. Ceux qui ont vu La reine africaine se souviennent du rôle capital joué par la chaudière à charbon dans les destins miraculeusement croisés d’un coursier canadien porté sur la dive bouteille et d’une soeur de missionnaire célibataire et dévote. Holmquist m’apprend que la chaudière vue dans le film était fausse. Qu’elle était en fait transportée d’un lieu de tournage à l’autre, afin de recouvrir tel un capuchon la vraie, convertie au diesel quelques années plus tôt. Celle-là aussi avait fait son temps : la nouvelle, une reproduction à l’exact faite au Rhode Island, vient d’être installée et c’est le fils d’Humphrey Bogart, Stephen, un agent immobilier floridien de 63 ans, qui a eu l’honneur de lui faire faire son premier tour d’essai, le mois dernier.
J’ai raté d’un jour la mise à l’eau officielle. Pour me consoler, dès mon retour à Montréal, je me suis repassé pour la énième fois The African Queen. Le film vieillit bien. Le bateau aussi. Plus qu’une embarcation, c’est un personnage du film. Comme le train dans Runaway Train. Mieux que l’avion dans Airport. Il cahote, crachote, déborde, pue l’alcool et menace d’exploser à tout instant. Son équivalent humain aurait été joué par John Wayne. Lequel a expiré en 1979. Il n’est pas le seul. Cette belle African Queen a survécu à Huston (mort en 1987) et à ses deux plus illustres passagers (décédés en 1957 pour lui, en 2003 pour elle). Mais tout autant que le film, elle les garde vivants dans nos mémoires. À cet égard, on peut difficilement imaginer embarcation plus précieuse.








