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    Une révolution cinéphile

    25 février 2012 |François Lévesque | Cinéma
    Pour le meilleur ou pour le pire, l'épanouissement du cinéma n'est plus soumis à l'offre en salle.<br />
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Pour le meilleur ou pour le pire, l'épanouissement du cinéma n'est plus soumis à l'offre en salle.
    Il fut un temps pas si lointain où, lorsqu'il habitait en contrée éloignée, le cinéphile était condamné à espérer que l'objet de son désir cinématographique passe enfin à «Radio-Québec» ou aux Grands films de Radio-Canada. Désormais, quiconque s'équipe adéquatement a accès à toutes les perles cinématographiques du monde, et ce, sans quitter son domicile. Avec un lecteur DVD, un ordinateur ou Internet branché directement au téléviseur haute définition, que l'œuvre attendue finisse par être télédiffusée ou projetée dans un cinéma loin de chez soi n'a plus guère d'importance.

    Depuis l'invention du cinéma, c'est la première fois que le cinéphile dispose d'un choix aussi vaste. Peut-on parler d'une démocratisation de la cinéphilie? Pour le meilleur ou pour le pire, son épanouissement n'est plus soumis à l'offre en salle ou à la case horaire de fin de soirée.

    Les possibilités se multiplient. Comptant quelque 10 millions d'abonnés en 2009, Netflix, qui propose des films en flux continu en ligne sur plusieurs territoires, dont le Québec, a plus que doublé ses abonnements en 2011, passant à 25 millions d'adeptes. Fin janvier, la publication spécialisée Variety observait une hausse de 22 % de l'action de l'entreprise.

    De l'auguste vidéocassette Beta au disque Blu-ray, la technologie a radicalement changé la manière de consommer le cinéma. Conjugué au téléviseur HD, le nouveau standard, le support Blu-ray, a permis à l'expérience du cinéma maison d'atteindre un sommet en matière de qualité audiovisuelle.

    Dans un tel contexte, faut-il s'étonner de voir les salles de cinéma contre-attaquer? On assiste à une recrudescence des productions en 3D et à l'ajout de sièges munis de différents gadgets. Fauteuils D-BOX, forfaits VIP: on tente de soutenir l'intérêt du spectateur pour la traditionnelle salle de cinéma.

    La salle de cinéma classique continue d'attirer, mais désormais, des voix s'élèvent contre les effluves de popcorn du voisin de droite, les «textos» de celui de gauche et la narration offerte en simultanée par le couple de derrière. Les aléas d'hier ne sont plus une fatalité aujourd'hui, puisque le salon du cinéphile, un environnement contrôlé, s'est au fil des ans mué en salle de projection de plein droit. L'actualité cinématographique mondiale circule en outre beaucoup plus vite à l'heure du cyberespace, si bien que le cinéphile est devenu impatient.

    Tout tout de suite

    De la fournée cannoise de l'année passée, on attend toujours Habemus papam de Nanni Moretti et Les bien-aimés de Christophe Honoré. Si l'on en croit le site de la Régie du cinéma du Québec, aucun distributeur n'en a acquis les droits. Il y a vingt ans, c'eût été la fin de l'histoire. Or il se trouve que ces deux titres sont disponibles en DVD et en Blu-ray en France. C'est-à-dire à un clic de souris, si l'on possède un lecteur multizones.

    «Il faut savoir qu'aucun pays n'a légiféré en ce sens; aucun flic ne viendra arrêter un résidant de la zone 1 [Amérique du Nord] qui visionne un DVD de la zone 2 [Europe] à la suite d'une petite manipulation ou de l'achat d'un lecteur "Region-free"», explique le journaliste techno Nelson Dumais sur son blogue.

    Plusieurs compagnies telles MGM et Universal choisissent de ne plus verrouiller leurs Blu-ray par régions (A pour les Amériques, B pour l'Europe et C pour l'Asie et l'Océanie) afin de ne pas encourager le piratage.

    Les différentes incarnations internationales d'Amazon, Fnac et autres eBay permettent une diffusion plus large que jamais. Pour peu que l'on cherche, tout est disponible quelque part, bien souvent pour le prix d'un billet de cinéma. Évidemment, ces bouleversements dans les moeurs des consommateurs cinéphiles sont voués à changer la donne pour les distributeurs.

    Une affaire de coûts

    Il peut en coûter très cher pour acquérir les droits de distribution d'une oeuvre pour un «territoire» donné. Le nôtre est vaste, mais peu populeux, et chaque film de niche défendu par un distributeur d'ici constitue un risque plus ou moins calculé. Qui peut se permettre d'acheter à gros prix les droits d'un film qu'une poignée de personnes ira voir?

    Des exemples?

    Après le box-office québécois décevant de 5 x 2 (94 193 entrées) et d'Angel (28 448 entrées), on devine pourquoi les Films Séville n'ont pas pris d'option sur les oeuvres subséquentes de François Ozon, Ricky et Le refuge.

    Il aura fallu le succès retentissant de Potiche pour que Séville mise de nouveau sur le réalisateur de 8 femmes. Pour mémoire, cette comédie kitsch mettant en vedette Catherine Deneuve et Isabelle Huppert avait pour sa part attiré 807 992 spectateurs québécois. «Les actrices ont dû y être pour quelque chose», remarque Pascale Dubé, de l'agence Cineac.

    Le distributeur doit prendre un tel facteur en considération. Force est de constater que les goûts du cinéphile ne sont plus strictement subordonnés à des questions comptables.

    Une affaire de goûts


    Qu'on ne se méprenne pas: les gens fréquentent encore les cinémas. Ce qu'ils vont voir en masse semble en revanche se résumer à un mot: suite. Sur un pied d'égalité avec les remakes, les suites sont en effet devenues le pain et le beurre d'Hollywood.

    Selon les statistiques compilées par les sites Boxofficemojo.com et Wikipedia, les cinq films les plus payants en 2011 furent Harry Potter and the Deathly Hallows - Part 2 (1,3 milliard de dollars), Transformers: Dark of the Moon (1,1 milliard de dollars), Pirates of Caribbean: On Stranger Tides (1,0 milliard de dollars), The Twilight Saga: Breaking Dawn - Part 1 (702 millions de dollars) et Kung-fu Panda 2 (655 millions de dollars). Il s'agit de recettes mondiales records pour les grands studios, comme l'indiquaient déjà les chiffres préliminaires dévoilés par Entertainment Weekly en décembre dernier.

    Au Québec, des films d'auteurs comme Incendies, de Denis Villeneuve, et Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau, ont connu un réel succès commercial. Cela dit, peut-être l'annonce d'une possible participation aux Oscar aura-t-elle, dans les deux cas, incité plusieurs spectateurs à aller voir par eux-mêmes de quoi il retournait.

    Ces exceptions confirmeraient-elles la règle? Parce qu'ils ne cadrent plus avec les critères tacites de programmation en salle et que les salles de répertoire telles le Clap et le Beaubien ne peuvent pas tout programmer, nombre de films de qualité font trois petits tours sur le circuit des festivals et puis s'en vont à la vidéo sur demande (Netflix, iTunes, Amazon, Hulu, SundanceNOW, etc.).

    Récemment, le New York Times annonçait que Sundance, le festival consacré au cinéma indépendant, allait mettre en ligne tous les films de son catalogue. Dans bien des cas, des auteurs marginaux — qui ne renoncent en rien à leurs droits d'auteur — verront leurs films devenir «accessibles» pour la première fois, prouvant que les alternatives technologiques n'avantagent pas que le spectateur.

    Même si un long métrage ne jouit pas d'une diffusion en salle, qu'il n'est pas disponible au club vidéo du coin et qu'aucune chaîne de télé n'entend le placer dans sa grille horaire, cela ne signifie plus que le cinéphile n'y aura pas accès. Les nouvelles technologies, de la télévision au téléchargement en passant par la VHS et le Blu-ray, ont graduellement donné la main haute au spectateur. Lequel regarde le film de son choix sur son cinéma maison, sur son portable ou sur son téléphone intelligent. Le lieu de diffusion de l'oeuvre, c'est maintenant aussi l'individu.

    ***

    Collaborateur du Devoir












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