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    Entre la mémoire et le mal de vivre

    10 février 2012 |Odile Tremblay | Cinéma
    Le cinéaste de Mesnak Yves Sioui Durand est entouré des comédiens Victor Andres Trelles Turgeon, qui incarne un jeune Amérindien élevé en ville, et Kathia Rock, qui joue sa mère biologique.<br />
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir Le cinéaste de Mesnak Yves Sioui Durand est entouré des comédiens Victor Andres Trelles Turgeon, qui incarne un jeune Amérindien élevé en ville, et Kathia Rock, qui joue sa mère biologique.
    C'est le premier long métrage de fiction entièrement autochtone produit au Québec. Mesnak, du cinéaste Yves Sioui Durand, porte le nom de la tortue mythique et terrestre qui surveille les destins chaotiques des hommes. Le film gagne nos salles vendredi prochain.

    Il a une tête de sage tibétain, me parle très vite du rapport à la mère et à la Terre mère qui s'effrite partout. «Et pas seulement chez les autochtones, lance-t-il. Dans la société québécoise aussi et ailleurs. Mais en coupant nos racines, comment se forger un avenir?» Yves Sioui Durand interroge les mythes, proteste contre le Plan Nord qui poussera les autochtones, sous la pression de l'argent, à emprunter le chemin de l'intégration. «On n'a pas su développer un humanisme différent, déplore-t-il, ni tenir le discours: nos destins sont liés. Celui des Premières Nations et celui des Québécois.»

    Né dans la réserve huronne-wendate Wendake, près de Québec, mais dès l'âge de 13 ans, à la mort de sa mère envoyé à la ville, sa quête d'identité s'offre des résonances cosmiques et artistiques. L'avenir des premiers peuples l'inquiète à l'heure où leurs archétypes ancestraux sont bousculés. Il s'élève aussi contre la tyrannie de certains chefs de bande, se désole devant l'autodestruction qui gangrène les premiers habitants du pays.

    Yves Sioui Durand est le premier au Québec à livrer un long métrage de fiction autochtone, avec une équipe formée d'acteurs amérindiens. Une entreprise difficile, il en convient, qui réclama sept années pour aboutir, de l'écriture à l'écran.

    Depuis le temps qu'il met la culture autochtone au centre de la scène artistique... C'est Yves Sioui Durand qui a fondé en 1985 et codirige avec sa compagne Catherine Joncas la compagnie théâtrale Ondinnok, pour faire entendre voix et mythes des Premières Nations des trois Amériques. On lui doit une quinzaine de créations originales, dont certaines ont pris la route de l'Europe et du Mexique. En ce moment, Catherine Joncas met en scène Le maître de la rosée de Floyd Favel à la salle Fred-Barry, un texte poétique sur le deuil et la maladie venu des Cris de l'Ouest canadien.

    Le voici à la barre d'un long métrage: Mesnak donc. L'idée initiale provient d'une de ses pièces, Hamlet le Malécite, traçant un parallèle entre le destin du prince du Danemark sans royaume et celui d'un Amérindien privé de territoire. Il peinait sur son scénario, demanda, après trois versions, l'aide du cinéaste Robert Morin (derrière Windigo) et du romancier Louis Hamelin (derrière Cowboy). «L'écriture à six mains scella une rencontre très forte entre nous.»

    Son Mesnak est une tragédie située dans la réserve imaginaire de Kinogamish. Dave, un jeune autochtone qui l'a quittée à trois ans et demi, adopté et devenu plus tard comédien à Montréal, reçoit par la poste une photo de sa mère biologique et part la retrouver. À Kinogamish (le film est tourné chez les Innus de Maliotenam près de Sept-Îles), il rencontrera Osalik, une jeune fille en quête de ses racines, sa mère et son compagnon qui cache un secret, une société minée par l'alcool, la drogue et l'inceste, mais aussi un aveugle ayant milité au sein du Red Power à Wounded Knee, et à trois pas, une nature bouleversante qui appelle à renouer un lien cassé avec les ancêtres disparus. Hamlet et Ophélie sont au poste, la mère mariée à l'assassin du père aussi. «On a des destins shakespeariens, pourquoi ne pas détourner la trame des grandes oeuvres? Il y a quelque chose de pourri au royaume de Kenogamish.»

    Il ne désirait ni verser dans le folklore, ni brosser le portrait de la misère, tout en refusant de cacher les problèmes d'une communauté. «Quand j'ai présenté mon film au Festival de Sept-Îles, les gens étaient contents de sa lucidité. Ils veulent faire un pas dans le monde, sans se voiler la face. À travers la souffrance de mon film, je plaide pour une redéfinition de la culture autochtone ouverte sur le monde. La spiritualité, le rapport avec l'animal qui se perd, le lien avec le silence aussi. La nature y est lumineuse avec la rivière en veine d'eau métaphorique, mais le monde de la réserve est présenté dans son enfermement.»

    Yves Sioui Durand a choisi des acteurs amérindiens tantôt professionnels (Victor Andres Trelles Turgeon, vu dans Pour l'amour de Dieu) et Marco Poulin (l'aveugle), tantôt semi-professionnels, comme Kathia Rock (qui joue la mère) ou des nouveaux venus: Ève Ringuette (dans le rôle de la belle Osalik), Marco Collin (le chef de bande et compagnon de la mère). 188 auditions furent orchestrées dans plusieurs communautés. Mais c'est l'innu, langue de la plupart des acteurs, qui est utilisée dans le film à côté du français.

    Il avoue avoir beaucoup travaillé en atelier avec ses comédiens, recevant un coup de pouce des cinéastes André Melançon et Denis Chouinard pour obtenir la note juste. «Un tournage, c'est lourd, trop rapide et les acteurs autochtones ne sont pas légion.» Le cinéaste se dit fier d'avoir fait un film qui ne juge pas ses personnages et imbrique des destinées puissantes. Ce qui ne l'empêche pas de déceler les limites d'un premier long métrage: «Les niveaux de jeu sont inégaux et j'ai manqué de temps pour aller chercher certains regards intérieurs.» Yves Sioui Durand rêve d'en faire peut-être un second, mais surtout d'ouvrir les portes du long métrage aux jeunes cinéastes issus du Wapikoni mobile.

    Aux Rendez-vous du cinéma québécois, le jeudi 16 février à 17h, une table ronde réunira d'ailleurs à la Cinémathèque — devant le public avant la projection en primeur de Mesnak à 19h — des cinéastes du Wapikoni qui aborderont avec Yves Sioui Durand la nécessaire présence des Premières Nations au cinéma. Soulignons qu'en première partie de toutes les projections de Mesnak sera présenté le très poétique court métrage Chevelure de vie du cinéaste Réal Junior Leblanc, qui participera à cette table ronde.

    Mesnak le film - Bande-annonce from Mesnak le film on Vimeo.

     
     
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