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Les Liaisons de Malkovich

Odile Tremblay   21 janvier 2012  Cinéma
À Paris, John Malkovich met en scène Les liaisons dangereuses d’après Choderlos de Laclos, lui qui en 1989 incarnait aux côtés de Glenn Close et de Michelle Pfeiffer le débauché Valmont au cinéma dans le film de Stephen Frears.<br />
Photo : - Archives Le Devoir
À Paris, John Malkovich met en scène Les liaisons dangereuses d’après Choderlos de Laclos, lui qui en 1989 incarnait aux côtés de Glenn Close et de Michelle Pfeiffer le débauché Valmont au cinéma dans le film de Stephen Frears.
Paris — Un soir cette semaine, dans le Paris des soirs gelés qui vide les rues de ses habitants, je suis montée jusqu'à Montmartre au petit théâtre de l'Atelier, bien déterminée à voir ça: John Malkovich derrière la mise en scène des Liaisons dangereuses, adaptée du sulfureux roman épistolier de Choderlos de Laclos, écrit au XVIIIe siècle.

Oui, ce même Malkovich qui en 1989 incarnait aux côtés de Glenn Close et de Michelle Pfeiffer le débauché Valmont au cinéma dans Les liaisons dangereuses de Stephen Frears. Quand un rôle transforme un acteur en vedette du jour au lendemain, il ne l'oublie pas, et nous non plus. Yeux obliques, démarche féline, avec un je-ne-sais-quoi d'inquiétant qui suscite le frisson; plus de vingt ans plus tard, le visage trouble de l'acteur américain dans ces Liaisons-là persiste à faire de l'ombre à ceux qui se frottent à Valmont, sur les planches comme à l'écran.

Je l'ai croisé à l'entrée de L'Atelier. Malkovich semblait imperméable aux regards posés sur lui, réfugié dans cette bulle opaque où s'abritent les célébrités, toujours élégant — il possède sa ligne de vêtements —, plus Parisien que les Parisiens, mais se disant paysan de coeur. Dans sa maison de campagne du Luberon, il parle bien français, tâte parfois, entre deux films, de la mise en scène à Paris ou ailleurs.

Va-t-il revoir sa pièce à chaque représentation? Peut-être. Ça laisse à désirer du côté du jeu d'acteurs. Assez pour qu'un metteur en scène garde l'oeil ouvert et tente d'améliorer au fil des soirs le produit.

Aux médias parisiens, Malkovich jure ne pas avoir revu le film de Frears depuis vingt ans. «Et je rêvais de mettre Les liaisons en scène bien avant d'avoir joué Valmont», assure-t-il. Qu'importe? Chacun le ramène à sa brûlante incarnation du vicomte, antérieure à ses cheveux gris. Valmont un jour, Valmont toujours!

Pour mémoire, rappelons que Les liaisons dangereuses suit, au départ par missives, les hauts faits cyniques de deux anciens amants — le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil — auprès de victimes innocentes perverties et déshonorées dans une société hypocritement vertueuse.

Par-delà son dénouement moral (mais ambigu), cette implacable démonstration des mécanismes, bien vivaces, de la manipulation demeure inégalée. D'où l'immortalité de l'oeuvre en question, transposée au théâtre, qui hante l'âme de l'indéchiffrable Malkovich.

Pour le coup, il ne s'est pas formé de rival. Sur les planches de L'Atelier, un jeune comédien trop fade, Yannick Landrein, peinait mardi soir à enfiler les souliers de Valmont. La marquise de Merteuil, incarnée par la jeune Julie Moulier, à peine plus consistante, ne dégageait pas, et loin s'en faut, le charme vénéneux du rôle. Quant à Jina Djemba, son teint de mulâtre conférait un grain d'insolite et de modernité à la figure de l'aimante madame de Tourvel, sans défoncer la baraque côté jeu.

Pour tout dire, Malkovich voulait au départ confier le rôle de son Valmont à Vincent Cassel (un peu vieux, mais doté du profil de l'emploi) et celui de la diabolique marquise à Cristiana Reali. Cassel n'étant pas libre, il a changé son fusil d'épaule, rencontré 300 jeunes comédiens frais émoulus des écoles de théâtre, inconnus au bataillon, pour entreprendre d'actualiser l'action.

Neuf de ces débutants ont obtenu les rôles, mais, morts de trac, ils avalent leurs phrases le plus souvent. La pièce gagne du rythme en cours de route, remarquez... sauf que, faute de comédiens ayant du charisme, allez rendre les angles aigus de la perversion...

Audace de mise en scène il y a tout de même, reposant ici sur le mélange des époques. Malkovich part du principe que la correspondance amoureuse — longtemps florissante, puis déclassée par le téléphone — a repris ces dernières années de la vogue avec les courriels, les textos, etc. Alors, les téléphones cellulaires et les tablettes iPad sont utilisés dans la pièce (sans excès). De chouettes costumes hybrides rivalisent d'anachronisme. Ce n'est pas Laclos rock, mais à quelques notes près.

Un malaise casse quand même le party des temps entrechoqués. Car l'attente amoureuse née des contraintes sociales et des interdits, qui faisait grimper autrefois le désir, s'est effilochée. La liberté sexuelle choque moins, forcément, à l'heure des rencontres érotiques sur Internet, que dans la France d'antan sous la coupe du clergé... Alors, faute de saisir les contradictions de leurs personnages, ces jeunes acteurs semblent tout déroutés, comme leur public.

À la fin de l'entracte s'est élevée la voix de Malkovich, sommant dans son français cassé les spectateurs de fermer leurs portables, dont les sonneries dérangeaient l'assemblée. À vrai dire, une seule sonnerie avait retenti du parterre au premier acte. Si bien qu'on se grattait la tête, perplexes. Ironie du sort, les nouvelles technologies, par Malkovich appelées à moderniser un texte enfanté en 1792, se retrouvaient soudain au banc des accusés et sur un ton aigre.

Ou était-ce une façon pour lui de claironner au public sa présence? «Attention! Je suis là! Je suis là!», semblait dire le grand homme, en proie au doute, peut-être, et le conjurant. Chose certaine, les applaudissements, d'abord clairsemés avant son intervention, fusaient au second lever du rideau, comme à la fin de la pièce, ovationnée à tout rompre. Effet Malkovich assuré!

Lui n'était pas satisfait, c'est sûr, prisonnier d'un Valmont qui l'habite et dont il comprend la duplicité, la vanité, la détresse, sans avoir pu lui offrir une relève et passer la main. Balayant cette mise en scène, les gens lui parleront encore de son vicomte dans le film de Frears, demain, toujours; ses Liaisons dangereuses à lui. Mais pourquoi devrait-il évacuer ce Valmont-là, son fantôme, son frère? De fait, je l'ai vu repartir avec, plus tard, dans le froid et la nuit de Paris.
 
 
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