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Point chaud - Léa Pool entre «mystères et mensonges»

Cancer du sein - Regard choc sur l'industrie du ruban rose

François Lévesque   16 janvier 2012  Cinéma
Des participants de la marche Revlon, à New York, en 2010, une image extraite du documentaire L’industrie du ruban rose, de Léa Pool.<br />
Photo : Source: Léa Pool / Office national du film du Canada
Des participants de la marche Revlon, à New York, en 2010, une image extraite du documentaire L’industrie du ruban rose, de Léa Pool.

À retenir

    Léa Pool en cinq dates

    8 septembre 1950: naissance à Genève
    1975: émigration au Québec.
    1984: un premier long métrage, La femme de l'hôtel
    Octobre 1994: Le ministère de la Culture de France la fait Chevalier de l'Ordre des arts et des lettres
    2005: Léa Pool reçoit le prix Albert-Tessier
Surtout connue pour ses films de fiction intimes, la cinéaste Léa Pool propose avec L'industrie du ruban rose un documentaire choc... et choquant. À la veille d'être happée par le tsunami promotionnel qu'implique la sortie pancanadienne de son film, la cinéaste a fait le point avec Le Devoir sur un projet qui aura monopolisé trois ans de sa vie.

Lorsqu'on évoque le cancer du sein, la première chose qui nous vient à l'esprit, bien souvent, est le fameux ruban rose. Ce symbole est désormais intimement lié à la lutte contre ce terrible fléau. Or, apprend-on dans L'industrie du ruban rose, un documentaire troublant signé Léa Pool, derrière ledit ruban se cachent certaines réalités pas très roses.

C'est en lisant l'article «Welcome to Cancerland», de Barbara Ehrenreich, puis l'essai Pink Ribbons inc. - Breast Cancer and the Politics of Philanthropy, de Samantha King, que la productrice Ravida Din eut l'idée du documentaire. Faisant fi du potentiel de controverse, l'ONF embarqua. Spécialiste de l'âme féminine et de ses frémissements, Léa Pool fut pour sa part déconcertée par ce qu'elle apprit.

«Je n'en revenais pas de constater combien un objet aussi minuscule pouvait receler de mystères et de mensonges», se souvient la réalisatrice d'Anne Trister. Par exemple, les liens étroits — et parfois incestueux — qu'entretiennent des organismes charitables aux allures de multinationales avec l'industrie cosmétique et pharmaceutique laissent perplexe. «Le manque de coordination entre les différentes entités de recherche sur le cancer du sein est également flagrant. Cela donne lieu à de la redite.»

«Malgré tout ce qui avait été déterré, ma première préoccupation était de montrer la sincérité des femmes qui marchent et courent pour la cause, insiste Léa Pool. Capter les témoignages partagés lors de ces rassemblements fut une expérience émouvante et il n'était pas question de remettre cela en cause. La solidarité de ces femmes est admirable. L'opportunisme des entreprises qui en profitent pour vendre leurs produits l'est moins. Lors de la marche Revlon, à New York, je n'ai pas vu le mot cancer une seule fois!» À la place, une musique joyeuse tonitruante, des confettis et des produits dérivés: sorbets roses, cosmétiques, alouette!

Des images de différentes marches pour la lutte contre le cancer du sein agissent comme un leitmotiv. «Mais où vont-elles? me suis-je demandé au bout d'un moment», raconte encore la cinéaste. Selon les statistiques recueillies par l'équipe de production, dans les années 1940, une femme sur 22 risquait de recevoir un diagnostic de cancer du sein. En 2011? Une sur 8. «On parle sans arrêt d'un remède; qu'il faut en trouver un, que c'est le but. Or voilà, on ne connaît même pas les causes précises de la maladie, comme le souligne la docteure Susan Love, LA sommité en la matière», argue Léa Pool. On se concentre sur ce qui se produit en aval, pas sur ce qui a causé la séquence en amont.

Et si, en identifiant la racine du mal, on compromettait la vente subséquente de médicaments? Et que dire de tous ces produits qui se sont «associés» à la lutte, une décision très lucrative? Leurs fabricants n'ont-ils pas intérêt à ce que la lutte en question dure le plus longtemps possible? Autant de questions qui se forment dans l'esprit du spectateur devant le portrait qui finit par émerger.

Quelque chose de pourri au royaume d'oncle Sam

Une cause, une image: c'est le rêve de n'importe quelle firme de relations publiques. Doit-on s'étonner que le ruban rose soit justement la création de l'une d'elles? Car initialement, cette petite bande de tissu fichée d'une aiguille était de couleur saumon. Charlotte Haley, une sexagénaire américaine ayant perdu mère et fille à cause du cancer du sein, en eut l'initiative en 1992 afin d'attirer l'attention sur l'importance de la prévention. Sur la carte accompagnant l'épinglette artisanale, il était écrit: «Le budget annuel de l'Institut national du cancer est de 1,8 milliard de dollars. De cette somme, seul 5 % va à la prévention. Aidez-nous à sensibiliser nos législateurs en portant ce ruban.»

Contactée par le magazine Self et la firme de cosmétique Estée Lauder, Mme Haley refusa toute forme d'association car elle réprouvait les desseins mercantiles de l'un et l'autre. Qu'à cela ne tienne, leur ruban à eux serait d'une autre couleur! Entrée en scène des avocats, puis des groupes témoins constitués uniquement de femmes chargées de déterminer quelle couleur était selon elles la plus rassurante. Naissance du ruban rose.

«Les millions pleuvent [1,9 milliard de dollars amassés par la fondation Susan G. Komen for the Cure à elle seule depuis 1982], mais personne, à ce jour, n'est parvenu à savoir avec exactitude où va l'argent», relate Léa Pool. Qui plus est, les grandes fondations demeurent éminemment discrètes quant aux fruits de toutes ces recherches qu'elles aident à financer. Bref, on sait combien est dépensé, mais de quelle manière et avec quels résultats: mystère.

Dérives et contradictions

L'aspect pécuniaire n'est pas le seul élément intrigant. «L'empire pharmaceutique AstraZeneca manufacture le tamoxifène, qui est couramment utilisé dans les traitements contre le cancer du sein. Par l'entremise d'une de ses filiales, AstraZeneca fabrique aussi de l'atrazine.» Plusieurs études ont démontré les liens entre cet herbicide et les cancers du sein et de la prostate. Devant un extrait d'entrevue de Katie Couric au Today Show avec l'ambassadrice Nancy G. Brinker (présidente fondatrice de Susan G. Komen for the Cure) et Robert C. Black, président de Zeneca Pharmaceuticals, on tique.

«Si au moins il s'agissait d'une conspiration, on pourrait la mettre au jour et l'affaire serait entendue, remarque l'une des participantes. Mais ce n'en est pas une. C'est simplement business as usual.» Mis au parfum de ce que des firmes cosmétiques associées à la lutte contre le cancer du sein vendent des produits contenant des agents cancérigènes comme le pétrole et le formaldéhyde, on se dit que l'éthique possède des propriétés élastiques insoupçonnées.

Droit de parole

Confrontée à toutes ces informations, Léa Pool aurait pu se rabattre sur un didactisme de bon aloi. «Je crois que Ravida est venue me chercher pour ma sensibilité, avance la réalisatrice. Chose certaine, il était pour moi impératif que le documentaire soit humain. C'est pour cette raison que je tenais tant à rencontrer les femmes de Stage-4.» Ces segments, particulièrement poignants, donnent la parole à des femmes aux prises avec un cancer du sein en phase 4. Il n'y a pas de phase 5. Avec elles, on entend un son de cloche différent.

«J'étais incapable de parler de la mort, confie l'une d'elles. Pourtant, j'y pensais en permanence. Puis j'ai réalisé que j'avais été programmée pour ne pas en parler.» Ici, point de musique joyeuse et de confettis: le jovialisme triomphant dans lequel on enrobe dorénavant la maladie, elles l'ont en travers de la gorge.

Barbara Ehrenreich, qui a elle-même souffert du cancer du sein, est particulièrement cinglante lorsqu'elle dénonce ce qui est selon elle une image grossièrement déformée de la réalité. «Couvertures de magazines à l'appui, on a fait du cancer du sein quelque chose de joli, de naturel et de sexy. Ce n'est rien de tout ça! C'est affreux!» Interrogées, de nombreuses femmes avouent en outre se sentir aliénées par l'optimisme forcé du discours dominant.

Une indignée à la fois?

En parlant de l'hégémonie du ruban rose, une des intervenantes évoque la difficulté d'opposer une voix discordante: «Pour qu'ils s'indignent, les gens doivent être informés des tenants et aboutissants de l'industrie du ruban rose. Mais voilà, à l'instar de la couleur elle-même, les mensonges qu'on leur raconte sont réconfortants. Et les gens tiennent à être réconfortés.»

Léa Pool est consciente des réactions épidermiques que pourraient susciter L'industrie du ruban rose. «Un documentaire ne peut pas tout faire. J'espère juste que celui-ci favorisera la tenue d'un vrai débat d'idées. Il y a au minimum des réponses à exiger aux questions que soulèvent les intervenantes, dont certaines ont fouillé le sujet pendant plus de vingt ans», conclut la cinéaste. L'industrie du ruban rose prend l'affiche le 3 février.

***

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  • Hugues Tremblay Manigouche - Inscrit
    16 janvier 2012 05 h 30
    Bravo à l'ONF et à Léa Pool
    Du sérieux courage de la part de l'ONF et de Mme Pool.
    À peu près tout ce qui touche l'industrie de la santé est douteux, étant donné les sommes effarantes qu'on y retrouvent. On est loin de l'esprit de Pasteur et de Fleming, de cet esprit désintéressé, qui aujourd'hui semble du romantisme comparé au mercantilisme bio-pharmaceutique actuel.
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  • France Marcotte - Abonnée
    16 janvier 2012 07 h 29
    Ira-t-on au fin fond ou au...moyen fond des choses?
    On ira plus loin que la surface, ça c'est certain.

    Mais dira-t-on tout ce qu'il y a à dire, fera-t-on tous les liens qu'il y a à faire, où qu'ils se trouvent?
    Ira-t-on, si c'est nécessaire, jusqu'à parler d'une nouvelle forme de discrimination envers les femmes, faire les liens avec la lutte historique des femmes pour la dignité?

    La réalité est tabou, surtout quand elle est terrible...ou merveilleuse.
    Elle reste le plus souvent insaisie, foisonnant dans sa complexité insondée.
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  • France Marcotte - Abonnée
    16 janvier 2012 07 h 39
    Ce n'est pas dans le futur qu'on a besoin de connaître le présent
    Pour agir, réagir, c'est dans le présent qu'il faut connaître le présent.

    Trop de catastrophes, d'injustices, de manipulations sont comprises après coup, quand il est trop tard, quand les responsables sont morts.

    On fait des analyses post mortem, des autopsies savantes.

    La réalité, c'est au fur et à mesure qu'on veut la connaître.
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  • Sanzalure Sanzalure - Inscrit
    16 janvier 2012 07 h 49
    Conscience collective
    Qu'est-ce qui bloque le développement de notre conscience collective ?

    Tous les «mystères et mensonges» que les gens font pour obtenir plus d'argent. L'argent nous sépare et nous rend malades, pourtant le but de la vie c'est d'être ensemble et d'avoir du fun.

    Moi, je suis prêt à passer à la prochaine étape, qu'attendez-vous ?

    Serge Grenier
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  • André Loiseau - Abonné
    16 janvier 2012 08 h 30
    La libre entreprise
    Toute l'industrie de la charité baigne dans ses eaux troubles et grasses.
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  • Ante circus - Inscrit
    16 janvier 2012 09 h 46
    Le cancer... une doctrine!
    Ma mère est morte d’un cancer du sein diagnostiqué à 82 ans. Charcutée sur le conseil de son médecin, elle est morte d’une embolie quelques jours après l’opération. J’ai toujours entretenu des doutes sur les efforts déployés pour trouver les causes de tous les cancers, une guerre aussi sinon plus essentielle que la recherche des traitements. Il y a une omerta sur le cancer que Léa Pool ose questionner. Hâte de voir le documentaire. Je partage l’opinion d’André Loiselet sur l’industrie de la charité où règne une guerre de pouvoir dont le cancer n’est qu’une partie de l’arsenal militaire. Le pire, c’est que le personnel oeuvrant à l’intérieur de certains organismes dits «fiables» est rarement formé et informé d’une façon objective sur la cause qu’ils supportent. La seule mission: récolter de plus en plus d’argent, par tous les moyens, avec des porte-parole les plus crédibles.
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  • Renée Lavaillante - Inscrite
    16 janvier 2012 10 h 17
    Bravo Léa
    Bravo Léa, on a hâte de voir ça. Pourra-t-on jamais sortir du mensonge économique sans sortir de l'économie de marché?
    "Tout savoir sur le cancer du sein" de Dr John R. Lee, est une autre source où on en apprend des belles. À ma connaissance, peu lu par les médecins...
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  • Johanne Bouthillier - Inscrite
    16 janvier 2012 12 h 33
    Les automatismes des médecins
    On vous diagnostique un cancer du sein. Parmi les traitements offerts (imposés), une prescription quasi automatique de tamoxifène pour cinq ans. Les médecins s'interrogent-ils seulement sur les effets d'une ménopause chimique instantanée sur les femmes et leur état de santé global? Non.
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  • Eric Allard - Abonné
    16 janvier 2012 12 h 37
    Exit l'ONF
    Avec le gouvernement fédéral dont le ROC nous a dotés, ce ne sera pas long que le lobby de l'industrie pharmaceutique et cosmétique va demander la tête de l'ONF... qui va sûrement être classé par le Parti Allianciste Conservateur dans les dépenses inutiles et non productrices.

    En s'associant à ce documentaire, l'ONF a fait un très beau pari, mais j'ai réellement peur pour son avenir dans le contexte actuel.
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  • Stephane Thellen - Abonné
    16 janvier 2012 14 h 15
    Pink washing
    Après le greenwashing, voici le pink washing! La société capitaliste détruit la vie et tire profit de cette destruction. Une autre belle occasion de nous indigner. À quand une action collective pour le changement social global?
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  •  
  • ProCosom.com - Inscrit
    16 janvier 2012 16 h 19
    Wow, quel courage!
    Wow, quel courage! Et pourtant, ces conflits d’intérêts sont légion dans plusieurs domaines, notamment recherche médicale et Charité. Prochains combats : le coquelicot du Jour du Souvenir ou les fameux vaccins de la grippe aviaire???
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  •  
  • Marie-Claude Bélanger - Abonnée
    16 janvier 2012 16 h 29
    Causes possibles du cancer
    À propos du lien entre les pesticides et les cancers, lire absolument le livre de Marie-Monique Robin "Notre poison quotidien" ou voir le film du même titre. Troublant. Suite à son enquête, l'auteure mange maintenant des produits biologiques et évite le plastique autant que possible...
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  •  
  • Laurence Piette - Inscrit
    16 janvier 2012 18 h 25
    quelle surprise!
    Plus on s'informe, plus on en apprend sur les liens entre pharmaceutiques et pesticides, ce sont les mêmes compagnies qui produisent les pesticides qui financent les campagnes contre le cancer... quand est-ce que les gens vont penser à prévenir au lieu de guérir? à se questionner sur la cause au lieu de mettre toutes les énergies sur la recherche du remède... il y a là un déficite de logique, il me semble que c'est pourtant pas compliqué comme raisonnement? nous avons une agriculture en crise qui détruit les écosystèmes et causent d'énormes problèmes de santé.. pourtant c'est un sujet parginalisé et l'agriculture est l'enfant pauvre des sujets environnementaux, pourtant il se retrouve au coeur du problème... on est ce qu'on mange? eh bien, mangeons-nous du cancer?
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  •  
  • Laurence Piette - Inscrit
    16 janvier 2012 18 h 35
    études scientifiques
    Comme le dit ProCosom,

    Écoutez le documentaire Notre poison quotidien et vous apprendrez que les compagnies qui produisent les pesticides ne dévoilent pas les résultats de leurs études et que peu de scientifiques en font, de peur de perdre leur emploi. Nous sommes les cobayes! Les doses maximales recommandées pour ne pas être nocifs pour l'environnement sont aléatoires et ne prennent pas en compte les interractions possibles entre les nombreux pesticides que nous ingérons quotidiennemebnt (en moyenne 17 je crois?, en tenant compte qu'un fruit peut en contenir plusieurs...)
    Occupy l'agriculture!!
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  •  
  • Aline Binette - Inscrite
    18 janvier 2012 20 h 08
    Un exemple ou deux
    Avon a une campagne du ruban rose. Or la plupart de ses produits contiennent des ingrédients carcinogènes.

    Même chose pour les produits de coiffure Aveda.

    Et les PDG de ces compagnies reçoivent des prix de philanthropie!

    P.S. j'ai eu le cancer du sein deux fois. J'espère qu'il n'y aura pas de numéro trois. Mais c'est vraiment difficile de fuir les produits qui peuvent causer le cancer.

    Les «compteurs intelligents» d'Hydro, entre autres!
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