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Entretien avec Robert Guédiguian et Jean-Pierre Darroussin pour Les neiges du Kilimandjaro - Les sommets de la solidarité

7 décembre 2011 | André Lavoie | Cinéma
Le cinéaste Robert Guédiguian (à gauche), flanqué de l’acteur Jean-Pierre Darroussin, illustre membre de sa famille de cinéma, était de passage à Montréal, si grise ce jour-là qu’il devait s’ennuyer de Marseille.<br />
Photo : Pedro Ruiz - Le Devoir Le cinéaste Robert Guédiguian (à gauche), flanqué de l’acteur Jean-Pierre Darroussin, illustre membre de sa famille de cinéma, était de passage à Montréal, si grise ce jour-là qu’il devait s’ennuyer de Marseille.
Pendant longtemps, les admirateurs de Robert Guédiguian (L'argent fait le bonheur, Marius et Jeannette) furent sous le charme de sa petite musique, celle à l'accent marseillais, aux effluves de pastis et un parti pris pour les plus humbles parmi les humbles. Devant Le voyage en Arménie, Lady Jane ou L'armée du crime, certains croyaient qu'il avait changé de rythme, ou son fusil d'épaule. C'est mal connaître le communiste d'autrefois, de retour, pour notre grand bonheur, dans le quartier marseillais de son enfance, l'Estaque, avec un film au titre exotique, Les neiges du Kilimandjaro, en salles dès vendredi dans plusieurs villes du Québec.

Le cinéaste, flanqué de l'acteur Jean-Pierre Darroussin, illustre membre de sa famille de cinéma, était de passage à Montréal, si grise ce jour-là qu'il devait s'ennuyer de Marseille. Guédiguian, la poignée de main chaleureuse et le verbe facile, n'en laissait rien paraître, trop heureux de causer cinéma et... politique, car avec lui, on n'y échappe pas. Une fois de plus, et qui s'en plaindra, il pose un regard attendri sur des ouvriers dont les rêves s'écroulent sous le poids des licenciements, des boulots mal payés, trahis également par la colère (légitime) des plus jeunes. Un d'entre eux viendra brutalement bousculer le bonheur tranquille de deux couples de condition modeste; l'agression fera jaillir le meilleur et le pire d'eux-mêmes, récit en grande partie inspiré d'un poème de Victor Hugo, Les pauvres gens.

Pour Guédiguian, le constat est clair: la génération de mai 68 a connu une vie «relativement agréable et les ouvriers étaient fiers de leur appartenance, ce qui est moins vrai aujourd'hui». Et il précise sa pensée: «À cause de l'individualisme et du matérialisme, on laisse croire aux gens qu'il n'existe pas de solutions collectives. Alors, c'est la guerre des uns contre les autres, une guerre entre pauvres.» D'où l'audace un peu folle du cinéaste de faire un film sur la bonté et la solidarité à une époque rongée par le cynisme et le désabusement.

Revenir à l'Estaque et à une forme dépouillée, où sa conjointe Ariane Ascaride et ses vieux copains Darroussin et Gérard Meylan sont au premier plan, cela le réjouissait. «C'était un besoin, une nécessité», souligne celui qui a délaissé le numérique pour tourner à nouveau en super-16 mm. «Après plusieurs voyages, il faut que je rentre chez moi pour vérifier qui je suis, d'où je viens, et voir comment se porte le monde ouvrier.» Si ce monde ne va pas très bien en ces temps de crise, pas question de baisser les bras. «Je cite Jean Jaurès dans le film, mais pas cette phrase: "Le courage, c'est de comprendre le réel et d'aller à l'idéal." Je crois que le rêve est nécessaire dans l'action politique. C'est un horizon qu'on n'atteindra jamais, mais qui nous pousse à avancer. Pour cela, il faut de la poésie, de l'art et du lyrisme.»

Sur ce point, Jean-Pierre Darroussin n'allait pas le contredire, mais l'acteur, également cinéaste (on se souvient du magnifique et délicat Pressentiment, en 2006) se définit moins comme un militant qu'un observateur, ce qu'il était beaucoup dans sa jeunesse. «À 20 ans, dit celui qui revient sur le passé avec tendresse, je me tenais un peu en retrait. Prendre ma place, ça s'est fait graduellement car j'ai été porté par les rencontres, par les gens, par les événements. Je n'aime pas prévoir, ni m'imposer. Même encore aujourd'hui, la volonté, pour moi, c'est un frein.»

Cela ne l'empêche pas de goûter au plaisir de tourner avec Guédiguian, une fidélité jamais interrompue au fil des décennies. De si vieux complices arrivent-ils encore à se surprendre? «Bien sûr, dit-il de sa voix douce. Chez Robert, je vois les progrès! J'ai vécu la prise de conscience de son talent, de sa confiance dans la mise en scène. Dans ce contexte, les gens donnent le meilleur d'eux-mêmes sans s'en apercevoir, parce qu'il sait créer une bonne ambiance.» Et s'il nous demandait d'aller en Tanzanie pour atteindre le plus haut sommet du Kilimandjaro, les candidats, et surtout les camarades, ne se feraient pas prier.

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