Prix Albert-Tessier - «On apprend en travaillant»
L'homme du «son» de l'ONF se souvient
Affairé à bricoler des outils de prise de son plus efficaces et plus mobiles, Marcel Carrière fut un acteur majeur de l'avènement du cinéma direct et, par ricochet, de l'entrée du cinéma québécois dans la modernité. On le reconnaît enfin en lui attribuant le prix Albert-Tessier.
Pour la suite du monde, À tout prendre, Le chat dans le sac, Le festin des morts: nommez les films phares du secteur français de l'ONF, Marcel Carrière est au générique de chacun d'eux. Profession: «ingénieur du son», un métier de l'ombre rebaptisé plus tard preneur de son. Remarquez qu'il ne se contentait pas de cueillir du bruit, un micro à la main. Des dispositifs de prise de son, Marcel Carrière en a carrément inventé! Récemment, honneurs lui furent rendus par le biais du prix Albert-Tessier.
Mais qu'on ne s'y trompe pas: sa contribution technique, essentielle à la révolution cinématographique québécoise qui vit le jour à l'ONF avec les Jutra, Carle, Perreault, Brault, Groulx et consorts, est reconnue depuis longtemps dans le milieu. Et Marcel Carrière demeure modeste...
Conciliation travail-famille
«On travaillait tellement, se souvient le lauréat en s'asseyant dans un coin isolé du café de la Cinémathèque. On enchaînait les films. J'ai toujours dit qu'on apprend en travaillant. Je trouve très triste que les cinéastes d'aujourd'hui soient contraints d'attendre deux, trois, quatre ans entre leurs projets.»
Vrai qu'il a roulé sa bosse, Marcel Carrière, portant plusieurs chapeaux. Ainsi, du son passa-t-il à la réalisation, du documentaire (Avec tambours et trompettes) à la fiction (O.K.... Laliberté), puis à la direction du mythique Comité du programme français de l'ONF à l'enseignement... Soucieux de l'apprentissage des métiers du cinéma, il aida à la fondation de l'INIS, l'Institut national de l'image et du son. En 1994, il prit sa retraite. Ces jours-ci, il est antiquaire. Bref, il n'arrête pas et ça semble lui réussir, en témoignent un air serein et un sourire facile.
«Je ne suis pas quelqu'un de nostalgique, mais j'aurais aimé tourner plus de fictions, avoue le réalisateur de Ti-Mine, Bernie pis la gang. J'ai aussi quelques regrets, comme celui de ne pas avoir été très présent lorsque mes enfants étaient petits. Je me souviens d'un été qu'on devait tous passer ensemble. J'avais promis. Puis, on m'a offert l'occasion d'aller tourner en Chine [pour son documentaire Images de Chine]. Avec ma femme et les enfants, on s'est repris l'été suivant.» Sur la durée, son épouse ne lui en aura pas trop tenu rigueur: 52 ans après lui avoir dit oui, elle est toujours à ses côtés. «On est un des rares couples du cinéma à avoir tenu le coup», précise Marcel Carrière avec autant d'amour que de fierté dans le regard.
D'ailleurs, au temps de son activité professionnelle effrénée, même ses enfants mirent l'épaule à la roue! Dans Réjeanne Padovani, ce sont en effet les petits Carrière qui jouent la progéniture du personnage joué par Luce Guilbeault. «Lorsque la Cinémathèque lui a rendu hommage, on m'a demandé de prononcer quelques mots, mais je ne savais pas quoi dire. Elle était déjà très très malade. Alors, je lui ai simplement rappelé qu'elle avait été la mère de cinéma de mes enfants. Ça l'a fait rire», se souvient Marcel Carrière.
Les années d'invention
Lorsqu'il mit au point un appareil permettant la captation de son directe pendant le tournage du film Les raquetteurs, de Michel Brault et Gilles Groulx, Marcel Carrière n'avait pas conscience d'écrire un bout d'histoire. Humblement, il explique le comment du pourquoi, parle de «bricolage». Il se destinait à une carrière d'ingénieur: ses bases en électricité lui auront servi.
Car dans son village de Bouchette, en Outaouais («La famille de Gilles Carle habitait là», précise-t-il), Marcel Carrière ne rêvait pas de cinéma, même s'il courait les «séances» organisées une fois par mois à la salle paroissiale. Or, lorsqu'il eut vent quelques années plus tard que l'Office national du film du Canada cherchait un stagiaire étudiant, il postula. «Je devais rester un été. J'y ai passé 40 ans!»
Quarante années riches d'anecdotes, il va sans dire. «Un jour, Michel Brault et moi étions en France pour rencontrer Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Ils étaient brouillés avec la télé française, mais comme nous étions mandatés par Radio-Canada, ça leur allait. Une journée que monsieur Sartre était au piano avec une jeune fille — il aimait les jeunes filles — la caméra était admise dans son appartement, mais pas le micro! Lors du tournage de Stravinski, j'avais mis au point un micro radio très compact et j'ai convaincu une connaissance commune, une Franco-Ontarienne qui fréquentait le célèbre couple, de le cacher dans son sac à main!» Ramassé sur lui-même dans le couloir contigu, Marcel Carrière enregistra tout à l'insu du grand intellectuel. Dans l'appartement d'en face, madame de Beauvoir veillait au grain. «Ils n'habitaient pas ensemble, mais elle pouvait voir chez Sartre par la fenêtre de sa salle de bain!»
Pour La visite du général de Gaulle au Québec, de Jean-Claude Labrecque, Marcel Carrière fera le même coup au légendaire homme politique. «Il était alors pratiquement sourd et aveugle. Dans la voiture qui les emmenait, il avait son aide de camp qui lui criait "Levez-vous, mon général!", puis "Asseyez-vous, mon général!". Et de Gaulle de se lever et de saluer la foule qu'il devinait à peine, puis de se rasseoir!», rigole Marcel Carrière en s'excusant d'enchaîner ainsi souvenirs et réminiscences: «Je saute du coq à l'âne. Ma femme me dit toujours "Tu parles, tu parles..."».
Et depuis 52 ans: il faut croire qu'elle y trouve son compte. Et nous aussi, car de ces histoires-là on ne saurait se lasser. Du reste, les prix servent aussi à rappeler que ce sont les petites histoires qui contribuent à la grande. Et mille bravos, monsieur Carrière.
***
Collaborateur du Devoir
Pour la suite du monde, À tout prendre, Le chat dans le sac, Le festin des morts: nommez les films phares du secteur français de l'ONF, Marcel Carrière est au générique de chacun d'eux. Profession: «ingénieur du son», un métier de l'ombre rebaptisé plus tard preneur de son. Remarquez qu'il ne se contentait pas de cueillir du bruit, un micro à la main. Des dispositifs de prise de son, Marcel Carrière en a carrément inventé! Récemment, honneurs lui furent rendus par le biais du prix Albert-Tessier.
Mais qu'on ne s'y trompe pas: sa contribution technique, essentielle à la révolution cinématographique québécoise qui vit le jour à l'ONF avec les Jutra, Carle, Perreault, Brault, Groulx et consorts, est reconnue depuis longtemps dans le milieu. Et Marcel Carrière demeure modeste...
Conciliation travail-famille
«On travaillait tellement, se souvient le lauréat en s'asseyant dans un coin isolé du café de la Cinémathèque. On enchaînait les films. J'ai toujours dit qu'on apprend en travaillant. Je trouve très triste que les cinéastes d'aujourd'hui soient contraints d'attendre deux, trois, quatre ans entre leurs projets.»
Vrai qu'il a roulé sa bosse, Marcel Carrière, portant plusieurs chapeaux. Ainsi, du son passa-t-il à la réalisation, du documentaire (Avec tambours et trompettes) à la fiction (O.K.... Laliberté), puis à la direction du mythique Comité du programme français de l'ONF à l'enseignement... Soucieux de l'apprentissage des métiers du cinéma, il aida à la fondation de l'INIS, l'Institut national de l'image et du son. En 1994, il prit sa retraite. Ces jours-ci, il est antiquaire. Bref, il n'arrête pas et ça semble lui réussir, en témoignent un air serein et un sourire facile.
«Je ne suis pas quelqu'un de nostalgique, mais j'aurais aimé tourner plus de fictions, avoue le réalisateur de Ti-Mine, Bernie pis la gang. J'ai aussi quelques regrets, comme celui de ne pas avoir été très présent lorsque mes enfants étaient petits. Je me souviens d'un été qu'on devait tous passer ensemble. J'avais promis. Puis, on m'a offert l'occasion d'aller tourner en Chine [pour son documentaire Images de Chine]. Avec ma femme et les enfants, on s'est repris l'été suivant.» Sur la durée, son épouse ne lui en aura pas trop tenu rigueur: 52 ans après lui avoir dit oui, elle est toujours à ses côtés. «On est un des rares couples du cinéma à avoir tenu le coup», précise Marcel Carrière avec autant d'amour que de fierté dans le regard.
D'ailleurs, au temps de son activité professionnelle effrénée, même ses enfants mirent l'épaule à la roue! Dans Réjeanne Padovani, ce sont en effet les petits Carrière qui jouent la progéniture du personnage joué par Luce Guilbeault. «Lorsque la Cinémathèque lui a rendu hommage, on m'a demandé de prononcer quelques mots, mais je ne savais pas quoi dire. Elle était déjà très très malade. Alors, je lui ai simplement rappelé qu'elle avait été la mère de cinéma de mes enfants. Ça l'a fait rire», se souvient Marcel Carrière.
Les années d'invention
Lorsqu'il mit au point un appareil permettant la captation de son directe pendant le tournage du film Les raquetteurs, de Michel Brault et Gilles Groulx, Marcel Carrière n'avait pas conscience d'écrire un bout d'histoire. Humblement, il explique le comment du pourquoi, parle de «bricolage». Il se destinait à une carrière d'ingénieur: ses bases en électricité lui auront servi.
Car dans son village de Bouchette, en Outaouais («La famille de Gilles Carle habitait là», précise-t-il), Marcel Carrière ne rêvait pas de cinéma, même s'il courait les «séances» organisées une fois par mois à la salle paroissiale. Or, lorsqu'il eut vent quelques années plus tard que l'Office national du film du Canada cherchait un stagiaire étudiant, il postula. «Je devais rester un été. J'y ai passé 40 ans!»
Quarante années riches d'anecdotes, il va sans dire. «Un jour, Michel Brault et moi étions en France pour rencontrer Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Ils étaient brouillés avec la télé française, mais comme nous étions mandatés par Radio-Canada, ça leur allait. Une journée que monsieur Sartre était au piano avec une jeune fille — il aimait les jeunes filles — la caméra était admise dans son appartement, mais pas le micro! Lors du tournage de Stravinski, j'avais mis au point un micro radio très compact et j'ai convaincu une connaissance commune, une Franco-Ontarienne qui fréquentait le célèbre couple, de le cacher dans son sac à main!» Ramassé sur lui-même dans le couloir contigu, Marcel Carrière enregistra tout à l'insu du grand intellectuel. Dans l'appartement d'en face, madame de Beauvoir veillait au grain. «Ils n'habitaient pas ensemble, mais elle pouvait voir chez Sartre par la fenêtre de sa salle de bain!»
Pour La visite du général de Gaulle au Québec, de Jean-Claude Labrecque, Marcel Carrière fera le même coup au légendaire homme politique. «Il était alors pratiquement sourd et aveugle. Dans la voiture qui les emmenait, il avait son aide de camp qui lui criait "Levez-vous, mon général!", puis "Asseyez-vous, mon général!". Et de Gaulle de se lever et de saluer la foule qu'il devinait à peine, puis de se rasseoir!», rigole Marcel Carrière en s'excusant d'enchaîner ainsi souvenirs et réminiscences: «Je saute du coq à l'âne. Ma femme me dit toujours "Tu parles, tu parles..."».
Et depuis 52 ans: il faut croire qu'elle y trouve son compte. Et nous aussi, car de ces histoires-là on ne saurait se lasser. Du reste, les prix servent aussi à rappeler que ce sont les petites histoires qui contribuent à la grande. Et mille bravos, monsieur Carrière.
***
Collaborateur du Devoir








