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Lumière avait tourné en 1897 Le Chevrier marocain - Il y avait désert et casbah...

Le Maroc se donne un festival et une cinématographie nationale

18 juin 2011 | Odile Tremblay | Cinéma
Susan Sarandon et Harvey Keitel au dernier Festival international du film de Marrakech, en décembre dernier. Ce festival de cinéma attire désormais au Maroc des vedettes du monde entier. <br />
Photo : Agence France-Presse Abdelhak Senna Susan Sarandon et Harvey Keitel au dernier Festival international du film de Marrakech, en décembre dernier. Ce festival de cinéma attire désormais au Maroc des vedettes du monde entier.
Au Festival international du film de Marrakech en 2007, Martin Scorsese était venu présenter à une foule électrisée, sur l'écran extérieur de la mythique place Jemmaa-el-Fna, le tout premier film restauré par sa World Cinema Foundation. J'ai nommé Transes, du Marocain Ahmed el-Maanouni (1981), documentaire hypnotique mêlant musique gnaoua et envolée dans l'intimité du groupe Nass el-Ghiwane. Le film cultissime depuis sa création avait frappé le cinéaste de Taxi Driver par son rythme, sa pulsion, sa modernité.

En rendant à Transes son éclat de jeunesse, Scorsese levait aussi son chapeau à une cinématographie aux racines profondes et à un pays filmé sous tous ses angles depuis l'aube du septième art. Louis Lumière avait tourné dès 1897 Le Chevrier marocain. Orson Welles immortalisa Mogador (l'actuelle Essaouira) pour son Othello en 1952. Alfred Hitchcock croqua Marrakech à travers L'Homme qui en savait trop en 1956, et David Lean, les sols désertiques de Ouarzazate dans sa superproduction Lawrence d'Arabie en 1962.

Les paysages multiformes, la spectaculaire architecture de palais et de casbahs du Maroc attirent une foule de tournages étrangers. Une industrie nationale s'est imposée aussi, avec une quinzaine de longs métrages par année, plusieurs coproduits en France. Au Centre cinématographique marocain, l'aide de l'État à la production propose un système d'avances sur recettes. Mais les films marocains, même de haut vol, cherchent encore leur audience au royaume.

Dès 1919


Pour la petite histoire, des oeuvres de fiction furent tournées sous le protectorat français (dès 1919: Mektoub, de Jean Pinchon et Daniel Quinton), mais l'indépendance du pays en 1956 permit aux Marocains de devenir maîtres à bord. Le Fils maudit, de Mohammed Osfour, mélo en noir et blanc sur le démon du jeu et du crime, devint en 1958 le premier long métrage d'un enfant du pays.

D'autres films font date, tel Vaincre pour vivre, de Mohammed Tazi et Ahmed Mesnaoui, mélo musical réalisé en 1968 cette fois avec des moyens professionnels. Quant à 1970, elle demeure une année-phare. Celle du merveilleux Wechma, d'Hamid Bennami, parcours initiatique d'un orphelin opprimé, qui ancra le septième art marocain dans la modernité.

Réussites

Cette veine du cinéma social, miroir de misère, de confrontations entre tradition et ouverture au monde, donna au Maroc ses plus beaux fruits. Citons, toutes époques confondues, quelques fleurons de la cinéphilie: Badis, de Mohammed Abderrahman Tazi (1988), mêlant insularité et oppression féminine, Ali Zaoua, de Nabyl Ayouch, regard troublant sur les enfants de la rue (1999), Le Cheval de vent, road-movie lyrique de Daoud Aoulad Syad (2001), Les Yeux secs, de Narjiss Nejjar (2004), bouleversant choeur féminin de prostitution, Mille mois, de Faouzi Bensaïdi, sur l'enfance troublée, Les Coeurs brûlés, d'Ahmed El-Maanouni (2007), plongeon incendiaire dans les démons du passé.

Ces oeuvres plus pointues, destinées aux cinéphiles et à la route des festivals, coexistent avec un cinéma populaire.

Une jeunesse branchée, urbaine, tour à tour libérée et happée par la montée de l'intégrisme, trouve son écho dans des productions parfois commerciales, en général assez médiocres. Un amour à Casablanca, d'Abdelkader Lagtaâ, en 1992, connut le triomphe en salles, non par sa piètre qualité, mais pour avoir interpellé cette faune montante à travers des conflits de générations, des moeurs sexuelles en mutation. Dans cette foulée, en 2009, le très kitsch Amours voilées, d'Aziz Salamy, montrait à quel point les relations sexuelles hors mariage d'une jeune femme demeurent un sujet délicat qui perturbe un grand public. Du moins gagna-t-il les écrans. On est en terre d'islam et toutes les images se voient soumises en aval à un comité de censure.

En 2003, Nabil Ayouch avait refusé qu'on taillade des scènes, jugées pornographi-ques, d'Une minute de soleil en moins, qui, malgré une pétition de soutien, n'est jamais sorti en salles. Mais l'audace gagne globalement du terrain à l'écran au cinéma.

Et demain...

C'est le manque endémique de formation d'une main-d'oeuvre qualifiée et d'infrastructures qui bride avant tout l'industrie. Les salles de cinéma, souvent vétustes, ferment boutique, faute de spectateurs. Des 250 disséminées à travers le Maroc il y a trente ans, il n'en subsiste que 70 aujourd'hui. Quelques mégaplex ont ouvert dans les grandes villes: Rabat, Marrakech, etc., mais le piratage des films relève du sport national et les gens regardent au foyer, les pieds dans les babouches, des oeuvres étrangères issues souvent des studios d'Hollywood ou de Bollywood. Au cours des années 80, 45 millions de spectateurs fréquentaient annuellement les salles obscures. Ils sont deux millions aujourd'hui. Une misère!

Le Festival international du film de Marrakech, fondé en 2001, énorme manifestation internationale, donne quand même une vitrine aux oeuvres du pays. Des initiatives naissent au moment du rendez-vous, poussant tantôt la formation, tantôt la création sur support numérique.

Et le Maroc s'est imposé comme une terre de tournage avec les énormes studios de Ouarzazate aux portes du désert, véritable Cinecittà des sables. Créée en 2008 pour coordonner la manne des plateaux étrangers (au moins trois mégaproductions, souvent américaines, par année, sans compter les téléfilms, pubs, documentaires, etc.), la National Film Commission de Marrakech offre aussi décors et services aux cinéastes nationaux. Des films comme le délicieux En Attendant Pasolini, de Daoud Oulad Syad, racontant les déboires et les rêves des figurants de Ouarzazate, primé au Caire, fut tourné in situ en 2007. Mirages, inquiétant thriller de Talal Selhami, en compétition au Festival du film de Marrakech en 2010, s'arrimait aussi aux infrastructures de Ouarzazate.

Évidemment, les attentats meurtriers commis le 28 avril dernier dans le coeur battant de Marrakech ne peuvent que nuire aux tournages étrangers dans l'Atlas et le désert, comme au rendez-vous de cinéma dans la ville ocre, tant les clientèles d'Hollywood réclament des garanties de sécurité. Mais, comme le Festival de Marrakech vit le jour au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, on se dit que le Maroc a l'habitude de gérer des crises graves, une méfiance des visiteurs, un cinéma en montagnes russes, des salles en peau de chagrin, et que le royaume se relèvera sans doute, avec son industrie du septième art, de la nouvelle épreuve qui vient d'ensanglanter son parcours.
 
 
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