64e Festival de Cannes - Requiem pour Lars von Trier
Le Devoir à Cannes - Rien ne va plus pour Lars von Trier, qui a dévoilé mercredi des sympathies pour Hitler en conférence de presse pour son film Melancholia. Le voici carrément barré du Festival de Cannes. Le conseil d'administration s'est réuni en séance extraordinaire et affirme regretter que cette tribune ait été utilisée «pour exprimer des propos inacceptables, intolérables, contraires aux idéaux d'humanité et de générosité qui président à l'existence même du festival». Et de le déclarer «persona non grata du Festival de Cannes, et ce, à effet immédiat».
«Ses dires sont d'autant plus incompréhensibles que la femme de Lars von Trier est juive et ses enfants, de confession juive», a relevé par ailleurs le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux.
Celui qui reçut ici la Palme d'or pour Dancer in the Dark en 2000, le Grand Prix du jury en 1996 pour Breaking the Waves, fondateur du Dogme (courant cinématographique d'austérité qui produisit plusieurs perles), ne descendra plus en camping-car de Copenhague pour rouler jusqu'à Cannes, film après film, avec des oeuvres brillantes, choquantes, novatrices. Son décevant Melancholia n'est pas exclu de la compétition pour autant, mais on imagine mal un jury le primer en pareil contexte.
Le ministre danois de la Culture, Per Stig Moeller, tout en qualifiant les propos du cinéaste de déraisonnables, s'étonnait de son exclusion. Au Danemark, cette réaction est tenue comme nettement exagérée.
Sans avaliser nullement les propos qu'il a tenus ici (ils ont choqué tout le monde), reste que Cannes a la main lourde. Lars von Trier s'était déjà excusé publiquement la veille. Le Festival éloigne à jamais un des grands noms de son écurie, et l'a fait en moins de 24 heures, avec sentence à vie. De nombreuses pressions auraient été exercées pour le sanctionner, paraît-il. Lars von Trier veut provoquer et a dit des horreurs (en les mettant sur le compte de son humour danois), mais il demeure aussi un grand déséquilibré. Il n'est pas un nazi actif non plus, juste un artiste qui pète les plombs.
Selon un site danois, Lars von Trier affichait néanmoins sa fierté d'avoir été déclaré persona non grata: «Ma famille va être fière de moi. C'est peut-être la première fois dans l'histoire du cinéma que cela se produit.»
***
Hier, je suis allée voir l'oeuvre clandestine Ceci n'est pas un film, journal intime que l'Iranien Jafar Panahi et son coréalisateur Mojtaba Mirtahbasb ont envoyé à Cannes par une porte dérobée. Il est projeté ici en séance spéciale. On avait déjà eu droit le 13 mai à Au revoir, la fiction de Mohammad Rasoulof. Lui et Panahi, assignés à résidence, en appel, sont condamnés à six ans de prison avec interdiction de tourner pendant 20 ans, pour sédition.
Pas de Jafar à Cannes, donc, mais Mirtahbasb est venu nous présenter Ceci n'est pas un film en lançant ces mots: «Zoroastre, le prophète iranien, disait: "Pour combattre l'obscurité, je ne brandis pas d'épée. J'allume une bougie."»
Le film est tourné à Téhéran chez Panahi, dont le quotidien est capté: appels à son avocate (qui espère réduire la sentence, mais non la faire tomber). «On ne parle pas de justice, mais de politique», dira-t-elle.
Le charme du film, c'est son humour, qui passe souvent par les animaux. Panahi possède un gros iguane de compagnie qui se faufile partout avec sa tronche jurassique. Et l'affreux cabot hurleur d'une voisine tient du running gag sur quatre pattes.
Des extraits des longs métrages de Panahi Le Miroir et Le Cercle appuient les propos du cinéaste et empêchent le film de devenir trop statique. La fin est vraiment réussie, alors qu'un jeune homme qui ramasse les poubelles (sans doute un Gardien de la Révolution venu espionner) poursuit un dialogue ubuesque avec Panahi.
Toute cette vie en suspens, à saveur de farce noire, témoigne davantage du courage d'un cinéaste résistant que les gémissements qu'il se refuse.
***
Quelques mots sur Hara-Kiri, Death of a Samouraï de Takashi Miike, projeté ici en compétition. Le cinéaste japonais, qui tourne plus vite que son ombre (50 films en dix ans), est un maître de l'horreur et du fantastique (Ichi the Killer, Visitor K, etc.), extrême violence comprise. Après 13 assassins, un film de samouraïs déjanté, il se lance dans une production d'époque en 3D, mais sur un mode hélas classique et sage qu'il ne maîtrise guère.
Le film est un remake du Seppuku (Harakiri) de Kobayashi (1963), mais ne peut guère rivaliser avec ce chef-d'oeuvre.
Cette histoire de chevaliers sans le sou en une ère de paix, qui réclament le privilège de se faire hara-kiri chez les seigneurs, revisite les codes d'honneur du Japon du XVIIe siècle. Le suicide au sabre de bois est livré avec des soubresauts sans fin. De beaux cadres, des batailles épiques, ne rachètent pas une oeuvre qui ne décolle jamais et manque singulièrement de rythme et d'étoffe. Quant au 3D, le voici sous-utilisé à un point qui sidère. Dommage puisqu'il s'agit du tout premier film en relief à avoir les honneurs de la compétition cannoise.
«Ses dires sont d'autant plus incompréhensibles que la femme de Lars von Trier est juive et ses enfants, de confession juive», a relevé par ailleurs le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux.
Celui qui reçut ici la Palme d'or pour Dancer in the Dark en 2000, le Grand Prix du jury en 1996 pour Breaking the Waves, fondateur du Dogme (courant cinématographique d'austérité qui produisit plusieurs perles), ne descendra plus en camping-car de Copenhague pour rouler jusqu'à Cannes, film après film, avec des oeuvres brillantes, choquantes, novatrices. Son décevant Melancholia n'est pas exclu de la compétition pour autant, mais on imagine mal un jury le primer en pareil contexte.
Le ministre danois de la Culture, Per Stig Moeller, tout en qualifiant les propos du cinéaste de déraisonnables, s'étonnait de son exclusion. Au Danemark, cette réaction est tenue comme nettement exagérée.
Sans avaliser nullement les propos qu'il a tenus ici (ils ont choqué tout le monde), reste que Cannes a la main lourde. Lars von Trier s'était déjà excusé publiquement la veille. Le Festival éloigne à jamais un des grands noms de son écurie, et l'a fait en moins de 24 heures, avec sentence à vie. De nombreuses pressions auraient été exercées pour le sanctionner, paraît-il. Lars von Trier veut provoquer et a dit des horreurs (en les mettant sur le compte de son humour danois), mais il demeure aussi un grand déséquilibré. Il n'est pas un nazi actif non plus, juste un artiste qui pète les plombs.
Selon un site danois, Lars von Trier affichait néanmoins sa fierté d'avoir été déclaré persona non grata: «Ma famille va être fière de moi. C'est peut-être la première fois dans l'histoire du cinéma que cela se produit.»
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Hier, je suis allée voir l'oeuvre clandestine Ceci n'est pas un film, journal intime que l'Iranien Jafar Panahi et son coréalisateur Mojtaba Mirtahbasb ont envoyé à Cannes par une porte dérobée. Il est projeté ici en séance spéciale. On avait déjà eu droit le 13 mai à Au revoir, la fiction de Mohammad Rasoulof. Lui et Panahi, assignés à résidence, en appel, sont condamnés à six ans de prison avec interdiction de tourner pendant 20 ans, pour sédition.
Pas de Jafar à Cannes, donc, mais Mirtahbasb est venu nous présenter Ceci n'est pas un film en lançant ces mots: «Zoroastre, le prophète iranien, disait: "Pour combattre l'obscurité, je ne brandis pas d'épée. J'allume une bougie."»
Le film est tourné à Téhéran chez Panahi, dont le quotidien est capté: appels à son avocate (qui espère réduire la sentence, mais non la faire tomber). «On ne parle pas de justice, mais de politique», dira-t-elle.
Le charme du film, c'est son humour, qui passe souvent par les animaux. Panahi possède un gros iguane de compagnie qui se faufile partout avec sa tronche jurassique. Et l'affreux cabot hurleur d'une voisine tient du running gag sur quatre pattes.
Des extraits des longs métrages de Panahi Le Miroir et Le Cercle appuient les propos du cinéaste et empêchent le film de devenir trop statique. La fin est vraiment réussie, alors qu'un jeune homme qui ramasse les poubelles (sans doute un Gardien de la Révolution venu espionner) poursuit un dialogue ubuesque avec Panahi.
Toute cette vie en suspens, à saveur de farce noire, témoigne davantage du courage d'un cinéaste résistant que les gémissements qu'il se refuse.
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Quelques mots sur Hara-Kiri, Death of a Samouraï de Takashi Miike, projeté ici en compétition. Le cinéaste japonais, qui tourne plus vite que son ombre (50 films en dix ans), est un maître de l'horreur et du fantastique (Ichi the Killer, Visitor K, etc.), extrême violence comprise. Après 13 assassins, un film de samouraïs déjanté, il se lance dans une production d'époque en 3D, mais sur un mode hélas classique et sage qu'il ne maîtrise guère.
Le film est un remake du Seppuku (Harakiri) de Kobayashi (1963), mais ne peut guère rivaliser avec ce chef-d'oeuvre.
Cette histoire de chevaliers sans le sou en une ère de paix, qui réclament le privilège de se faire hara-kiri chez les seigneurs, revisite les codes d'honneur du Japon du XVIIe siècle. Le suicide au sabre de bois est livré avec des soubresauts sans fin. De beaux cadres, des batailles épiques, ne rachètent pas une oeuvre qui ne décolle jamais et manque singulièrement de rythme et d'étoffe. Quant au 3D, le voici sous-utilisé à un point qui sidère. Dommage puisqu'il s'agit du tout premier film en relief à avoir les honneurs de la compétition cannoise.








