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Exorcisme et mur-écran

Odile Tremblay   23 avril 2011  Cinéma
Une scène de Temps de Wajdi Mouawad, présenté au Théâtre d’Aujourd’hui<br />
Photo : Vincent Champoux
Une scène de Temps de Wajdi Mouawad, présenté au Théâtre d’Aujourd’hui
Effet du tumulte entourant l'affaire Cantat, envie de suivre une œuvre de pièce en pièce en interrogeant ses arcanes avec plus d'acuité cette fois-ci. J'ai couru mardi soir voir Temps de Wajdi Mouawad.

Au Théâtre d'Aujourd'hui, certains avaient craint, dit-on, que la controverse autour de Cantat ne nuise à sa pièce, mais le contraire est arrivé. Des supplémentaires s'étirent désormais jusqu'au 21 mai. Ceux qui ne connaissaient pas il y a un mois le nom de Wajdi Mouawad se sont mis au parfum depuis... Et tant mieux si le public devient plus curieux d'une oeuvre théâtrale après pareil tollé. Le rendez-vous devant les planches y gagne d'ailleurs un sens particulier.

Temps se déroule à Fermont, sur la Côte-Nord, alors qu'une famille renouée, communiquant par l'entremise d'interprètes, se réunit au chevet du patriarche en fin de parcours, chéri par sa dernière compagne. La ville se voit envahie par des hordes de rats entre froid et vent. Fermont tient du non-lieu derrière son mur-écran, dérisoire rempart contre le monde extérieur. Soeur sourde, frère devenu Russe, autre frère militaire, tous conviés à un rituel d'exorcisme. La violence faite aux femmes en ses expressions les plus extrêmes, au coeur de l'oeuvre de Mouawad, sert ici de levier pour terrasser les démons du passé.

Ce n'est pas sa pièce la plus aboutie, remarquez. Des personnages se révèlent moins percutants que d'autres, les traductions alourdissent la communication, et le dur dénouement paraît trop appuyé. Mais Temps possède ses beautés: ce mur-écran au premier chef, les matriochkas, poupées gigognes russes, et l'ombre de la mère immolée à travers sa forêt de cendres. Dans cette mise en scène aux décors d'épure, les couleurs projetées sur des voiles blancs épousent les charges d'émotion. La chanson rock Rage de Noir Désir (eh oui, l'ancien groupe de Cantat) exalte follement les fracas intérieurs.

Temps fut élaboré en répétition avec les comédiens, mais tout Mouawad est là: cette violence intérieure en quête de rédemption, la guerre en soi et ailleurs jamais gagnée. Sa vision de l'art s'incarne dans cette figure du patriarche, vieux poète à moitié amnésique, fondateur de la ville, qui commit jadis des actes monstrueux. Alors, que faire avec son héritage littéraire et comment composer avec ses crimes passés? Au théâtre, les mises à mort sont symboliques.

J'ai attrapé au vol des phrases de Temps, pour leur beauté, pour l'écho à nos hantises des dernières semaines: «Il faut une tempête pour comprendre le sens d'un toit» et «Comment trouver la petite clé de l'armoire au fond de laquelle est rangé le pardon?»

Avant le spectacle, au resto d'en face rue Saint-Denis, les gens parlaient de «l'affaire». Les d'accord, les pas d'accord avec le projet initial de Mouawad d'accueillir dans son choeur du Cycle des femmes de Sophocle au TNM le musicien Bertrand Cantat, qui a tué sa compagne Marie Trintignant à Vilnius et purgé sa peine. Retour à la valse des tenants de la réinsertion sociale avec ceux qui maintiennent ce meurtre emblématique de la violence conjugale, au milieu d'intéressantes réflexions sur les valeurs de notre société. Dialogues de sourds ou partages.

Lors de telles crises, chacun gagne à s'enrichir de la réflexion de l'autre, comme sur les planches, où toutes ces contradictions ont droit de cité. Mais qui a gagné? Qui a perdu? Après la tombée du rideau, les gens parlaient de théâtre... tout simplement, avec des mots étrangement identiques: vengeance, exorcisme, mission de l'art. Le vent soufflait en rafales dans la nuit, comme il l'avait fait sur scène à grands coups de ventilateur. On était ailleurs déjà... Le débat s'essoufflait avant d'avoir vraiment pris son envol. Mais qui sait?

De blues et de forêt spoliée

Le temps moche donne envie de s'entortiller dans une couverture pour écouter L'Existoire, le dernier disque de Richard Desjardins, tissé d'amour, de révolte, de blues, de folk ou de tango, mais aussi de territoire et de forêt spoliée. Dans la pièce instrumentale Elvira, il est tellement mélancolique, son piano, qu'on chavire avec lui. Sept années sans nouvel album du chantre de Tu m'aimes-tu?. Ça nous manquait.

Privilège et responsabilité d'un grand artiste engagé: à un poète aussi reconnu, personne ne reproche de manquer au sacro-saint populisme à l'heure d'entonner des phrases magiques et sibyllines, comme «Ô Dieu grand protecteur des bêtes à croire / Dis-nous un mensonge.» Ni de bousculer son monde.

Qui oserait répondre par un ricanement à sa chanson punchée Développement durable, donnant la parole au gars qui pille l'environnement et qui s'en fout? «C'est pas dans mes talents / d'expliquer l'existence / Un cerveau à deux temps / ça pense pas, ça dépense.»

On se cale plus profondément dans son fauteuil quand le barde abitibien, à travers son magnifique chant Migwetch, prête sa voix à une vieille Indienne en fin de vie: «Souffle ce vent de haine / Ma peau est feuille de chêne.»
 
 
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  • Lepelletier - Abonné
    24 avril 2011 17 h 08
    Le déjoué
    Vous m'avez bien eu,je vous imaginais,merveilleux pouvoir de l'imagination,entortillée dans les couvertures par temps moche pour toutes autres raisons que votre cérébrale analyse musicale,mais bon...;-)
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