Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Les «filles de vues» restent rares

    La sous-représentation des femmes aux commandes des films de fiction est réelle, révèle une étude

    8 mars 2011 |Odile Tremblay | Cinéma
    Les Réalisatrices équitables font un dur constat: les filles ne tournent pas plus qu’hier avec, en gros, 28 % des projets acceptés et 17 % de l’enveloppe de production. Sur notre photo: Anna Lupien, Marquise Lepage, Francine Descarries, Isabelle Hayeur et Lucette Lupien.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les Réalisatrices équitables font un dur constat: les filles ne tournent pas plus qu’hier avec, en gros, 28 % des projets acceptés et 17 % de l’enveloppe de production. Sur notre photo: Anna Lupien, Marquise Lepage, Francine Descarries, Isabelle Hayeur et Lucette Lupien.
    La création n'a pas de sexe, mais le cinéma, qui coûte — tiens donc! — plus cher que les autres disciplines artistiques, sème des embûches sous les pieds des dames. En cette Journée internationale des femmes, une nouvelle étude enfonce le clou de la sous-représentation des femmes aux commandes des films de fiction québécois.

    Dans l'histoire de notre septième art québécois aux 700 longs métrages de fiction, seuls cent d'entre eux eurent des femmes aux commandes. Sur le lot, quatre réalisatrices en comptaient plus de trois à leur feuille de route: Micheline Lanctôt, Anne Claire Poirier, Léa Pool, Denise Filiatrault. Rares, les filles des vues.

    Les Réalisatrices équitables lançaient hier une nouvelle étude. Encore pionnières — parcours des réalisatrices québécoises en long métrage de fiction; fruit d'un an de recherche sous la direction des sociologues Anna Lupien et Francine Descarries auprès de vingt réalisatrices et quatre réalisateurs comme groupe témoin.

    En rencontre de presse, les deux sociologues attablées aux côtés des réalisatrices Marquise Lepage et Isabelle Hayeur prouvaient que plus ça change...

    En vingt ans, trois études ou rapports ont poussé des hauts cris devant la marginalisation des femmes cinéastes. En vain. Leurs recommandations restaient lettre morte. Hier plusieurs femmes cinéastes faisaient part de leurs inquiétudes, dont Léa Pool, Mireille Dansereau, Catherine Martin, etc. Et pour cause.

    Les filles ne tournent pas plus qu'hier avec, en gros, 28 % des projets acceptés et 17 % de l'enveloppe de production. La machine pousse les films à succès en menaçant de les éjecter davantage.

    Aussi nombreuses que les gars sur les bancs d'école en cinéma, elles y feront plus tard moins carrière, soumettront moins de projets de films de fiction; le cas échéant plus souvent refusés, ou acceptés avec des enveloppes plus minces. Au documentaire, passe encore, les voici; dans les oeuvres de fiction indépendantes, quelques-unes parviennent à s'imposer. Plus les productions coûtent cher, plus les rangs féminins sont clairsemés.

    Bilan: Panne de regards de femmes à l'écran, de modèles pour les filles. L'analyse des 31 longs métrages de fiction québécois en 2010 a révélé que les réalisateurs accordent des rôles principaux à des hommes dans 85 % des cas, et les réalisatrices à des femmes huit fois sur dix. Encore faut-il qu'elles tournent.

    «On vit à l'époque du mythe "L'égalité est déjà là", précise la sociologue Francine Descarries, même quand c'est faux. Ça n'aide pas à faire bouger les choses.»

    Casser des mythes

    Encore pionnières tente de casser quelques mythes, mais les causes sont nombreuses, parfois diffuses; la maternité entre autres, pas toujours compatible avec un gros plateau de tournage. Dès le départ, les étudiantes en cinéma suivent leur cours sans voir, ou presque, de films de femmes, tassées d'ailleurs plus ou moins subtilement vers des voies de traverse.

    Il est plus difficile d'intéresser un producteur ou un distributeur à un projet de femme, en vertu du vieux préjugé sur «les films de filles». De plus en plus, les institutions et tout le système favorisent un cinéma vendeur et commercial. Or les femmes sont plus présentes dans le documentaire et le cinéma d'auteur, par goût, ou après avoir essuyé des refus dans les créneaux à gros budgets. «La distribution est une clé, déclare Léa Pool. Les gérants de salles aussi.» Si le film de gars ou de fille manque de potentiel commercial, le système le rejette ou le garde un moment à l'affiche dans un circuit confidentiel.

    La publicité qui permet à plusieurs réalisateurs de gagner leur vie entre deux tournages, est de l'avis de tous et toutes un boy's club, comme les oeuvres de commandes à la télévision, dévolues aux amis. Les codes dominants du cinéma sont masculins, et le cinéma féminin peine à trouver son public.

    Des mesures à adopter


    Le phénomène est mondial et se reflète sur les lauriers récoltés. Après tout, une seule femme a remporté à Cannes la palme d'or: Jane Campion en 1993 avec La Leçon de piano. Kathryn Bigelow fut aux Oscars 2010 la première à brandir la statuette de la meilleure réalisation. Même Hollywood commence à s'alerter de la sous-représentation féminine et cherche des mesures correctives. En Europe, c'est parfois mieux, en France notamment où, depuis Agnès Varda, elles tournent et où la relève des réalisatrices en impose. Mais une fois le coup de fraîcheur passé, les nouvelles venues auraient du mal à faire financer leur second film. La Suède a innové en la matière: comme groupe, ni les hommes, ni les femmes ne pourront obtenir davantage que 60 % de l'enveloppe de financement.

    Ici, on n'a rien instauré.

    Mais ce rapport propose une série de mesures aux institutions, dont celle d'adopter le modèle suédois au principe de mixité: 40 % 60 %, de créer des fonds de redressement, de tripler le fonds lié au programme d'aide aux longs métrages indépendants à petits budgets (fiction et documentaire), auquel plusieurs femmes postulent. Autres suggestions: créer des programmes de crédit d'impôt bonifiés à l'intention des projets de femmes réalisatrices et obliger les producteurs à financer au moins un film de femme par année. À Téléfilm, les Réalisatrices équitables proposent d'abolir les enveloppes à la performance, ou de modifier leurs critères pour appuyer la qualité et l'équité plutôt que la réussite commerciale.

    Selon la cinéaste Isabelle Hayeur, la ministre de la Culture, Christine St-Pierre, tend désormais l'oreille au Collectif et, depuis un an, la SODEC et Téléfilm travaillent aux côtés de Réalisatrices équitables. Il leur reste à agir.












    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.