À l'ombre du Che
Le fils du Che accompagne au FFM le documentaire de l'Argentin Tristan Baur consacré à son père, une hagiographie truffée de documents inédits
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
«Le poids du mythe, je le sens seulement quand je sors du pays pour présenter un film», dit Camilo Guevara March, le fils du Che.
Il a ses yeux, vrai de vrai, et un cigare aux lèvres, quoi d'autre? L'avocat de 48 ans partage les convictions paternelles et n'a guère envie de les entendre être contestées. On se surprend à traquer chez lui des traits, des expressions communes avec l'icône. Le beau visage du Che, croqué par le photographe Alberto Korda, trône sur tellement de t-shirts, à pleines affiches, symbole éternel des révolutions qui vous sacralisent et vous font mourir troué de balles à 39 ans.
Allez pousser sous son ombre...
Camilo Guevara March, troisième rejeton d'Aleida, la seconde épouse du médecin guérillero d'origine Argentine, ne sait plus trop si ses souvenirs du disparu sont réels, fantasmés ou tirés du témoignage des autres. Le papa était si souvent dans le maquis: au Congo, en Bolivie. Lui-même avait trois ans lorsque le Che fut exécuté, alors...
«Le poids du mythe, je le sens seulement quand je sors du pays pour présenter un film, lance-t-il. À La Havane, personne ne m'arrête dans la rue pour en parler.»
N'empêche que le fils du Che est devenu le gardien du temple à sa mémoire.
Il coordonne à La Havane le Centre d'études Che Guevara, ouvert en 1983, qui conserve les archives d'Ernesto: photos, documentaires, écrits, enregistrements sonores, tout ce qu'on voudra. Le Centre a publié une vingtaine de documents, dont des contes du Che. Certains textes de sa plume seraient encore inédits.
C'est dans ces locaux que les cinéastes Walter Salles pour Carnets de voyage, retour sur la traversée de l'Amérique latine du jeune Ernesto de 21 ans, et David Soderbergh pour sa grande fresque Che, sont venus se documenter. Camilo préfère nettement le film de Salles au Soderbergh, à ses yeux mieux collé à la réalité historique, d'une plus grande sensibilité dans sa forme aussi. «Mais une oeuvre est aussi une création artistique et tout créateur a droit à son point de vue.»
Camilo est au FFM pour accompagner un passionnant documentaire sur son père, sans doute le plus complet qu'on ait pu voir à ce jour, par delà son irritant caractère hagiographique. Des documents d'archives inédits, photos de films de famille, mais aussi images officielles retrouvées, certaines de pure propagande, des interviews, ses lettres à sa femme et à sa mère, certaines lues par lui à voix haute.
Che, un homme nouveau de Tristan Bauer, à travers entre autres des carnets retrouvés, nous le montre à tous les âges: dans les bras de sa mère adorée, avec Mao en Chine et Kroutchev en URSS, dans la boue avec les barbudos, à son mariage, sur sa chaise de ministre, en voyage, caméra au cou, son sourire charmeur crevant l'objectif des autres. On le verra même en partie tondu histoire de pouvoir traverser les frontières, déguisé en homme d'affaires, méconnaissable sous ses lunettes. Soldat, médecin ou poète. Les images sont nombreuses et les carnets du Che, foisonnants. Sous sa trajectoire ressuscitent les grandes années des luttes anti-impérialistes de l'Amérique latine.
Mais, mais, mais... Sans angle critique pour autant sur les aspects controversés de celui qui créa à Cuba des camps de travail et de rééducation, sur les exécutions qu'il dirigea. Le film est une ode au Che, qui admet quand même avoir échoué à l'industrialisation du pays, peste contre la bureaucratie, l'ennemi intérieur de tout régime, se déclare aussi un aventurier, mais un aventurier avec des convictions.
«Dans ce documentaire, c'est la première fois, par exemple, que le public peut entendre les adieux qu'il enregistra pour ma mère avant sa mort, note Camilo. Aussi, au cours de la visite en Chine, on perçoit la relation d'amour qu'il entretenait avec les enfants.» Ironie du sort, dans la bouche de celui qui grandit sans père...
Camilo a une haute opinion du Che: «Un homme d'une éthique pure, intègre, honnête, cohérent, d'un grand courage physique et intellectuel, qui pouvait par son intelligence et sa culture tenir tête à tous ses opposants et qui constitue un modèle. Son legs est dans sa pensée, dans son combat pour la justice sociale.»
— Idéaliste, le médecin révolutionnaire?
— Non. Toujours, il mettait ses actions au service de ses convictions.
Ne comptez pas sur Camilo pour ternir l'auréole sous le béret étoilé.
Et la violence?
— Celle des armes était pour lui le dernier choix, après l'échec des autres.
Mais Cuba a bien changé depuis l'écroulement du bloc soviétique qui compensait en partie l'embargo américain. Le documentaire ne se penche pas sur l'après-Che. «Y vivre au jour le jour est une lutte constante, dit-il. Dans les conditions qui sont les nôtres, essayer d'imposer un projet différent sur notre territoire constitue un exemple pour l'Amérique latine. Mon pays est à 90 milles des États-Unis. Avant le Che, avant Castro, avant que Marx ne soit né, ils ont voulu conquérir Cuba. Nous combattons.»
— Et tous ces prisonniers politiques?
«Quand vous m'en direz le nombre, on pourra discuter», répond-il d'un ton sec.
Allez pousser sous son ombre...
Camilo Guevara March, troisième rejeton d'Aleida, la seconde épouse du médecin guérillero d'origine Argentine, ne sait plus trop si ses souvenirs du disparu sont réels, fantasmés ou tirés du témoignage des autres. Le papa était si souvent dans le maquis: au Congo, en Bolivie. Lui-même avait trois ans lorsque le Che fut exécuté, alors...
«Le poids du mythe, je le sens seulement quand je sors du pays pour présenter un film, lance-t-il. À La Havane, personne ne m'arrête dans la rue pour en parler.»
N'empêche que le fils du Che est devenu le gardien du temple à sa mémoire.
Il coordonne à La Havane le Centre d'études Che Guevara, ouvert en 1983, qui conserve les archives d'Ernesto: photos, documentaires, écrits, enregistrements sonores, tout ce qu'on voudra. Le Centre a publié une vingtaine de documents, dont des contes du Che. Certains textes de sa plume seraient encore inédits.
C'est dans ces locaux que les cinéastes Walter Salles pour Carnets de voyage, retour sur la traversée de l'Amérique latine du jeune Ernesto de 21 ans, et David Soderbergh pour sa grande fresque Che, sont venus se documenter. Camilo préfère nettement le film de Salles au Soderbergh, à ses yeux mieux collé à la réalité historique, d'une plus grande sensibilité dans sa forme aussi. «Mais une oeuvre est aussi une création artistique et tout créateur a droit à son point de vue.»
Camilo est au FFM pour accompagner un passionnant documentaire sur son père, sans doute le plus complet qu'on ait pu voir à ce jour, par delà son irritant caractère hagiographique. Des documents d'archives inédits, photos de films de famille, mais aussi images officielles retrouvées, certaines de pure propagande, des interviews, ses lettres à sa femme et à sa mère, certaines lues par lui à voix haute.
Che, un homme nouveau de Tristan Bauer, à travers entre autres des carnets retrouvés, nous le montre à tous les âges: dans les bras de sa mère adorée, avec Mao en Chine et Kroutchev en URSS, dans la boue avec les barbudos, à son mariage, sur sa chaise de ministre, en voyage, caméra au cou, son sourire charmeur crevant l'objectif des autres. On le verra même en partie tondu histoire de pouvoir traverser les frontières, déguisé en homme d'affaires, méconnaissable sous ses lunettes. Soldat, médecin ou poète. Les images sont nombreuses et les carnets du Che, foisonnants. Sous sa trajectoire ressuscitent les grandes années des luttes anti-impérialistes de l'Amérique latine.
Mais, mais, mais... Sans angle critique pour autant sur les aspects controversés de celui qui créa à Cuba des camps de travail et de rééducation, sur les exécutions qu'il dirigea. Le film est une ode au Che, qui admet quand même avoir échoué à l'industrialisation du pays, peste contre la bureaucratie, l'ennemi intérieur de tout régime, se déclare aussi un aventurier, mais un aventurier avec des convictions.
«Dans ce documentaire, c'est la première fois, par exemple, que le public peut entendre les adieux qu'il enregistra pour ma mère avant sa mort, note Camilo. Aussi, au cours de la visite en Chine, on perçoit la relation d'amour qu'il entretenait avec les enfants.» Ironie du sort, dans la bouche de celui qui grandit sans père...
Camilo a une haute opinion du Che: «Un homme d'une éthique pure, intègre, honnête, cohérent, d'un grand courage physique et intellectuel, qui pouvait par son intelligence et sa culture tenir tête à tous ses opposants et qui constitue un modèle. Son legs est dans sa pensée, dans son combat pour la justice sociale.»
— Idéaliste, le médecin révolutionnaire?
— Non. Toujours, il mettait ses actions au service de ses convictions.
Ne comptez pas sur Camilo pour ternir l'auréole sous le béret étoilé.
Et la violence?
— Celle des armes était pour lui le dernier choix, après l'échec des autres.
Mais Cuba a bien changé depuis l'écroulement du bloc soviétique qui compensait en partie l'embargo américain. Le documentaire ne se penche pas sur l'après-Che. «Y vivre au jour le jour est une lutte constante, dit-il. Dans les conditions qui sont les nôtres, essayer d'imposer un projet différent sur notre territoire constitue un exemple pour l'Amérique latine. Mon pays est à 90 milles des États-Unis. Avant le Che, avant Castro, avant que Marx ne soit né, ils ont voulu conquérir Cuba. Nous combattons.»
— Et tous ces prisonniers politiques?
«Quand vous m'en direz le nombre, on pourra discuter», répond-il d'un ton sec.
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