Festival des films du monde - Lueur sur les banlieues
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Pascal Elbé surprend avec un film complexe situé dans un univers zonard où tout peut arriver.
Après un passé d'acteur et de scénariste, le Français Pascal Elbé réalise son premier long métrage, Tête de Turc, présenté en compétition au FFM, polar doublé d'une chronique sur la jeunesse black-blanc-beur révoltée des banlieues françaises.
Survient un temps où les acteurs de France ou d'ailleurs se lassent un peu de jouer les comiques, les beaux gosses ou les tendres copains. Un temps où ils ont envie d'arracher les étiquettes, de prouver aux autres et à eux même, qu'ils ont des facettes méconnues et combien plus riches... «En France, on vous enferme dans un genre à la vitesse grand V, résume Pascal Elbé. Mais c'est à nous de corriger le tir.»
On l'avait vu dans Père et Fils de Michel Boujenah, tourné au Québec, et où il jouait un des fils de Philippe Noiret. Il fit un retour en nos neiges pour Romaine par moins trente. Il nous trouve plus polis que les Français, s'adapte et écoute, partage même quelques traits physiques avec Patrick Huard, en plus fragile. Pour un peu, on l'adopterait.
Cet acteur-là, après des débuts au théâtre, connut ses années de comédie auprès de Gérard Jugnot et des autres, puis sa période «films de gars», avec incursions dans le film noir. Il joue beaucoup et s'y ennuie parfois. Accoucher de scénarios à quatre mains (Mauvaise foi avec Roschdy Zem et Père et Fils avec Boujenah) lui permit de prendre le métier par l'autre bout.
L'envie d'écrire et de réaliser son propre film le taraudait. Il s'est jeté à l'eau avec un sujet en tête; l'histoire d'un gamin des cités écartelé entre sa conscience et son avenir.
Tant qu'à se lancer dans la réalisation, Elbé décida d'aller là où nul ne l'attendait, soit un polar sur fond de drame des cités. Les banlieues en flammes et en révolte ponctuent les actualités françaises. Des faits divers l'ont inspiré. «Les jeunes des banlieues vomissent leur terre natale, mais se sentent rejetés par les Français. Les programmes de réinsertion sont un échec social.»
Son film, qu'il décrit comme une tragédie grecque, aborde le parcours d'un adolescent turc (le nouveau venu Samir Makhlouf) dans une banlieue sinistre. Lors d'une échauffourée, il tire un cocktail Molotov sur la voiture d'un médecin (joué par Elbé) avant de sortir le blessé de sa bagnole incendiée. Héros et salaud, honoré et tabassé. Tout pour mal dormir.
Dans la peau du flic arménien qui veut faire la fête à l'assaillant de son frère: Roschdy Zem, aux origines algériennes. Dans celle de la mère de l'ado: l'actrice israélienne Ronit Elkabetz, réincarnée en Turque, tout comme le jeune acteur d'origine algérienne. Devenu médecin arménien aussi, Pascal Elbé, pourtant Juif algérien par ses parents. «J'ai adoré faire valser les étiquettes», dira le cinéaste.
Déjà dans ses scénarios précédents, il mettait en scène la famille. Tête de Turc est aussi une ode aux mères courages qui élèvent seules des enfants dans un milieu difficile. «La famille contient tout: les notions de rédemption, de culpabilité, la trahison aussi.»
Il s'affiche en désaccord avec la répression, mais croit à la responsabilité des gens après un crime. «Mon jeune héros ira en prison, mais il en sortira. J'ai mis de l'espoir au bout avec un amour qui s'amorce aussi pour sa mère. C'est mon goût. Tant pis pour les critiques qui n'apprécient pas.»
Montrer patte blanche
Pascal Elbé dut d'abord apprivoiser le terrain, se documenter. Être accepté dans une banlieue presque à l'abandon à 30 kilomètres de Paris ne fut pas une mince affaire. «Il faut montrer patte blanche.» On lui a volé sa caméra. Il reçut des menaces, mais le cinéaste trouve bien plus ingrat de tourner dans les quartiers chics, où personne ne supporte de voir une rue fermée pour une minute de tournage. «Dans la cité, j'ai été chaleureusement accueilli. Et vraiment, le plus difficile fut de convaincre en amont les financiers d'embarquer dans le projet. J'ai commencé le film sans avoir bouclé le montage financier, sans distributeurs.» Finalement, la Warner crut en lui et sauva sa mise.
Pascal Elbé émaille son discours de références cinéphiliques: les néoréalistes italiens, le Germano-Turc Fatih Akin, Scorsese et James Gray, le Mexicain Iñárritu, etc. Tout sauf des Français, en somme. «En France, les comédies doivent être très drôles et les films d'auteur, très sérieux. On ne trouve pas de place pour l'éclatement entre les genres. Ça reste au premier degré.»
Il a la piqûre, Pascal Elbé, écrit son second film, l'histoire d'un imposteur, en produira un autre: le premier long métrage de l'actrice italienne Laura Morante, jouera aussi bientôt aux côtés d'Yvan Attal. «Jouer me reposera, mais j'aime me donner des défis, bouger, explorer.» Il a envie de surprendre, Pascal Elbé. Il le fait déjà.
Sans prêchi-prêcha
Et le film? Sans constituer un modèle du genre, et malgré quelques raccourcis de scénario, Tête de Turc, oeuvre complexe, se défend fort bien. Avec un début très dynamique alors que les jeunes passent à l'attaque contre le médecin, par rage, pour rien. «Je ne sais pas», dira simplement le héros, ça démarre en flèche. Le film, en plans beaucoup plus serrés, entre ensuite dans l'univers privé des personnages: le flic est livré par un Roschdy Zem, toujours percutant, Pascal Elbé incarne plus mollement le médecin blessé. Quant à Ronit Elkabetz, sa dignité et son intensité élèvent le rôle de la mère à celui d'icône. Même le jeune Makhlouf, servi par sa candeur, humanise le rôle du voyou malgré lui. Les changements de ton sont habiles et le cinéaste, à l'écoute de ses personnages, nous épargne toute notion de prêchi-prêcha, au risque d'y égarer un peu son point de vue.
Même si le personnage du flic possède ses tiroirs creux — une mystérieuse culpabilité pour la mort d'un frère au cours de l'enfance —, sa rédemption polit ses angles. Le dénouement apparaît beaucoup plus faible, surtout la porte ouverte sur une romance entre la Turque et l'Arménien, happy-end à travers lequel Pascal Elbé déclare s'être fait plaisir, mais qui casse la complexité de l'ensemble, là où une fin plus ouverte aurait sans doute mieux servi l'ambiguïté de ses thèmes.
Survient un temps où les acteurs de France ou d'ailleurs se lassent un peu de jouer les comiques, les beaux gosses ou les tendres copains. Un temps où ils ont envie d'arracher les étiquettes, de prouver aux autres et à eux même, qu'ils ont des facettes méconnues et combien plus riches... «En France, on vous enferme dans un genre à la vitesse grand V, résume Pascal Elbé. Mais c'est à nous de corriger le tir.»
On l'avait vu dans Père et Fils de Michel Boujenah, tourné au Québec, et où il jouait un des fils de Philippe Noiret. Il fit un retour en nos neiges pour Romaine par moins trente. Il nous trouve plus polis que les Français, s'adapte et écoute, partage même quelques traits physiques avec Patrick Huard, en plus fragile. Pour un peu, on l'adopterait.
Cet acteur-là, après des débuts au théâtre, connut ses années de comédie auprès de Gérard Jugnot et des autres, puis sa période «films de gars», avec incursions dans le film noir. Il joue beaucoup et s'y ennuie parfois. Accoucher de scénarios à quatre mains (Mauvaise foi avec Roschdy Zem et Père et Fils avec Boujenah) lui permit de prendre le métier par l'autre bout.
L'envie d'écrire et de réaliser son propre film le taraudait. Il s'est jeté à l'eau avec un sujet en tête; l'histoire d'un gamin des cités écartelé entre sa conscience et son avenir.
Tant qu'à se lancer dans la réalisation, Elbé décida d'aller là où nul ne l'attendait, soit un polar sur fond de drame des cités. Les banlieues en flammes et en révolte ponctuent les actualités françaises. Des faits divers l'ont inspiré. «Les jeunes des banlieues vomissent leur terre natale, mais se sentent rejetés par les Français. Les programmes de réinsertion sont un échec social.»
Son film, qu'il décrit comme une tragédie grecque, aborde le parcours d'un adolescent turc (le nouveau venu Samir Makhlouf) dans une banlieue sinistre. Lors d'une échauffourée, il tire un cocktail Molotov sur la voiture d'un médecin (joué par Elbé) avant de sortir le blessé de sa bagnole incendiée. Héros et salaud, honoré et tabassé. Tout pour mal dormir.
Dans la peau du flic arménien qui veut faire la fête à l'assaillant de son frère: Roschdy Zem, aux origines algériennes. Dans celle de la mère de l'ado: l'actrice israélienne Ronit Elkabetz, réincarnée en Turque, tout comme le jeune acteur d'origine algérienne. Devenu médecin arménien aussi, Pascal Elbé, pourtant Juif algérien par ses parents. «J'ai adoré faire valser les étiquettes», dira le cinéaste.
Déjà dans ses scénarios précédents, il mettait en scène la famille. Tête de Turc est aussi une ode aux mères courages qui élèvent seules des enfants dans un milieu difficile. «La famille contient tout: les notions de rédemption, de culpabilité, la trahison aussi.»
Il s'affiche en désaccord avec la répression, mais croit à la responsabilité des gens après un crime. «Mon jeune héros ira en prison, mais il en sortira. J'ai mis de l'espoir au bout avec un amour qui s'amorce aussi pour sa mère. C'est mon goût. Tant pis pour les critiques qui n'apprécient pas.»
Montrer patte blanche
Pascal Elbé dut d'abord apprivoiser le terrain, se documenter. Être accepté dans une banlieue presque à l'abandon à 30 kilomètres de Paris ne fut pas une mince affaire. «Il faut montrer patte blanche.» On lui a volé sa caméra. Il reçut des menaces, mais le cinéaste trouve bien plus ingrat de tourner dans les quartiers chics, où personne ne supporte de voir une rue fermée pour une minute de tournage. «Dans la cité, j'ai été chaleureusement accueilli. Et vraiment, le plus difficile fut de convaincre en amont les financiers d'embarquer dans le projet. J'ai commencé le film sans avoir bouclé le montage financier, sans distributeurs.» Finalement, la Warner crut en lui et sauva sa mise.
Pascal Elbé émaille son discours de références cinéphiliques: les néoréalistes italiens, le Germano-Turc Fatih Akin, Scorsese et James Gray, le Mexicain Iñárritu, etc. Tout sauf des Français, en somme. «En France, les comédies doivent être très drôles et les films d'auteur, très sérieux. On ne trouve pas de place pour l'éclatement entre les genres. Ça reste au premier degré.»
Il a la piqûre, Pascal Elbé, écrit son second film, l'histoire d'un imposteur, en produira un autre: le premier long métrage de l'actrice italienne Laura Morante, jouera aussi bientôt aux côtés d'Yvan Attal. «Jouer me reposera, mais j'aime me donner des défis, bouger, explorer.» Il a envie de surprendre, Pascal Elbé. Il le fait déjà.
Sans prêchi-prêcha
Et le film? Sans constituer un modèle du genre, et malgré quelques raccourcis de scénario, Tête de Turc, oeuvre complexe, se défend fort bien. Avec un début très dynamique alors que les jeunes passent à l'attaque contre le médecin, par rage, pour rien. «Je ne sais pas», dira simplement le héros, ça démarre en flèche. Le film, en plans beaucoup plus serrés, entre ensuite dans l'univers privé des personnages: le flic est livré par un Roschdy Zem, toujours percutant, Pascal Elbé incarne plus mollement le médecin blessé. Quant à Ronit Elkabetz, sa dignité et son intensité élèvent le rôle de la mère à celui d'icône. Même le jeune Makhlouf, servi par sa candeur, humanise le rôle du voyou malgré lui. Les changements de ton sont habiles et le cinéaste, à l'écoute de ses personnages, nous épargne toute notion de prêchi-prêcha, au risque d'y égarer un peu son point de vue.
Même si le personnage du flic possède ses tiroirs creux — une mystérieuse culpabilité pour la mort d'un frère au cours de l'enfance —, sa rédemption polit ses angles. Le dénouement apparaît beaucoup plus faible, surtout la porte ouverte sur une romance entre la Turque et l'Arménien, happy-end à travers lequel Pascal Elbé déclare s'être fait plaisir, mais qui casse la complexité de l'ensemble, là où une fin plus ouverte aurait sans doute mieux servi l'ambiguïté de ses thèmes.
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