Libre opinion - Du cinéma comme art
Je suis en train de mettre la dernière main à la prochaine édition du guide DVD de la Boîte noire et je constate que la section intitulée «Nouveautés non présentées en salle» va atteindre cette année le chiffre record de 300 titres! Oui, 300 longs métrages de fiction présentés dans leur pays d'origine et en festivals, mais personae non gratae sur les écrans du Québec.
Trois cents titres, soit une moyenne de six films par semaine qui n'auront pas été projetés devant public ni bénéficié de la visibilité des relations publiques, des critiques et d'un budget de promotion. Et pourtant, Montréal est sans conteste la ville la plus cinéphile en Amérique, car les Québécois sont les Nord-Américains les plus ouverts à la production filmique venant d'ailleurs, tout en appréciant leur cinéma, choyés par une production locale abondante, diversifiée et exceptionnelle si on considère la taille de notre population.
Mais voilà, le réseau de salles dédié à «l'autre» cinéma, à ce cinéma qu'on dit d'auteur, de création et d'ailleurs, est des plus étriqué.
Les effets de la fermeture des deux salles principales d'eXcentris se font lourdement sentir et, succédant à une offre de films appauvrie et famélique, la menace économique qui plane sur le milieu de la distribution indépendante se vérifie chaque semaine par ces sorties «à la sauvette» ou en catimini d'oeuvres pourtant primées dans leur pays d'origine ou par les grands festivals internationaux.
Le cinéma est un art, un art qui coûte cher à produire et à commercialiser, et la guerre qui sévit pour le contrôle des écrans fait depuis toujours la même victime: le cinéma d'auteur et de création. La renaissance d'eXcentris en un complexe de cinq salles administré par un OSBL nous semble être la seule issue acceptable pour sortir la cinéphilie québécoise de l'étranglement par manque de lieu de projection.
Les exploitants privés et les grandes chaînes lancent cris et opposition à l'engagement de l'État dans un projet de haut-lieu de la cinéphilie et font secrètement jouer les mécanismes du lobbying pour en bloquer les avenues, mais leur feuille de route ne plaide aucunement en leur faveur, car, à quelques exceptions près, ces aficionados du box-office ne présentent et n'ont jamais projeté que les films porteurs du cinéma étranger ou québécois en s'alignant sur le calendrier fermement dicté par le grand patron hollywoodien.
Ce débat nous amène à un autre débat qui a cours actuellement: la SODEC devrait-elle se réorienter et investir davantage dans la production commerciale et populaire, ou plutôt privilégier ce cinéma qui ne fait pas nécessairement éclater le box-office en été, mais voyage dans les festivals internationaux, se vend en distribution dans d'autres pays — tout à l'opposé de nos gentilles comédies d'été — et connaît souvent une pérennité qui échappe aux produits à consommation allégée?
Vieux débat qui inlassablement refait surface, car si le cinéma est à la fois commerce et art et que les deux états parfois se conjuguent, c'est-à-dire qu'un film possédant une vraie signature rejoigne le grand public, il s'agit de l'exception plutôt que de la règle. Mais, un fait demeure, le cinéma qui ose et invente, le cinéma qui propose une vision du monde qui dérange, qu'elle soit engagée, sociale, critique ou contestataire, ce cinéma ne saurait survivre et rayonner sans un espace de diffusion approprié au coeur de la plus importante ville du Québec.
Sans ce lieu de combat et d'avant-garde, les organismes subventionnaires auront toujours beau jeu de décréter que le cinéma d'auteur et de création n'intéresse personne. Ne faut-il craindre alors un effet de censure par absence de lieu de diffusion? Et risquer de museler nos créateurs et d'enterrer vivantes leurs oeuvres et notre identité dans le pop-corn de la machine hollywoodienne?
Nous croyons que le public cinéphile mérite un lieu consacré au cinéma d'auteur et de création, nous croyons que l'industrie de la distribution indépendante doit pouvoir compter sur un réseau fiable de salles et que la pierre d'assise de ce réseau est un lieu dont la mission claire et affirmée est de faire rayonner le cinéma d'ici et le cinéma comme art, un lieu transparent dans sa gestion et responsable devant un conseil d'administration fort et représentatif du milieu, qui solidifiera les secteurs de la production et de la distribution indépendantes et fera bénéficier le public québécois de l'offre diversifiée, riche et audacieuse à laquelle il a droit.
Car tous les Québécois profiteront d'une offre de films élargie et bénéficieront de la prospérité d'un secteur indépendant solide et, par conséquent, plus audacieux. Et nos artisans et créateurs auront enfin un accès garanti à la diffusion de leur travail et pourront espérer rejoindre le public pour lequel ils oeuvrent.
***
François Poitras - Président-fondateur de la Boîte noire
Trois cents titres, soit une moyenne de six films par semaine qui n'auront pas été projetés devant public ni bénéficié de la visibilité des relations publiques, des critiques et d'un budget de promotion. Et pourtant, Montréal est sans conteste la ville la plus cinéphile en Amérique, car les Québécois sont les Nord-Américains les plus ouverts à la production filmique venant d'ailleurs, tout en appréciant leur cinéma, choyés par une production locale abondante, diversifiée et exceptionnelle si on considère la taille de notre population.
Mais voilà, le réseau de salles dédié à «l'autre» cinéma, à ce cinéma qu'on dit d'auteur, de création et d'ailleurs, est des plus étriqué.
Les effets de la fermeture des deux salles principales d'eXcentris se font lourdement sentir et, succédant à une offre de films appauvrie et famélique, la menace économique qui plane sur le milieu de la distribution indépendante se vérifie chaque semaine par ces sorties «à la sauvette» ou en catimini d'oeuvres pourtant primées dans leur pays d'origine ou par les grands festivals internationaux.
Le cinéma est un art, un art qui coûte cher à produire et à commercialiser, et la guerre qui sévit pour le contrôle des écrans fait depuis toujours la même victime: le cinéma d'auteur et de création. La renaissance d'eXcentris en un complexe de cinq salles administré par un OSBL nous semble être la seule issue acceptable pour sortir la cinéphilie québécoise de l'étranglement par manque de lieu de projection.
Les exploitants privés et les grandes chaînes lancent cris et opposition à l'engagement de l'État dans un projet de haut-lieu de la cinéphilie et font secrètement jouer les mécanismes du lobbying pour en bloquer les avenues, mais leur feuille de route ne plaide aucunement en leur faveur, car, à quelques exceptions près, ces aficionados du box-office ne présentent et n'ont jamais projeté que les films porteurs du cinéma étranger ou québécois en s'alignant sur le calendrier fermement dicté par le grand patron hollywoodien.
Ce débat nous amène à un autre débat qui a cours actuellement: la SODEC devrait-elle se réorienter et investir davantage dans la production commerciale et populaire, ou plutôt privilégier ce cinéma qui ne fait pas nécessairement éclater le box-office en été, mais voyage dans les festivals internationaux, se vend en distribution dans d'autres pays — tout à l'opposé de nos gentilles comédies d'été — et connaît souvent une pérennité qui échappe aux produits à consommation allégée?
Vieux débat qui inlassablement refait surface, car si le cinéma est à la fois commerce et art et que les deux états parfois se conjuguent, c'est-à-dire qu'un film possédant une vraie signature rejoigne le grand public, il s'agit de l'exception plutôt que de la règle. Mais, un fait demeure, le cinéma qui ose et invente, le cinéma qui propose une vision du monde qui dérange, qu'elle soit engagée, sociale, critique ou contestataire, ce cinéma ne saurait survivre et rayonner sans un espace de diffusion approprié au coeur de la plus importante ville du Québec.
Sans ce lieu de combat et d'avant-garde, les organismes subventionnaires auront toujours beau jeu de décréter que le cinéma d'auteur et de création n'intéresse personne. Ne faut-il craindre alors un effet de censure par absence de lieu de diffusion? Et risquer de museler nos créateurs et d'enterrer vivantes leurs oeuvres et notre identité dans le pop-corn de la machine hollywoodienne?
Nous croyons que le public cinéphile mérite un lieu consacré au cinéma d'auteur et de création, nous croyons que l'industrie de la distribution indépendante doit pouvoir compter sur un réseau fiable de salles et que la pierre d'assise de ce réseau est un lieu dont la mission claire et affirmée est de faire rayonner le cinéma d'ici et le cinéma comme art, un lieu transparent dans sa gestion et responsable devant un conseil d'administration fort et représentatif du milieu, qui solidifiera les secteurs de la production et de la distribution indépendantes et fera bénéficier le public québécois de l'offre diversifiée, riche et audacieuse à laquelle il a droit.
Car tous les Québécois profiteront d'une offre de films élargie et bénéficieront de la prospérité d'un secteur indépendant solide et, par conséquent, plus audacieux. Et nos artisans et créateurs auront enfin un accès garanti à la diffusion de leur travail et pourront espérer rejoindre le public pour lequel ils oeuvrent.
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François Poitras - Président-fondateur de la Boîte noire
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