Entrevue - Le cinéaste des contradictions
Le réalisateur Stéphane Brizé revisite l'éternel triangle amoureux dans son film Mademoiselle Chambon
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Le cinéaste Stéphane Brizé
On reconnaît ses films à leur délicatesse, à leur absence d'effets percutants et de sentiments excessifs. Les drames se dessinent souvent à travers des regards légèrement imbibés de larmes ou quelques gestes malhabiles, car ses personnages, et pas seulement masculins, sont rarement bavards. Avec Le Bleu des villes, Je ne suis pas là pour être aimé et maintenant Mademoiselle Chambon, qui sortira en salle vendredi prochain, le cinéaste français Stéphane Brizé affiche une cohérence émouvante, et qui n'a rien de la redite.
De passage à Montréal en novembre dernier dans le cadre du festival Cinémania, Stéphane Brizé ne se fait pas prier pour parler de sa démarche, et n'hésite pas à corriger son interlocuteur — avec un tact irréprochable — lorsqu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la lecture que l'on fait de ses films. Car si l'aspirante chanteuse du Bleu des villes, le huissier aigri de Je ne suis pas là... et le maçon au tempérament responsable de Mademoiselle Chambon semblent tous passer à côté de leur vie, le cinéaste ne croit pas que le constat soit aussi brutal. «Ce n'est pas toujours quelque chose qui est dit consciemment, précise-t-il. Et je ne crois pas que Jean, le personnage du maçon interprété par Vincent Lindon, vive une grande douleur dans sa vie.»
Et pourtant, cet homme de peu de mots, conjoint fidèle de la belle Anne-Marie (jouée par la superbe Aure Atika, que l'on a pu voir dans OSS 117 et récemment dans Les Doigts croches, de Ken Scott), va succomber, bien malgré lui, aux charmes plus discrets mais bien réels de l'institutrice de son fils, la fameuse mademoiselle Chambon (Sandrine Kiberlain). Évidemment, on retrouve là l'éternel triangle amoureux, qui ne cesse d'être revisité, et Stéphane Brizé en était conscient. Il ne cache d'ailleurs pas la crainte qu'il éprouvait à l'écriture, celle que tout cela soit «inintéressant à filmer». Et pourtant, cette adaptation très libre du roman d'Eric Holder prouve tout le contraire.
Lumineuse idée tordue
Il fut d'abord très avisé en choisissant Aure Atika pour le rôle de l'épouse légitime. «Si j'avais choisi pour Jean une femme un peu grise, un peu terne, tout le monde aurait compris que ce n'était pas compliqué de tomber amoureux de quelqu'un d'autre. Et contrairement à l'image que l'actrice projette dans beaucoup de comédies populaires, Aure affiche plusieurs des qualités de son personnage: simplicité, humilité, modestie. Quand je vois cette fragilité chez un acteur, je lui montre que je ne suis pas dupe des manoeuvres qu'il fait pour la cacher aux autres cinéastes...»
Même si la chose n'est pas très connue ici, Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain ont longtemps formé un couple à la ville, séparés depuis cinq ans mais toujours parents d'une fillette et en très bons termes, selon Brizé. Les réunir à l'écran après leur dernière collaboration (Le Septième Ciel, de Benoît Jacquot, en 1997) pouvait ressembler à «une idée tordue». «Je trouvais qu'ils allaient bien ensemble, dit le cinéaste sans malice, et la vie avait eu raison bien avant moi en les réunissant. Quand j'ai proposé le nom de Sandrine à Vincent, il ne voulait pas, craignant de jouer dans des choses trop personnelles. Mais c'est lui, un peu plus tard dans la journée, qui m'a dit qu'il changeait d'idée: ça ne l'arrangeait toujours pas, mais il ne voulait pas que Sandrine passe à côté d'un si beau rôle à cause de lui.»
Cette idée tordue est devenue tout simplement lumineuse à l'écran. Car ce maçon taciturne et cette institutrice, violoniste à ses heures et d'une discrétion qui la rend encore plus séduisante, forment un fragile tandem qui est à la base même de ce film admirable de désirs refoulés et de malentendus attendrissants. Cette chimie entre deux acteurs au sommet de leur art, et sans donner l'impression de «travailler», Stéphane Brizé croit l'avoir obtenue grâce à son regard «bienveillant mais jamais complaisant». Oui, leur histoire personnelle a nourri son film, avoue-t-il sans ambages, mais pas de la manière qu'il croyait. «On ne voyait pas leur habitude d'être ensemble... mais cette peur de se retrouver côte à côte, et qui fait largement écho à celle des deux personnages du film.» Pour celui qui aime explorer «les grandes contradictions intérieures», ce rapprochement cinématographique ne pouvait que l'inspirer.
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Collaborateur du Devoir
De passage à Montréal en novembre dernier dans le cadre du festival Cinémania, Stéphane Brizé ne se fait pas prier pour parler de sa démarche, et n'hésite pas à corriger son interlocuteur — avec un tact irréprochable — lorsqu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la lecture que l'on fait de ses films. Car si l'aspirante chanteuse du Bleu des villes, le huissier aigri de Je ne suis pas là... et le maçon au tempérament responsable de Mademoiselle Chambon semblent tous passer à côté de leur vie, le cinéaste ne croit pas que le constat soit aussi brutal. «Ce n'est pas toujours quelque chose qui est dit consciemment, précise-t-il. Et je ne crois pas que Jean, le personnage du maçon interprété par Vincent Lindon, vive une grande douleur dans sa vie.»
Et pourtant, cet homme de peu de mots, conjoint fidèle de la belle Anne-Marie (jouée par la superbe Aure Atika, que l'on a pu voir dans OSS 117 et récemment dans Les Doigts croches, de Ken Scott), va succomber, bien malgré lui, aux charmes plus discrets mais bien réels de l'institutrice de son fils, la fameuse mademoiselle Chambon (Sandrine Kiberlain). Évidemment, on retrouve là l'éternel triangle amoureux, qui ne cesse d'être revisité, et Stéphane Brizé en était conscient. Il ne cache d'ailleurs pas la crainte qu'il éprouvait à l'écriture, celle que tout cela soit «inintéressant à filmer». Et pourtant, cette adaptation très libre du roman d'Eric Holder prouve tout le contraire.
Lumineuse idée tordue
Il fut d'abord très avisé en choisissant Aure Atika pour le rôle de l'épouse légitime. «Si j'avais choisi pour Jean une femme un peu grise, un peu terne, tout le monde aurait compris que ce n'était pas compliqué de tomber amoureux de quelqu'un d'autre. Et contrairement à l'image que l'actrice projette dans beaucoup de comédies populaires, Aure affiche plusieurs des qualités de son personnage: simplicité, humilité, modestie. Quand je vois cette fragilité chez un acteur, je lui montre que je ne suis pas dupe des manoeuvres qu'il fait pour la cacher aux autres cinéastes...»
Même si la chose n'est pas très connue ici, Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain ont longtemps formé un couple à la ville, séparés depuis cinq ans mais toujours parents d'une fillette et en très bons termes, selon Brizé. Les réunir à l'écran après leur dernière collaboration (Le Septième Ciel, de Benoît Jacquot, en 1997) pouvait ressembler à «une idée tordue». «Je trouvais qu'ils allaient bien ensemble, dit le cinéaste sans malice, et la vie avait eu raison bien avant moi en les réunissant. Quand j'ai proposé le nom de Sandrine à Vincent, il ne voulait pas, craignant de jouer dans des choses trop personnelles. Mais c'est lui, un peu plus tard dans la journée, qui m'a dit qu'il changeait d'idée: ça ne l'arrangeait toujours pas, mais il ne voulait pas que Sandrine passe à côté d'un si beau rôle à cause de lui.»
Cette idée tordue est devenue tout simplement lumineuse à l'écran. Car ce maçon taciturne et cette institutrice, violoniste à ses heures et d'une discrétion qui la rend encore plus séduisante, forment un fragile tandem qui est à la base même de ce film admirable de désirs refoulés et de malentendus attendrissants. Cette chimie entre deux acteurs au sommet de leur art, et sans donner l'impression de «travailler», Stéphane Brizé croit l'avoir obtenue grâce à son regard «bienveillant mais jamais complaisant». Oui, leur histoire personnelle a nourri son film, avoue-t-il sans ambages, mais pas de la manière qu'il croyait. «On ne voyait pas leur habitude d'être ensemble... mais cette peur de se retrouver côte à côte, et qui fait largement écho à celle des deux personnages du film.» Pour celui qui aime explorer «les grandes contradictions intérieures», ce rapprochement cinématographique ne pouvait que l'inspirer.
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