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    Les habits neufs de la SODEC

    22 avril 2010 |Collectif d'auteurs | Cinéma
    Le 31 mars dernier, dans sa toute première allocution publique en tant que président et chef de la direction de la SODEC, M. François Macerola s'est inquiété du positionnement de la société d'État et a déclaré ceci: «La phrase qui dit que la SODEC est dévouée au cinéma d'auteur devra disparaître au profit d'une SODEC dévouée au cinéma et à la diversité des styles et des genres. [...] Je ne vois pas pourquoi la SODEC serait moins fière d'investir dans De père en flic que dans J'ai tué ma mère de Xavier Dolan. Je ne veux pas que les films rentables soient laissés à Téléfilm.»

    Mais quels sont donc ces films «rentables» dont parle M. Macerola, et qui, de plus, seraient «laissés» à Téléfilm?

    Il faut savoir que pour assurer sa rentabilité, un film doit générer des revenus équivalant, en moyenne, à quatre fois son coût de production. Par exemple, de 2005 à 2009, les cinq «films locomotives» ont un coût moyen de production s'élevant à 6,1 millions de dollars. Il leur faut donc générer un revenu moyen de 24 millions de dollars, via les recettes au guichet, l'exploitation DVD et les ventes à l'international, pour couvrir leurs frais et rembourser leurs investisseurs, ce qui est rarissime, comme en témoignent les rapports d'investissement publiés chaque année par Téléfilm Canada.

    Hormis Les Invasions barbares et peut-être La Grande Séduction, existe-t-il un seul long métrage québécois produit au cours des 20 dernières années ayant réussi à rembourser complètement ses investisseurs publics? Étant donné l'étroitesse de notre marché et les obstacles inhérents à l'exportation, nos films — mais aussi notre télévision, notre chanson, notre théâtre et notre littérature, pour ne nommer que les arts les plus «populaires» — ne peuvent exister, dans toute leur diversité, qu'avec le soutien de l'État. Orienter l'industrie cinématographique sur une quasi-impossibilité statistique nous apparaît aberrant.

    Leurre

    La rentabilité vantée par M. Macerola est donc un leurre, tout comme sa crainte que la SODEC ne soit identifiée qu'au cinéma d'auteur. Qu'on en juge plutôt: des 50 films ayant connu le plus grand succès au box-office au cours des cinq dernières années, 43 ont bénéficié de l'investissement de la SODEC en production.

    Pour bien comprendre la portée des déclarations de M. Macerola et la nature de nos préoccupations, il est important de savoir qu'il a été directeur de Téléfilm Canada de 1995 à 2001, et que le régime des enveloppes à la performance a été instauré sous sa direction. On se rappellera que ces enveloppes, pouvant s'élever jusqu'à 3,5 millions de dollars, sont octroyées automatiquement, sans que les scénarios soient évalués, aux producteurs et distributeurs dont les films obtiennent la recette au guichet la plus élevée, sans égard à leur coût de production et de mise en marché.

    Cette politique controversée équivaut à la privatisation de près de la moitié des fonds publics investis par Téléfilm au profit de quelques grosses compagnies, et favorise presque exclusivement des films s'alignant sur des critères strictement commerciaux, et ce, trop souvent au détriment de la qualité culturelle des projets.

    Diversité

    Contrairement à ce que M. Macerola laisse entendre, c'est à la SODEC que l'on retrouve un réel appui à la diversité des styles et des genres cinématographiques. En effet, en plus de soutenir la grande majorité des films s'illustrant au guichet, la SODEC est un investisseur décisif dans la plupart des films se distinguant dans les festivals québécois, canadiens et étrangers. Ainsi, au cours de l'année 2009, on a pu voir les films J'ai tué ma mère de Xavier Dolan et Polytechnique de Denis Villeneuve, tous deux sélectionnés à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, qui ont également obtenu de nombreux honneurs, ici comme ailleurs, mais aussi Nuages sur la ville de

    Simon Galiero, prix Focus-Cinémathèque québécoise, remis au meilleur long métrage canadien au Festival du nouveau cinéma, et Les Signes vitaux de Sophie Deraspe, prix du meilleur long métrage canadien au Festival de Whistler, également en sélection officielle au prestigieux Festival de Rotterdam.

    Tous ces films primés, dont trois sont à très petits budgets, ont été refusés par l'équipe d'analystes de Téléfilm Canada, et n'auraient donc pu voir le jour sans l'appui éclairé de la SODEC. [...]

    Au cours de son allocution, M. Macerola a précisé n'avoir aucune intention de réduire la participation de la SODEC dans les films d'auteur; mais à lire son discours, on est en droit de penser que les principales stratégies qu'il entend mettre de l'avant ne pourront profiter qu'aux grosses compagnies de production et de distribution, celles-là mêmes qui profitent déjà des enveloppes à la performance de Téléfilm Canada.

    Contrôle des coûts


    M. Macerola souligne avec justesse le fait que l'État québécois a contribué largement au financement de notre cinéma, et invite tous les acteurs du milieu à réfléchir à de nouvelles approches: «À nous d'être imaginatifs pour trouver de nouvelles sources de financement.»

    Nous partageons ses préoccupations, mais nous croyons que la course au nouveau financement n'est pas la seule avenue à explorer. Depuis dix ans, le coût de production moyen des films québécois a connu une hausse vertigineuse: on savait déjà que le coût moyen de production avait augmenté de 163 % entre 2000 et 2006. En novembre dernier, on apprenait qu'en une seule année, soit de 2007-2008 à 2008-2009, le coût des longs métrages québécois avait connu une nouvelle hausse de 1,6 million de dollars.

    Dans un contexte où les fonds publics alloués au cinéma sont non seulement limités mais aussi constamment menacés, étant donné l'état des finances publiques, et au moment où le nombre de projets soumis aux organismes s'est sensiblement accru, il est grand temps de s'interroger: comment une hausse aussi astronomique des coûts de production peut-elle se justifier? Et à qui profite-t-elle?

    Si nous prenons la parole aujourd'hui, c'est pour affirmer notre amour du cinéma québécois et dire haut et fort notre désir d'une cinématographie nationale originale et diversifiée, ancrée dans notre culture tout en étant ouverte sur le monde. La SODEC est un acteur déterminant dans le succès populaire et critique du cinéma québécois. Nous souhaitons que, sous la direction de M. Macerola, elle continue à jouer pleinement son rôle.

    ***

    Ont signé ce texte: Bernard Émond, Catherine Martin, Nathalie Saint-Pierre, Céline Baril, Pascale Ferland, Sylvain L’Espérance, Philippe Falardeau, Sylvie Groulx, Rodrigue Jean, Jean-Pierre Lefebvre, Bernadette Payeur, Sébastien Rose, Jeremy Peter Allen, Denis Chouinard, Denis Villeneuve, Léa Pool, Hugo Latulippe, Xavier Dolan, François Delisle, Robin Aubert, Sophie Deraspe, André Forcier, Jeannine Gagné, Jeanne Crépeau, Fernand Dansereau, German Gutierrez, Mary Ellen Davis, Iolande Cadrin-Rossignol, Claude Fortin, Michka Saäl, Denys Desjardins, Julie Hivon, Gilles Noël, Robert Daudelin, Gérard Grugeau, Georges Privet, André Pâquet, Nicole Giguère, Jean-Claude Coulbois, Danielle Leblanc, Eve Lamont, Pascal Gélinas, Mathieu Denis, Jean Tessier, Marc Bisaillon, Christine Falco, Denis Langlois, Marcel Jean, Guillaume Lévesque, Lucie Lambert, Jacques Bérubé, Albéric Aurtenèche, Sébastien Pilote, Jean Beaudry, Benoit Pilon, Mireille Dansereau, Sylvie Van Brabant, Serge Noël, Yanick Létourneau, Frédérick Pelletier, Diane Poitras, Louise Fillion.

     
     
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