Robert Morin, Double visage
Avec Journal d'un coopérant, en salle vendredi prochain, Robert Morin réduit en charpie le mythe de l'aide internationale à travers un personnage à double visage qu'il incarne lui-même.
Photo : Atopia distribution
Depuis plus d'un quart de siècle, il tisse une oeuvre à nulle autre pareille, à cheval sur toutes les ambivalences, où le noir n'est jamais tout à fait noir et où le blanc est toujours taché. Une oeuvre qui rejette en des formes éclatées la moindre zone de confort et ravage les bonnes consciences.
«J'aime le cinéma d'ambiguïté, affirme Robert Morin. Le cinéaste de Papa à la chasse aux lagopèdes et de Petit Pow! Pow! Noël précise être allergique aux personnages à la psychologie primaire, alors que l'être humain est si complexe, avec tant de coins d'ombre. «Disons que je préfère Shakespeare à James Cameron. C'est cette ambiguïté à la frontière de l'amour, de la haine et de la responsabilité qui me fascine. Mes films démontrent à quel point on aime mal et à quel point on s'en justifie toujours.» Plongeant une fois de plus le spectateur en plein malaise, il secoue à travers Journal d'un coopérant le mythe de l'aide internationale.
Le gouffre
Ce film a déjà fait couler beaucoup d'encre, puisque le cinéaste avait entrepris de le diffuser en fragments sur le Web, appelant l'internaute à modifier son cours. Une première du genre. «La construction du film le permettait. Chaque jour avait son chapitre livré au fur et à mesure.» Mais l'expérience fut moins concluante que prévu. Il espérait recevoir de ses correspondants des scènes vidéo significatives à incorporer peut-être au film. «J'ai surtout reçu des messages écrits, la plupart sans grand intérêt. Les gens qui s'expriment sont plutôt conservateurs et veulent du Walt Disney. Si j'avais suivi leurs avis, j'aurais eu un happy end... Certains croyaient l'action réelle et ne voyaient pas que je tournais une fiction. Mais environ 2 % des commentaires m'ont été utiles pour mieux définir la psychologie de mon personnage.»
Après la sortie de son film Que Dieu bénisse l'Amérique, Morin avait eu envie de vivre une expérience de coopération, histoire de se rendre utile. Mais les renseignements glanés sur la coopération internationale lui firent découvrir d'alarmantes statistiques (présentes dans le film), démontrant à quel point les fonds servent surtout à raffermir les liens économiques des anciennes colonies et que, mal distribués, ils font plus de mal que de bien. Ça l'a refroidi. Lors du tournage d'Un dimanche à Kigali, sur lequel sa conjointe Andrée-Line Beauparlant travaillait comme directrice artistique, il s'était rendu au Rwanda, avait observé les grosses cabanes des Blancs et la misère des pauvres, également tous ces bonshommes âgés avec des petites filles de seize ans. Des conversations avec un ami qui avait fait de la coopération ont achevé de plomber à ses yeux le phénomène. Exit son projet d'exil momentané.
«Je voulais faire un autre film à la première personne, mettant en scène un personnage fragile qui s'expose. Journal d'un coopérant fut écrit en une semaine au Mexique, mais 50 % de sa matière est restée alors que le reste se transformait au fil du tournage et du montage. J'ai respecté en tout cas toutes mes intentions initiales.»
Dans Journal d'un coopérant, Robert Morin se met lui-même en scène en technicien québécois rempli au départ de bonnes intentions qui part travailler en Afrique dans un pays non identifié (on a tourné à Bujumbura, au Burundi) pour une ONG qui installe des stations radios. Son héros se filme avec une caméra subjective et capte des images de son quotidien en Afrique. Mais la corruption, la violence du pays, les désillusions de tous ordres et ses doutes transformés en certitudes sur l'inefficacité du système, sans oublier ses pulsions personnelles qui le poussent vers une préadolescente, l'entraînent dans un gouffre. «J'ai utilisé l'ellipse pour les scènes de sexe. C'était plus fort. Ce que je désirais avant tout était de créer une métaphore entre l'aide internationale et le rapport aux enfants», précise Morin.
Voyager léger
Son film fut tourné avec une petite caméra HD, une mini-équipe et lui comme acteur, ce qui s'avérait plus simple. Seule la jeune actrice Jani Alban avait été sélectionnée à Montréal. Les autres interprètes, français ou africains, furent choisis sur place. «Mon intention n'était pas de montrer une Afrique d'extrême misère ou postgénocidaire. Plutôt celle de tous les jours. L'accent devait être placé d'abord sur un petit monsieur qui perd ses illusions.» Ce qui n'empêche pas des scènes dramatiques: ce procès fait au mari d'une femme à qui il a coupé les deux bras pour la punir d'être enceinte d'une fille plutôt que d'un garçon, ces jeunes rebelles armés transformés en bandits des grands chemins qui volent et parfois tuent les occupants des véhicules, etc. «Pour la question de la pédophilie, j'ai consulté des psychologues. Le personnage fait partie de ceux qui tombent amoureux des enfants. D'autres ne font que les exploiter à des fins sexuelles.»
Le cinéaste affirme avoir éprouvé un grand plaisir à incarner ce personnage ambigu qui passe du docteur Jekyll à monsieur Hyde. «Ce fut le plus grand rôle de ma vie et je l'ai poussé à la hauteur de mes limites.» Robert Morin, membre fondateur de la Coop Vidéo de Montréal, a l'habitude de voyager léger. Journal d'un coopérant fut réalisé avec 900 000 $, mais son projet, longtemps laissé en friche, de tourner 4 soldats, une adaptation du roman d'Hubert Mingarelli, film de guerre qui réclame un budget de 3,5 millions, sera déposé en septembre. Il a toujours plusieurs fers au feu de toute façon et peut aussi bien réaliser bientôt sa propre adaptation du Docteur Jekyll et monsieur Hyde avec une minicaméra et des moyens de fortune.
«J'aime le cinéma d'ambiguïté, affirme Robert Morin. Le cinéaste de Papa à la chasse aux lagopèdes et de Petit Pow! Pow! Noël précise être allergique aux personnages à la psychologie primaire, alors que l'être humain est si complexe, avec tant de coins d'ombre. «Disons que je préfère Shakespeare à James Cameron. C'est cette ambiguïté à la frontière de l'amour, de la haine et de la responsabilité qui me fascine. Mes films démontrent à quel point on aime mal et à quel point on s'en justifie toujours.» Plongeant une fois de plus le spectateur en plein malaise, il secoue à travers Journal d'un coopérant le mythe de l'aide internationale.
Le gouffre
Ce film a déjà fait couler beaucoup d'encre, puisque le cinéaste avait entrepris de le diffuser en fragments sur le Web, appelant l'internaute à modifier son cours. Une première du genre. «La construction du film le permettait. Chaque jour avait son chapitre livré au fur et à mesure.» Mais l'expérience fut moins concluante que prévu. Il espérait recevoir de ses correspondants des scènes vidéo significatives à incorporer peut-être au film. «J'ai surtout reçu des messages écrits, la plupart sans grand intérêt. Les gens qui s'expriment sont plutôt conservateurs et veulent du Walt Disney. Si j'avais suivi leurs avis, j'aurais eu un happy end... Certains croyaient l'action réelle et ne voyaient pas que je tournais une fiction. Mais environ 2 % des commentaires m'ont été utiles pour mieux définir la psychologie de mon personnage.»
Après la sortie de son film Que Dieu bénisse l'Amérique, Morin avait eu envie de vivre une expérience de coopération, histoire de se rendre utile. Mais les renseignements glanés sur la coopération internationale lui firent découvrir d'alarmantes statistiques (présentes dans le film), démontrant à quel point les fonds servent surtout à raffermir les liens économiques des anciennes colonies et que, mal distribués, ils font plus de mal que de bien. Ça l'a refroidi. Lors du tournage d'Un dimanche à Kigali, sur lequel sa conjointe Andrée-Line Beauparlant travaillait comme directrice artistique, il s'était rendu au Rwanda, avait observé les grosses cabanes des Blancs et la misère des pauvres, également tous ces bonshommes âgés avec des petites filles de seize ans. Des conversations avec un ami qui avait fait de la coopération ont achevé de plomber à ses yeux le phénomène. Exit son projet d'exil momentané.
«Je voulais faire un autre film à la première personne, mettant en scène un personnage fragile qui s'expose. Journal d'un coopérant fut écrit en une semaine au Mexique, mais 50 % de sa matière est restée alors que le reste se transformait au fil du tournage et du montage. J'ai respecté en tout cas toutes mes intentions initiales.»
Dans Journal d'un coopérant, Robert Morin se met lui-même en scène en technicien québécois rempli au départ de bonnes intentions qui part travailler en Afrique dans un pays non identifié (on a tourné à Bujumbura, au Burundi) pour une ONG qui installe des stations radios. Son héros se filme avec une caméra subjective et capte des images de son quotidien en Afrique. Mais la corruption, la violence du pays, les désillusions de tous ordres et ses doutes transformés en certitudes sur l'inefficacité du système, sans oublier ses pulsions personnelles qui le poussent vers une préadolescente, l'entraînent dans un gouffre. «J'ai utilisé l'ellipse pour les scènes de sexe. C'était plus fort. Ce que je désirais avant tout était de créer une métaphore entre l'aide internationale et le rapport aux enfants», précise Morin.
Voyager léger
Son film fut tourné avec une petite caméra HD, une mini-équipe et lui comme acteur, ce qui s'avérait plus simple. Seule la jeune actrice Jani Alban avait été sélectionnée à Montréal. Les autres interprètes, français ou africains, furent choisis sur place. «Mon intention n'était pas de montrer une Afrique d'extrême misère ou postgénocidaire. Plutôt celle de tous les jours. L'accent devait être placé d'abord sur un petit monsieur qui perd ses illusions.» Ce qui n'empêche pas des scènes dramatiques: ce procès fait au mari d'une femme à qui il a coupé les deux bras pour la punir d'être enceinte d'une fille plutôt que d'un garçon, ces jeunes rebelles armés transformés en bandits des grands chemins qui volent et parfois tuent les occupants des véhicules, etc. «Pour la question de la pédophilie, j'ai consulté des psychologues. Le personnage fait partie de ceux qui tombent amoureux des enfants. D'autres ne font que les exploiter à des fins sexuelles.»
Le cinéaste affirme avoir éprouvé un grand plaisir à incarner ce personnage ambigu qui passe du docteur Jekyll à monsieur Hyde. «Ce fut le plus grand rôle de ma vie et je l'ai poussé à la hauteur de mes limites.» Robert Morin, membre fondateur de la Coop Vidéo de Montréal, a l'habitude de voyager léger. Journal d'un coopérant fut réalisé avec 900 000 $, mais son projet, longtemps laissé en friche, de tourner 4 soldats, une adaptation du roman d'Hubert Mingarelli, film de guerre qui réclame un budget de 3,5 millions, sera déposé en septembre. Il a toujours plusieurs fers au feu de toute façon et peut aussi bien réaliser bientôt sa propre adaptation du Docteur Jekyll et monsieur Hyde avec une minicaméra et des moyens de fortune.
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