Marcel Simard, 1945-2010 - Je suis en deuil... et en colère!
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Sociologue de formation, Marcel Simard était un homme avec une conscience sociale aiguë. Il était un artiste et un producteur engagés.
Mon ami Marcel Simard, réalisateur, scénariste, producteur, mari, père et grand-père n'est plus. Son corps a été retrouvé sans vie samedi matin dans sa voiture. Mon ami Marcel n'a pas eu un accident de la route ou un malaise cardiaque, il a volontairement mis fin à ses jours.
En choisissant cette façon de tirer sa révérence, il nous oblige — comme il l'a fait fréquemment dans ses oeuvres — à regarder en face des réalités que la société préfère trop souvent ignorer. Sa disparition tragique touche de plein fouet trois grands tabous: d'abord le suicide et la dépression, qui sont encore trop souvent regardés comme des maladies honteuses! Sa mort soulève également un pan d'un voile sur un sujet devenu pratiquement encore plus intouchable: le financement des oeuvres audiovisuelles au Québec.
Marcel Simard était mon ami depuis près de 25 ans. C'est avec lui, en sortant de l'université, que j'ai fait mes premières armes en production cinématographique aux Productions du Lundi matin, où j'ai réalisé mon premier long métrage Marie s'en va-t-en ville. Nous sommes devenus amis en travaillant ensemble et — chose rare — notre amitié avait résisté à l'épreuve des mille et une tensions que signifient produire et réaliser des films.
Audacieux
Sociologue de formation, il était un homme avec une conscience sociale aiguë. Il était un artiste et un producteur engagés. C'est avec lui et les Productions Virage, qu'il avait fondées, que j'ai pu faire des documentaires difficiles comme Des marelles et des petites filles ainsi que Des billes des ballons et des garçons sur les conditions des enfants dans le monde. Plus récemment, c'est encore avec Virage que je réalisais Martha qui vient du froid sur la déportation des Inuits québécois au pôle Nord.
Marcel avait de l'audace et très souvent, il a gagné des paris risqués en réussissant à produire des films que personne d'autre n'aurait osé faire. Sa témérité et sa détermination sont légendaires tout comme sa grande humanité et son empathie envers les petites gens.
Quand il mettait sa sensibilité d'écorché vif au service du réalisateur talentueux qu'il était, cela a donné des films touchants et d'une grande beauté comme Toujours à part des autres ou Love-moi, et tant d'autres oeuvres inclassables qui n'ont pas toujours reçu la reconnaissance qu'elles auraient méritée.
Dans les films qu'il créait comme dans ceux qu'il produisait, Marcel cherchait d'abord un contenu fort et des sujets porteurs de questionnements avant un quelconque profit financier.
Personnalité lumineuse
Personnellement, lorsque je terminais de regarder un film qu'il avait réalisé ou qu'il avait produit, je sortais toujours plus émue, plus instruite ou plus ouverte à une situation que je ne l'étais auparavant. Et n'est-ce pas là la plus belle qualité d'une oeuvre: sa capacité de nous transformer un tant soit peu et parfois même de nous rendre un brin une meilleure personne?
C'est avec lui, et plus tard avec sa compagne, Monique Simard, qui s'était jointe à la compagnie, que de nombreux jeunes cinéastes ont fait leurs premières oeuvres. De plus, fait remarquable, lorsqu'on sait la frilosité d'un grand nombre de producteurs concernant les cinéastes femmes, les Productions Virage étaient parmi les maisons qui ont produit le plus grand nombre de films de réalisatrices au Québec.
Ce mélange merveilleux d'audace, d'humanisme et de créativité faisait de Marcel Simard une personne à la fois lumineuse et d'une grande humilité. Si ces formidables qualités lui ont valu la sympathie de nombreuses personnes, elles lui ont aussi parfois coûté très cher.
Responsable
Dans un contexte où les règles du jeu devenaient extrêmement difficiles pour la production audiovisuelle d'ici, la précarité de nombreuses boîtes est devenue évidente. Et ce, tout spécialement pour les genres dont il s'est toujours fait le défenseur, soit le documentaire et le film d'auteur.
Pour certains, déposer le bilan de leur entreprise ne représente peut-être qu'une formalité et ils peuvent le faire sans trop d'états d'âme, habitués qu'ils sont à jongler avec des millions et la vie des gens. Ce n'était pas le cas de Marcel qui, d'origine modeste, se sentait toujours personnellement responsable.
D'ailleurs, peu de gens le savent, mais il avait mis tout l'argent de la vente de sa maison (de la rue Champagneur) dans sa compagnie Virage l'an dernier et quelques jours avant sa mort, il avait réussi à rembourser de peine et de misère — par honneur et par solidarité — tous les individus (directeurs photo, cinéastes, attachés de presse, etc.) créanciers.
Cinéma d'auteur
Il y a sûrement plusieurs choses que l'on pourrait reprocher à mon ami, dont je porte le deuil aujourd'hui, mais certainement pas de ne pas avoir respecté les gens avec qui il travaillait, ni d'avoir essayé de toutes ses forces de faire en sorte que le cinéma d'auteur reprenne la place qui lui est due.
Dans ce que l'on appelle pompeusement l'industrie cinématographique d'ici, la très grande majorité des productions audiovisuelles est financée par les institutions et les différents ordres de gouvernement et ne génère JAMAIS DE PROFIT DANS LES COFFRES DE L'ÉTAT.
Malgré ce fait, depuis quelques années, on a décidé de privilégier le «commercial» à tout crin (ça ne rapporte pas d'argent, mais ça paraît bien!). Et ce, au détriment du cinéma d'auteur et du cinéma documentaire qui ont pourtant toujours fait la renommée du cinéma d'ici (et qui causent souvent, malgré des budgets minuscules, de bien belles surprises aux guichets, comme le récent J'ai tué ma mère).
Que l'on me comprenne bien, je n'ai rien contre le cinéma ou la télé populaires, bien au contraire. Il n'y a pas de plus merveilleuse récompense, pour un réalisateur ou une réalisatrice, que de rejoindre le public.
En colère
Mais je suis en colère contre un système qui semble oublier l'importance, pour toute la société, d'avoir accès à une vaste diversité d'oeuvres culturelles de qualité.
Je suis en colère de voir une «industrie» soutenue par tous les citoyens — et dont la raison d'être est justement notre différence culturelle — se diriger vers un calque de la culture américaine.
Ne sommes-nous pas tous unanimes à applaudir le fait que l'on ait réussi à décréter que la culture n'était pas un produit comme les autres et qu'elle ne devait pas être liée aux seules lois du marché (sinon, nous serons noyés et mangés très rapidement par l'offre américaine!)?
Je suis en colère de constater qu'une grande partie du milieu semble sous-estimer la pertinence de films et d'émissions de télévision qui ont une immense plus-value culturelle et qui tracent souvent la voie vers l'ouverture d'un genre qui, plus tard, deviendra des succès d'audience.
Je suis en colère de constater que les créateurs et les créatrices d'ici sont de plus en plus les otages des diktats de la grille horaire des télédiffuseurs, des cotes d'écoute et du potentiel commercial des oeuvres.
Je suis en colère que l'on ait pu laisser s'écrouler une boîte de production, si importante dans le paysage audiovisuel québécois, comme l'était les Productions Virage.
Je suis en colère que l'on ferme les yeux sur les drames humains qui se cachent derrière des politiques injustes et injustifiables.
Oui, mon ami Marcel mettait du coeur dans tout ce qu'il entreprenait. Ses récents ennuis financiers, exacerbés par sa fragilité et sa sensibilité à fleur de peau, lui ont fait perdre le sommeil, puis la santé et finalement la vie! Quel gâchis!
Marcel, je suis en colère mais surtout terriblement triste. Aujourd'hui, je pleure avec ta femme, tes enfants et tes amis. Mais très bientôt, je retrousserai mes manches et je terminerai le beau film que nous devions faire ensemble. Ironiquement, le thème est l'au-delà... J'imagine que d'où tu seras, tu pourras encore m'aider et m'inspirer comme tu l'as si souvent fait dans le passé.
Très bientôt, je rangerai mes mouchoirs et je continuerai à m'indigner pour celles et ceux qui n'ont pas voix au chapitre ou qui — comme toi — se sont tus beaucoup trop tôt.
*****
Marquise Lepage - Réalisatrice
En choisissant cette façon de tirer sa révérence, il nous oblige — comme il l'a fait fréquemment dans ses oeuvres — à regarder en face des réalités que la société préfère trop souvent ignorer. Sa disparition tragique touche de plein fouet trois grands tabous: d'abord le suicide et la dépression, qui sont encore trop souvent regardés comme des maladies honteuses! Sa mort soulève également un pan d'un voile sur un sujet devenu pratiquement encore plus intouchable: le financement des oeuvres audiovisuelles au Québec.
Marcel Simard était mon ami depuis près de 25 ans. C'est avec lui, en sortant de l'université, que j'ai fait mes premières armes en production cinématographique aux Productions du Lundi matin, où j'ai réalisé mon premier long métrage Marie s'en va-t-en ville. Nous sommes devenus amis en travaillant ensemble et — chose rare — notre amitié avait résisté à l'épreuve des mille et une tensions que signifient produire et réaliser des films.
Audacieux
Sociologue de formation, il était un homme avec une conscience sociale aiguë. Il était un artiste et un producteur engagés. C'est avec lui et les Productions Virage, qu'il avait fondées, que j'ai pu faire des documentaires difficiles comme Des marelles et des petites filles ainsi que Des billes des ballons et des garçons sur les conditions des enfants dans le monde. Plus récemment, c'est encore avec Virage que je réalisais Martha qui vient du froid sur la déportation des Inuits québécois au pôle Nord.
Marcel avait de l'audace et très souvent, il a gagné des paris risqués en réussissant à produire des films que personne d'autre n'aurait osé faire. Sa témérité et sa détermination sont légendaires tout comme sa grande humanité et son empathie envers les petites gens.
Quand il mettait sa sensibilité d'écorché vif au service du réalisateur talentueux qu'il était, cela a donné des films touchants et d'une grande beauté comme Toujours à part des autres ou Love-moi, et tant d'autres oeuvres inclassables qui n'ont pas toujours reçu la reconnaissance qu'elles auraient méritée.
Dans les films qu'il créait comme dans ceux qu'il produisait, Marcel cherchait d'abord un contenu fort et des sujets porteurs de questionnements avant un quelconque profit financier.
Personnalité lumineuse
Personnellement, lorsque je terminais de regarder un film qu'il avait réalisé ou qu'il avait produit, je sortais toujours plus émue, plus instruite ou plus ouverte à une situation que je ne l'étais auparavant. Et n'est-ce pas là la plus belle qualité d'une oeuvre: sa capacité de nous transformer un tant soit peu et parfois même de nous rendre un brin une meilleure personne?
C'est avec lui, et plus tard avec sa compagne, Monique Simard, qui s'était jointe à la compagnie, que de nombreux jeunes cinéastes ont fait leurs premières oeuvres. De plus, fait remarquable, lorsqu'on sait la frilosité d'un grand nombre de producteurs concernant les cinéastes femmes, les Productions Virage étaient parmi les maisons qui ont produit le plus grand nombre de films de réalisatrices au Québec.
Ce mélange merveilleux d'audace, d'humanisme et de créativité faisait de Marcel Simard une personne à la fois lumineuse et d'une grande humilité. Si ces formidables qualités lui ont valu la sympathie de nombreuses personnes, elles lui ont aussi parfois coûté très cher.
Responsable
Dans un contexte où les règles du jeu devenaient extrêmement difficiles pour la production audiovisuelle d'ici, la précarité de nombreuses boîtes est devenue évidente. Et ce, tout spécialement pour les genres dont il s'est toujours fait le défenseur, soit le documentaire et le film d'auteur.
Pour certains, déposer le bilan de leur entreprise ne représente peut-être qu'une formalité et ils peuvent le faire sans trop d'états d'âme, habitués qu'ils sont à jongler avec des millions et la vie des gens. Ce n'était pas le cas de Marcel qui, d'origine modeste, se sentait toujours personnellement responsable.
D'ailleurs, peu de gens le savent, mais il avait mis tout l'argent de la vente de sa maison (de la rue Champagneur) dans sa compagnie Virage l'an dernier et quelques jours avant sa mort, il avait réussi à rembourser de peine et de misère — par honneur et par solidarité — tous les individus (directeurs photo, cinéastes, attachés de presse, etc.) créanciers.
Cinéma d'auteur
Il y a sûrement plusieurs choses que l'on pourrait reprocher à mon ami, dont je porte le deuil aujourd'hui, mais certainement pas de ne pas avoir respecté les gens avec qui il travaillait, ni d'avoir essayé de toutes ses forces de faire en sorte que le cinéma d'auteur reprenne la place qui lui est due.
Dans ce que l'on appelle pompeusement l'industrie cinématographique d'ici, la très grande majorité des productions audiovisuelles est financée par les institutions et les différents ordres de gouvernement et ne génère JAMAIS DE PROFIT DANS LES COFFRES DE L'ÉTAT.
Malgré ce fait, depuis quelques années, on a décidé de privilégier le «commercial» à tout crin (ça ne rapporte pas d'argent, mais ça paraît bien!). Et ce, au détriment du cinéma d'auteur et du cinéma documentaire qui ont pourtant toujours fait la renommée du cinéma d'ici (et qui causent souvent, malgré des budgets minuscules, de bien belles surprises aux guichets, comme le récent J'ai tué ma mère).
Que l'on me comprenne bien, je n'ai rien contre le cinéma ou la télé populaires, bien au contraire. Il n'y a pas de plus merveilleuse récompense, pour un réalisateur ou une réalisatrice, que de rejoindre le public.
En colère
Mais je suis en colère contre un système qui semble oublier l'importance, pour toute la société, d'avoir accès à une vaste diversité d'oeuvres culturelles de qualité.
Je suis en colère de voir une «industrie» soutenue par tous les citoyens — et dont la raison d'être est justement notre différence culturelle — se diriger vers un calque de la culture américaine.
Ne sommes-nous pas tous unanimes à applaudir le fait que l'on ait réussi à décréter que la culture n'était pas un produit comme les autres et qu'elle ne devait pas être liée aux seules lois du marché (sinon, nous serons noyés et mangés très rapidement par l'offre américaine!)?
Je suis en colère de constater qu'une grande partie du milieu semble sous-estimer la pertinence de films et d'émissions de télévision qui ont une immense plus-value culturelle et qui tracent souvent la voie vers l'ouverture d'un genre qui, plus tard, deviendra des succès d'audience.
Je suis en colère de constater que les créateurs et les créatrices d'ici sont de plus en plus les otages des diktats de la grille horaire des télédiffuseurs, des cotes d'écoute et du potentiel commercial des oeuvres.
Je suis en colère que l'on ait pu laisser s'écrouler une boîte de production, si importante dans le paysage audiovisuel québécois, comme l'était les Productions Virage.
Je suis en colère que l'on ferme les yeux sur les drames humains qui se cachent derrière des politiques injustes et injustifiables.
Oui, mon ami Marcel mettait du coeur dans tout ce qu'il entreprenait. Ses récents ennuis financiers, exacerbés par sa fragilité et sa sensibilité à fleur de peau, lui ont fait perdre le sommeil, puis la santé et finalement la vie! Quel gâchis!
Marcel, je suis en colère mais surtout terriblement triste. Aujourd'hui, je pleure avec ta femme, tes enfants et tes amis. Mais très bientôt, je retrousserai mes manches et je terminerai le beau film que nous devions faire ensemble. Ironiquement, le thème est l'au-delà... J'imagine que d'où tu seras, tu pourras encore m'aider et m'inspirer comme tu l'as si souvent fait dans le passé.
Très bientôt, je rangerai mes mouchoirs et je continuerai à m'indigner pour celles et ceux qui n'ont pas voix au chapitre ou qui — comme toi — se sont tus beaucoup trop tôt.
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Marquise Lepage - Réalisatrice
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