L'Abitibi comme métaphore
Photo : Séville
Une scène du film «La Donation»
Film d'ouverture aujourd'hui au Festival d'Abitibi-Témiscamingue, avant de prendre l'affiche en salle vendredi prochain, La Donation de Bernard Émond, troisième volet de sa trilogie sur les vertus théologales, a déjà fait verser beaucoup d'encre. Mais le cinéma d'Émond ne passe jamais inaperçu...
Appelons ça un coup de foudre. Ce coin de pays sauvage traversé lors d'une tournée dans la région organisée par le festival abitibien a trouvé un écho en Bernard Émond: une austérité et une intégrité fondamentales soudain incarnées en arbres, en routes revêches, en mines ouvertes ou fermées. «Ces grands ciels, la liberté de ces paysages qui ne cherchent pas à plaire mais demandent à être découverts, correspondaient à l'esthétique de mes films», dit-il. L'Abitibi devient métaphore et couleur intérieure.
La Donation fut tourné au village de Normétal, et le cinéaste de La Neuvaine et de Contre toute espérance considérait comme une politesse élémentaire le fait d'aller le présenter en première québécoise au Festival d'Abitibi, aux côtés d'Élise Guilbault et de Jacques Godin. Le lendemain, le trio remettra le couvert pour une projection à Normétal.
À contre-courant
Dans La Neuvaine, Jeanne, incarnée par Élise Guilbault, médecin en grave crise existentielle, appelait la mort. La voici catapultée en Abitibi, à Normétal, venue remplacer un vieux médecin au bout de sa route (Jacques Godin). Et les gens de la place, avec leurs tourments et leurs petites joies, finissent par attacher la femme blessée à cet endroit perdu. Son sens du devoir aussi. Habituellement, ses personnages ne manquent pas à Élise Guilbault. Elle s'est étonnée d'éprouver cette joie à retrouver Jeanne, et sur un ton plus grave encore que dans La Neuvaine, habitée, en quête active, à l'écoute. Aucune référence n'est faite à La Neuvaine. «Ceux qui ont vu ce film ont une sorte de bonus pour comprendre le personnage, mais La Donation se tient tout seul», précise Émond.
Le thème est celui de la charité, du don de soi. Or, chaque fois que Bernard Émond (un non-croyant qui se dit muet devant les mystères de la vie) aborde des questions éthiques, fondement de son oeuvre hantée par la crise des valeurs, des voix s'élèvent pour lui dire qu'il s'exprime comme un curé. «J'avance à contre-courant, admet-il. Au Québec, le rejet viscéral de tout ce qui a été religieux arrange l'hédonisme et l'égoïsme contemporains. Pourtant, l'éthique demeure une affaire d'être humain. Et comment vivre sans elle? Lorsque plus personne ne se pose ce genre de questions, voyez à quelles dérives on assiste chez les politiciens et les financiers corrompus, les enseignants qui refusent d'assumer leurs rôles. Le rejet de l'histoire et des traditions a créé ce cynisme. Il va falloir recréer des liens.»
Le cinéaste espère qu'il n'est pas trop tard et craint pour l'avenir... «Les Québécois ont tellement jeté le bébé avec l'eau du bain que j'ai peur des grandes cassures.» Bernard Émond affirme quand même récolter beaucoup de gratitude dans le sillage de ses films, qui remettent les grandes valeurs humaines sur le tapis.
À ses comédiens principaux, Élise Guilbault et Jacques Godin, le cinéaste a demandé d'en faire le minimum, leur gardant la bride sur le cou afin d'éliminer tout le superflu. Mais la comédienne, naturellement si expressive, avoue avoir eu souvent envie d'en rajouter. Elle se retenait, entrait dans la rigueur requise. «Jeanne est en noir, digne, élégante, mais ne joue jamais avec la séduction.»
Visages et paysages
Deux mois de tournage, pour elle, là-bas, à vivre au rythme de Normétal, à craindre un peu la nuit.
«Le film aborde la conscience de l'être. Par-delà sa douleur, Jeanne accepte finalement de vivre. J'aime incarner quelqu'un qui ne cherche pas à être à la mode, comme j'apprécie l'intégrité de Bernard Émond. Il a son propre chant. C'est beau.»
«Les regards des acteurs sont en douleur, admet Émond. C'était l'orientation voulue. J'ai coupé une scène où Jeanne embrassait le boulanger, elle enlevait du mystère... Mais j'ai multiplié les gros plans sur les traits de mes acteurs. Il n'y a rien que j'aime davantage que les visages, à part les paysages. Les uns ici répondent aux autres.»
Jacques Godin, qui entre de son côté dans la peau du vieux médecin au bord de la retraite, précise aimer son personnage, avec sa part d'ombre, ses responsabilités, sa bonté. «Un gars qui a le sens de la transmission, qui ne veut pas partir sans laisser sa place à une personne responsable. Au contact de la souffrance des autres, il a transcendé la sienne, trouvé un sens à sa vie. Cette sobriété des personnages dans l'univers de Bernard Émond est un exercice difficile. Ils parlent peu, mais s'expriment de l'intérieur. À la télévision, tout va si vite, alors cette lenteur, ce souffle, ce rythme adapté à la vie d'un petit village m'ont semblé précieux.»
Les médecins, il connaît. Durant quatre ans et demi, à la télé de jadis, dans Septième Nord, il soignait des patients. Cette fois, dans l'ancien sanatorium de La Sarre devenu hôpital, durant trois semaines, Jacques Godin a vécu au contact d'un vrai univers médical, où la souffrance était partout.
Après avoir clos la trilogie des vertus théologales, Bernard Émond aimerait aborder d'autres valeurs, comme la pudeur, la fidélité, toujours à travers l'angle du non-croyant qui s'interroge sur le sens de l'existence. Pour l'instant, il écrit le scénario d'un film qui mettra en scène Patrick Drolet (le garçon pieux de La Neuvaine), histoire d'un jeune homme honnête qui reçoit en héritage de l'argent mal acquis.
«Non, je ne cherche pas à divertir. Trop de gens le font. Je regarde ailleurs», déclare-t-il.
Appelons ça un coup de foudre. Ce coin de pays sauvage traversé lors d'une tournée dans la région organisée par le festival abitibien a trouvé un écho en Bernard Émond: une austérité et une intégrité fondamentales soudain incarnées en arbres, en routes revêches, en mines ouvertes ou fermées. «Ces grands ciels, la liberté de ces paysages qui ne cherchent pas à plaire mais demandent à être découverts, correspondaient à l'esthétique de mes films», dit-il. L'Abitibi devient métaphore et couleur intérieure.
La Donation fut tourné au village de Normétal, et le cinéaste de La Neuvaine et de Contre toute espérance considérait comme une politesse élémentaire le fait d'aller le présenter en première québécoise au Festival d'Abitibi, aux côtés d'Élise Guilbault et de Jacques Godin. Le lendemain, le trio remettra le couvert pour une projection à Normétal.
À contre-courant
Dans La Neuvaine, Jeanne, incarnée par Élise Guilbault, médecin en grave crise existentielle, appelait la mort. La voici catapultée en Abitibi, à Normétal, venue remplacer un vieux médecin au bout de sa route (Jacques Godin). Et les gens de la place, avec leurs tourments et leurs petites joies, finissent par attacher la femme blessée à cet endroit perdu. Son sens du devoir aussi. Habituellement, ses personnages ne manquent pas à Élise Guilbault. Elle s'est étonnée d'éprouver cette joie à retrouver Jeanne, et sur un ton plus grave encore que dans La Neuvaine, habitée, en quête active, à l'écoute. Aucune référence n'est faite à La Neuvaine. «Ceux qui ont vu ce film ont une sorte de bonus pour comprendre le personnage, mais La Donation se tient tout seul», précise Émond.
Le thème est celui de la charité, du don de soi. Or, chaque fois que Bernard Émond (un non-croyant qui se dit muet devant les mystères de la vie) aborde des questions éthiques, fondement de son oeuvre hantée par la crise des valeurs, des voix s'élèvent pour lui dire qu'il s'exprime comme un curé. «J'avance à contre-courant, admet-il. Au Québec, le rejet viscéral de tout ce qui a été religieux arrange l'hédonisme et l'égoïsme contemporains. Pourtant, l'éthique demeure une affaire d'être humain. Et comment vivre sans elle? Lorsque plus personne ne se pose ce genre de questions, voyez à quelles dérives on assiste chez les politiciens et les financiers corrompus, les enseignants qui refusent d'assumer leurs rôles. Le rejet de l'histoire et des traditions a créé ce cynisme. Il va falloir recréer des liens.»
Le cinéaste espère qu'il n'est pas trop tard et craint pour l'avenir... «Les Québécois ont tellement jeté le bébé avec l'eau du bain que j'ai peur des grandes cassures.» Bernard Émond affirme quand même récolter beaucoup de gratitude dans le sillage de ses films, qui remettent les grandes valeurs humaines sur le tapis.
À ses comédiens principaux, Élise Guilbault et Jacques Godin, le cinéaste a demandé d'en faire le minimum, leur gardant la bride sur le cou afin d'éliminer tout le superflu. Mais la comédienne, naturellement si expressive, avoue avoir eu souvent envie d'en rajouter. Elle se retenait, entrait dans la rigueur requise. «Jeanne est en noir, digne, élégante, mais ne joue jamais avec la séduction.»
Visages et paysages
Deux mois de tournage, pour elle, là-bas, à vivre au rythme de Normétal, à craindre un peu la nuit.
«Le film aborde la conscience de l'être. Par-delà sa douleur, Jeanne accepte finalement de vivre. J'aime incarner quelqu'un qui ne cherche pas à être à la mode, comme j'apprécie l'intégrité de Bernard Émond. Il a son propre chant. C'est beau.»
«Les regards des acteurs sont en douleur, admet Émond. C'était l'orientation voulue. J'ai coupé une scène où Jeanne embrassait le boulanger, elle enlevait du mystère... Mais j'ai multiplié les gros plans sur les traits de mes acteurs. Il n'y a rien que j'aime davantage que les visages, à part les paysages. Les uns ici répondent aux autres.»
Jacques Godin, qui entre de son côté dans la peau du vieux médecin au bord de la retraite, précise aimer son personnage, avec sa part d'ombre, ses responsabilités, sa bonté. «Un gars qui a le sens de la transmission, qui ne veut pas partir sans laisser sa place à une personne responsable. Au contact de la souffrance des autres, il a transcendé la sienne, trouvé un sens à sa vie. Cette sobriété des personnages dans l'univers de Bernard Émond est un exercice difficile. Ils parlent peu, mais s'expriment de l'intérieur. À la télévision, tout va si vite, alors cette lenteur, ce souffle, ce rythme adapté à la vie d'un petit village m'ont semblé précieux.»
Les médecins, il connaît. Durant quatre ans et demi, à la télé de jadis, dans Septième Nord, il soignait des patients. Cette fois, dans l'ancien sanatorium de La Sarre devenu hôpital, durant trois semaines, Jacques Godin a vécu au contact d'un vrai univers médical, où la souffrance était partout.
Après avoir clos la trilogie des vertus théologales, Bernard Émond aimerait aborder d'autres valeurs, comme la pudeur, la fidélité, toujours à travers l'angle du non-croyant qui s'interroge sur le sens de l'existence. Pour l'instant, il écrit le scénario d'un film qui mettra en scène Patrick Drolet (le garçon pieux de La Neuvaine), histoire d'un jeune homme honnête qui reçoit en héritage de l'argent mal acquis.
«Non, je ne cherche pas à divertir. Trop de gens le font. Je regarde ailleurs», déclare-t-il.
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