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Libre opinion - Salut, le réalisateur nuancé !

Luc Picard - Comédien et réalisateur  15 octobre 2009  Cinéma
C'est con, tu me manques déjà tellement. J'aurais le goût de t'appeler pis de te demander ce que tu penses des réactions à la suite de la mort de Falardeau. J'aurais le goût de te demander ce que ça te fait, comment tu te sens, comment est-ce que tu penses que ça va nous affecter. Tu serais ému, je le sais. Tu serais ému pis après ça, tu trouverais une façon d'en rigoler. Tu trouvais toujours des façons de rigoler.

Faut jamais arrêter de regarder le soleil.

Je me souviens de ce jour où je jouais Lorenzaccio et que certaines critiques m'avaient été défavorables. J'étais tombé malade. J'avais 101 de fièvre et on a dû annuler la représentation du samedi soir. Un animateur de Radio-Canada avait laissé entendre que je me dégonflais à cause des mauvaises critiques. Toi, t'as fait ni une ni deux. Tu as appelé à l'émission pour les engueuler et leur dire: « Picard est malade comme un chien, alors foutez-lui la paix! »

J'étais pas surpris que tu fasses ça. Pas une seconde. De toutes les belles choses de toi, la plus impressionnante c'était ta loyauté, ton sens de l'amitié et de l'honneur. Cette soif d'absolu, cette candeur dans la réflexion. Tu ne t'es jamais trahi. T'avais la dignité d'un enfant, t'avais l'âme intacte.

Les enfants parlent avec leurs tripes. C'est parce qu'ils n'ont pas encore appris l'art du demi-mensonge déguisé en nuance. Ils n'ont pas appris à dire une chose dans le salon et une autre dans la cuisine. Ils ne se cachent pas, parce qu'ils présument qu'ils n'ont rien à cacher. Ils ne se savent pas nus. C'est pas toujours pratique, mais putain que c'est émouvant!

Ils ne décident pas d'aimer ou de ne pas aimer. Ils aiment. Ils ne choisissent pas leurs amours en fonction de leurs intérêts, ils choisissent leurs intérêts en fonction de leurs amours. Ils sont le sel de la terre. Ils sont irrésistibles.

Au fin fond du Brésil, je t'ai vu boire l'eau du puits d'un pauvre paysan. L'eau était brune et sale. Tu ne l'as pas bue pour prouver quelque chose. Tu ne l'as pas bue pour montrer que tu fraternisais avec les humbles de la terre. Tu l'as bue parce que t'avais soif et que tu ne voulais pas lui manquer de respect. Tu n'étais pas dédaigneux de la misère. Tu ne t'apitoyais pas non plus. T'avais de l'admiration pour ceux qui travaillent fort et qui sont honnêtes. Pas une admiration feinte et bien-pensante, mais une admiration authentique et inébranlable. Une admiration d'enfant. Une admiration partisane.

Brel disait que « le monde sommeille par manque d'imprudence ». Voilà ce dont tu n'as jamais manqué. Voilà ce qui nous manque cruellement par les temps qui courent et encore plus depuis ton départ.

T'avais le fou rire tellement attachant Pierre! T'avais le fou rire d'un amoureux déchiré. Amoureux des hommes, des femmes, des enfants, des peuples. Tu rugissais parfois comme un amant trahi, comme une bête blessée.

C'était facile de te condamner. C'était impossible de t'ignorer. Et pour moi, c'était impossible de ne pas t'aimer profondément.

Je préfère encore un honnête homme qui a un peu tort à l'occasion à un menteur qui a raison tout le temps. Trop facile d'être beau quand on se cache la moitié du visage, quand on dissimule. Toi, tu ne t'es jamais caché, tu ne t'es jamais fait beau. Et c'est si rare aujourd'hui, qu'on ne pouvait pas faire autrement que de s'arrêter et d'écouter. Un homme franc. Un homme libre. Mon ami, ce fut un honneur et un bonheur.
 
 
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