Portrait de groupe avec cinéaste
Les bancs d'école ou l'école de la vie? C'est le dilemme qui traverse de part en part An Education, le magnifique nouveau long métrage de la Danoise Lone Sherfig (Italien pour débutants), qui prend l'affiche ce week-end au terme d'un parcours sans faute dans le circuit festivalier, de Sundance au FNC en passant par Berlin et le Festival international du film de Toronto, où je me suis entretenu avec la cinéaste en septembre.
La filière classe moyenne
«Il me semble qu'il vaut mieux vieillir dans l'ordre naturel des choses que de brûler les étapes», affirme cette grande blonde énergique et souriante, née en 1959 à Copenhague, qui travaille le plus souvent en Grande-Bretagne, où l'histoire de Jenny, son héroïne, est campée. Nous sommes en 1962. Le royaume est sur le point de sortir de sa grande noirceur, sous l'impact de She Loves You des Beatles. Pour l'instant, les collégiennes comme Jenny (Carey Mulligan, une révélation) se comportent à peu près comme il faut. Elles font leurs devoirs, fument en cachette et rêvent de Paris en écoutant Juliette Greco et en lisant Sartre et Camus.
La rencontre de Jenny avec David (Peter Sarsgaard), un trentenaire sophistiqué et charmeur qui gagne sa vie de façon pas très nette, la fait dévier de son chemin. À coups de soirées dansantes dans les boîtes de nuit et les restaurants du West-End de Londres, la première de classe perd son rang, et son ambition d'aller à l'université cède le pas à un désir plus traditionnel de mariage et de belles toilettes.
«Les gens réagissent aux choses en fonction de l'éducation qu'ils ont reçue, ou pas», affirme la cinéaste. Jenny est issue de la classe moyenne, où elle a reçu une éducation très stricte de ses parents, qui néanmoins rêvent pour elle d'une instruction supérieure. «Et tout d'un coup elle se découvre un appétit pour une vie de luxe et d'oisiveté pour lequel il n'y avait pas encore de modèle à l'époque», rappelle la cinéaste, fascinée par les contradictions de son héroïne. «Elle lit les existentialistes, revendique le droit de ne rien ressentir et se jette dans les bras d'un homme qui va lui faire vivre un tour de manège émotionnel. Pareillement, les existentialistes parlaient de la mort de Dieu, alors que Jenny est préoccupée par son droit au bonheur.»
Le projet n'est pas d'elle. Écrit par Nick Hornby (About a Boy), inspiré d'un récit autobiographique de la journaliste Lynn Barber, le scénario était au troisième stade de réécriture quand Lone Sherfig a été appelée pour le réaliser. Et en faire un projet personnel, malgré tout. «Je suis capable de m'identifier à l'appétit d'apprendre de Jenny, et j'ai moi aussi fréquenté des mauvais garçons, dit-elle. Mais comme cinéaste, je ne voulais surtout pas me projeter dans l'histoire. Je voulais au contraire servir d'intermédiaire entre une histoire et le public. Le film est un portrait de groupe avec Jenny au milieu. Je suis nulle part sur la photo, sinon dans le climat que j'ai voulu instaurer.»
Imprévu
L'échelle économique du projet lui a néanmoins permis de donner au film une signature, de forger un ton personnel, d'exprimer un goût de la nuance reconnaissable dans tous ses films. «Quand on ne dispose pas d'un budget faramineux, comme c'est le cas ici, l'influence du réalisateur est plus facile à imposer. Il y a moins de décideurs, ça reste dans l'artisanat, et la priorité reste l'histoire à raconter.»
Ne cherchez cependant pas, dans An Education, les traits physiques de Dogma 95, école de dépouillement des cinéastes danois (Lars von Trier, Thomas Vinterberg et consorts) à laquelle elle a contribué en tournant Italien pour débutants en 2000 selon ses principes stricts: caméra à l'épaule, lumière naturelle, sans décors artificiels, interdiction d'effets de style, etc. Deux ans plus tard, la cinéaste avait déjà pris ses distances en tournant en Écosse Wilbur Wants to Kill Himself, un film plus classique dans sa forme, très personnel en vérité. An Education s'inscrit dans la même mouvance.
«Dogma a été une très bonne école pour moi. Elle m'a donné mon coffre à outils. Je suis contente d'avoir participé à ce mouvement qui me fait aujourd'hui valoriser l'honnêteté, l'innocence, la vérité, surtout dans le jeu des acteurs et qui, sur le plateau, me fait percevoir les obstacles comme des cadeaux davantage que comme des problèmes. Dogma m'a aidée à établir des priorités et à demeurer alerte, à l'écoute de l'imprévu.»
Imprévu. Comme succès imprévu. An Education nous arrive porté par un écho favorable et des rumeurs d'Oscar pour sa jeune vedette. Lone Sherfig rêve déjà d'être ailleurs. «Je veux faire quelque chose de noir, de masculin. Je ne m'intéresse pas du tout à moi en tant que sujet. J'ai envie de m'éloigner de mon centre de gravité. Donc, je fantasme, je veux plus d'hommes, plus de bagnoles, plus de fusils», dit-elle en riant. Dogme est bel et bien mort. Vive sa reine!
Collaborateur du Devoir
La filière classe moyenne
«Il me semble qu'il vaut mieux vieillir dans l'ordre naturel des choses que de brûler les étapes», affirme cette grande blonde énergique et souriante, née en 1959 à Copenhague, qui travaille le plus souvent en Grande-Bretagne, où l'histoire de Jenny, son héroïne, est campée. Nous sommes en 1962. Le royaume est sur le point de sortir de sa grande noirceur, sous l'impact de She Loves You des Beatles. Pour l'instant, les collégiennes comme Jenny (Carey Mulligan, une révélation) se comportent à peu près comme il faut. Elles font leurs devoirs, fument en cachette et rêvent de Paris en écoutant Juliette Greco et en lisant Sartre et Camus.
La rencontre de Jenny avec David (Peter Sarsgaard), un trentenaire sophistiqué et charmeur qui gagne sa vie de façon pas très nette, la fait dévier de son chemin. À coups de soirées dansantes dans les boîtes de nuit et les restaurants du West-End de Londres, la première de classe perd son rang, et son ambition d'aller à l'université cède le pas à un désir plus traditionnel de mariage et de belles toilettes.
«Les gens réagissent aux choses en fonction de l'éducation qu'ils ont reçue, ou pas», affirme la cinéaste. Jenny est issue de la classe moyenne, où elle a reçu une éducation très stricte de ses parents, qui néanmoins rêvent pour elle d'une instruction supérieure. «Et tout d'un coup elle se découvre un appétit pour une vie de luxe et d'oisiveté pour lequel il n'y avait pas encore de modèle à l'époque», rappelle la cinéaste, fascinée par les contradictions de son héroïne. «Elle lit les existentialistes, revendique le droit de ne rien ressentir et se jette dans les bras d'un homme qui va lui faire vivre un tour de manège émotionnel. Pareillement, les existentialistes parlaient de la mort de Dieu, alors que Jenny est préoccupée par son droit au bonheur.»
Le projet n'est pas d'elle. Écrit par Nick Hornby (About a Boy), inspiré d'un récit autobiographique de la journaliste Lynn Barber, le scénario était au troisième stade de réécriture quand Lone Sherfig a été appelée pour le réaliser. Et en faire un projet personnel, malgré tout. «Je suis capable de m'identifier à l'appétit d'apprendre de Jenny, et j'ai moi aussi fréquenté des mauvais garçons, dit-elle. Mais comme cinéaste, je ne voulais surtout pas me projeter dans l'histoire. Je voulais au contraire servir d'intermédiaire entre une histoire et le public. Le film est un portrait de groupe avec Jenny au milieu. Je suis nulle part sur la photo, sinon dans le climat que j'ai voulu instaurer.»
Imprévu
L'échelle économique du projet lui a néanmoins permis de donner au film une signature, de forger un ton personnel, d'exprimer un goût de la nuance reconnaissable dans tous ses films. «Quand on ne dispose pas d'un budget faramineux, comme c'est le cas ici, l'influence du réalisateur est plus facile à imposer. Il y a moins de décideurs, ça reste dans l'artisanat, et la priorité reste l'histoire à raconter.»
Ne cherchez cependant pas, dans An Education, les traits physiques de Dogma 95, école de dépouillement des cinéastes danois (Lars von Trier, Thomas Vinterberg et consorts) à laquelle elle a contribué en tournant Italien pour débutants en 2000 selon ses principes stricts: caméra à l'épaule, lumière naturelle, sans décors artificiels, interdiction d'effets de style, etc. Deux ans plus tard, la cinéaste avait déjà pris ses distances en tournant en Écosse Wilbur Wants to Kill Himself, un film plus classique dans sa forme, très personnel en vérité. An Education s'inscrit dans la même mouvance.
«Dogma a été une très bonne école pour moi. Elle m'a donné mon coffre à outils. Je suis contente d'avoir participé à ce mouvement qui me fait aujourd'hui valoriser l'honnêteté, l'innocence, la vérité, surtout dans le jeu des acteurs et qui, sur le plateau, me fait percevoir les obstacles comme des cadeaux davantage que comme des problèmes. Dogma m'a aidée à établir des priorités et à demeurer alerte, à l'écoute de l'imprévu.»
Imprévu. Comme succès imprévu. An Education nous arrive porté par un écho favorable et des rumeurs d'Oscar pour sa jeune vedette. Lone Sherfig rêve déjà d'être ailleurs. «Je veux faire quelque chose de noir, de masculin. Je ne m'intéresse pas du tout à moi en tant que sujet. J'ai envie de m'éloigner de mon centre de gravité. Donc, je fantasme, je veux plus d'hommes, plus de bagnoles, plus de fusils», dit-elle en riant. Dogme est bel et bien mort. Vive sa reine!
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