Capitalisme: une histoire d'indifférence
Photo : Agence Reuters
Michael Moore
Le documentariste Michael Moore s'attaque au système capitaliste dans son nouvel essai cinématographique. Seulement, il n'y a à peu près que là que s'exprime la rage contre la machine du système-monde. Comment expliquer ce troublant silence sur fond de crise?
Le hasard, cette providence des incroyants, fait parfois bizarrement les choses. Hier arrivait en salle Capitalisme: une histoire d'amour, du documentariste américain Michael Moore, abonné aux charges pachydermiques, macaroniques, mais très peu subtiles. Au même moment, le public rendait un dernier hommage à Pierre Falardeau, cinéaste québécois décédé il y a une semaine, engagé pour « la liberté et l'indépendance », y compris dans la farce grossière du personnage d'Elvis Gratton, servi jusqu'à plus soif. Think big, 'stie...
Quel est le lien? Si on disait que dans un cas comme dans l'autre s'affiche la seule et unique manière populaire et médiatique de critiquer « le système » aujourd'hui: par la bouffonnerie tonitruante.
« On voit très peu de critiques radicales de la société, et celles qu'on voit sont habituellement caricaturales, note Anne-Marie Gingras, professeure au département de science politique de l'Université Laval, spécialiste de la communication politique. On a surtout droit aux critiques en forme de coup de gueule, de coup de poing, celles de Léo-Paul Lauzon, de Michel Chartrand, de Pierre Farlardeau ou de Michael Moore. Leurs interventions étaient ou demeurent généralement faciles, prévisibles, simplifiées et humoristiques. »
La professeure ajoute que la tendance semble aussi à la personnalisation émotive de l'information, même la plus critique et la plus sévère. Le Temps des bouffons de Pierre Falardeau proposait un texte assassin du cinéaste sur fond de party de riches au Beaver Club, à Montréal. Les films de Michael Moore « agitent la colère », comme le note Mme Gingras, qui n'a pas encore vu le dernier (moi non plus).
« Le discours reprend l'indignation que les gens ont contre les élites, poursuit-elle. Elle canalise les frustrations. C'est très bien, c'est rigolo et touchant, mais la critique profonde du système demeure relativement rare. »
Pourquoi? Pourquoi la mayonnaise critique ne prend-elle pas davantage? Encore moins de ce côté de l'Atlantique Nord d'ailleurs.
En fait, les perspectives critiques à l'ancienne, lentes, sérieuses et informées, il s'en trouve encore, mais en marge. On relit Marx sous le manteau... « Au plan intellectuel, on se retrouve dans une situation confuse, dit le professeur de philosophie politique Daniel Tanguay, de l'Université d'Ottawa. D'autres crises ont engendré des idéologies politiques, sociales et économiques qui offraient des solutions de rechange radicales. Après la crise de 1929, l'idée communiste et l'idée fasciste se présentaient en Europe comme des alternatives, tandis qu'en Amérique, le système a été transformé par les idées keynésiennes. Maintenant, il n'y a plus de solution de rechange habillée de pied en cap. Les gens de gauche ou d'extrême gauche ne sont plus capables d'articuler une option crédible de sortie radicale du capitalisme. Dans les faits, il leur faut demeurer réformistes. »
Évidemment, le communisme, comme le fascisme, a échoué lamentablement, avec des millions de morts, ou alors il est devenu la version du capitalisme despotique qu'on voit dans la Chine en pleine célébration de son 60e anniversaire. Même les étudiants de M. Tanguay qui se passionnent pour l'analyse néomarxiste du livre Empire de Michael Hardt et Antoni Negri ne savent pas expliquer quelle forme pourrait prendre le communisme, toujours appelé de leurs voeux.
« Le capitalisme apparaît alors comme une fatalité puisqu'on ne peut penser le monde autrement, poursuit le professeur, qui vient de diriger le dernier numéro de la revue québécoise Argument sur ce thème. Je crois même que la crise actuelle demeure irréelle. Elle semble virtuelle, abstraite. C'est la première crise de l'ère de la dématérialisation. Pour la penser, il faudrait peut-être la ressentir davantage réellement. Des gens en souffrent, bien sûr. Mais on sent que la surconsommation se poursuit et que la machine roule encore. »
Une part des jeunes intellos semblent attirés par les options libertaires, comme devrait le prouver le Forum social québécois qui ouvre jeudi prochain à Montréal sur le thème « Un autre Québec est en marche! ». La professeure Gingras y donnera une conférence samedi, sur le thème de la privatisation des savoirs.
« Je vais leur dire qu'il faut construire la critique de la société à partir des institutions existantes et non pas contre elles, confie-t-elle. On ne peut pas faire table rase de tout et rêver de repartir à neuf. Le nihilisme anarchiste de certains radicaux dessert l'analyse fine et nuancée. C'est un des problèmes de la gauche actuelle. »
Son collègue de l'Université d'Ottawa note que l'utopie écologique pèche par une logique inverse. « Les environnementalistes ont de la difficulté à proposer un futur qui serait une solution de rechange globale, dit-il. Au bout du compte, ils sont réformistes et le système les accepte. Au fond, ils sont prisonniers d'un paradoxe. Ils savent que moins de production et d'innovation ferait régresser l'humanité. »
Les professeurs d'université, ces fonctionnaires de l'humanité selon la formule du sociologue Pierre Bourdieu, ont eux-mêmes de la difficulté à articuler et à renouveler la pensée réformiste ou révolutionnaire. « Les sciences sociales sont affectées elles aussi, dit le professeur Tanguay. Elles ne vivent pas une période florissante. Elles s'intéressent beaucoup aux questions très normatives, loin du réel. Et quand la tempête est venue, elles se sont trouvées fort dépourvues. »
Il faut nuancer évidemment. Les sciences sociales de l'Université Laval penchent plutôt à droite. Celles de l'Université York, à Toronto, abritent des gauchistes assumés. Seulement, les médias ne s'intéressent plus aux productions savantes des uns comme des autres. Mme Gingras observe que « Le Devoir est un des derniers espaces de médiation des idées semblables » et que « La Presse refuse les textes le moindrement intellectuels ».
M. Tanguay ajoute que ce combat est foutu. « Pour pouvoir transmettre une information, il faut frapper et faire court, dit-il. Le travail intellectuel de profondeur demande du temps. À Tout le monde en parle par exemple, il faut exprimer ses idées très vite dans un climat de divertissement. Les intellectuels sont perdants d'avance dans ce contexte, ce qui laisse la place aux Michael Moore qui travaillent à la scie mécanique... »
Restent les nouveaux réseaux virtuels, qui relaient tout et n'importe quoi, y compris la critique. « Il peut y avoir beaucoup de sites et de blogues intéressants, mais il faut voir le niveau de fréquentation de ces espaces, conclut alors Anne-Marie Gingras. L'information sur Internet est encore fondamentalement alimentée par les sites des médias traditionnels. La base de la structure d'information est là, et c'est là que l'absence de la critique se fait le plus cruellement sentir... »
Le hasard, cette providence des incroyants, fait parfois bizarrement les choses. Hier arrivait en salle Capitalisme: une histoire d'amour, du documentariste américain Michael Moore, abonné aux charges pachydermiques, macaroniques, mais très peu subtiles. Au même moment, le public rendait un dernier hommage à Pierre Falardeau, cinéaste québécois décédé il y a une semaine, engagé pour « la liberté et l'indépendance », y compris dans la farce grossière du personnage d'Elvis Gratton, servi jusqu'à plus soif. Think big, 'stie...
Quel est le lien? Si on disait que dans un cas comme dans l'autre s'affiche la seule et unique manière populaire et médiatique de critiquer « le système » aujourd'hui: par la bouffonnerie tonitruante.
« On voit très peu de critiques radicales de la société, et celles qu'on voit sont habituellement caricaturales, note Anne-Marie Gingras, professeure au département de science politique de l'Université Laval, spécialiste de la communication politique. On a surtout droit aux critiques en forme de coup de gueule, de coup de poing, celles de Léo-Paul Lauzon, de Michel Chartrand, de Pierre Farlardeau ou de Michael Moore. Leurs interventions étaient ou demeurent généralement faciles, prévisibles, simplifiées et humoristiques. »
La professeure ajoute que la tendance semble aussi à la personnalisation émotive de l'information, même la plus critique et la plus sévère. Le Temps des bouffons de Pierre Falardeau proposait un texte assassin du cinéaste sur fond de party de riches au Beaver Club, à Montréal. Les films de Michael Moore « agitent la colère », comme le note Mme Gingras, qui n'a pas encore vu le dernier (moi non plus).
« Le discours reprend l'indignation que les gens ont contre les élites, poursuit-elle. Elle canalise les frustrations. C'est très bien, c'est rigolo et touchant, mais la critique profonde du système demeure relativement rare. »
Pourquoi? Pourquoi la mayonnaise critique ne prend-elle pas davantage? Encore moins de ce côté de l'Atlantique Nord d'ailleurs.
En fait, les perspectives critiques à l'ancienne, lentes, sérieuses et informées, il s'en trouve encore, mais en marge. On relit Marx sous le manteau... « Au plan intellectuel, on se retrouve dans une situation confuse, dit le professeur de philosophie politique Daniel Tanguay, de l'Université d'Ottawa. D'autres crises ont engendré des idéologies politiques, sociales et économiques qui offraient des solutions de rechange radicales. Après la crise de 1929, l'idée communiste et l'idée fasciste se présentaient en Europe comme des alternatives, tandis qu'en Amérique, le système a été transformé par les idées keynésiennes. Maintenant, il n'y a plus de solution de rechange habillée de pied en cap. Les gens de gauche ou d'extrême gauche ne sont plus capables d'articuler une option crédible de sortie radicale du capitalisme. Dans les faits, il leur faut demeurer réformistes. »
Évidemment, le communisme, comme le fascisme, a échoué lamentablement, avec des millions de morts, ou alors il est devenu la version du capitalisme despotique qu'on voit dans la Chine en pleine célébration de son 60e anniversaire. Même les étudiants de M. Tanguay qui se passionnent pour l'analyse néomarxiste du livre Empire de Michael Hardt et Antoni Negri ne savent pas expliquer quelle forme pourrait prendre le communisme, toujours appelé de leurs voeux.
« Le capitalisme apparaît alors comme une fatalité puisqu'on ne peut penser le monde autrement, poursuit le professeur, qui vient de diriger le dernier numéro de la revue québécoise Argument sur ce thème. Je crois même que la crise actuelle demeure irréelle. Elle semble virtuelle, abstraite. C'est la première crise de l'ère de la dématérialisation. Pour la penser, il faudrait peut-être la ressentir davantage réellement. Des gens en souffrent, bien sûr. Mais on sent que la surconsommation se poursuit et que la machine roule encore. »
Une part des jeunes intellos semblent attirés par les options libertaires, comme devrait le prouver le Forum social québécois qui ouvre jeudi prochain à Montréal sur le thème « Un autre Québec est en marche! ». La professeure Gingras y donnera une conférence samedi, sur le thème de la privatisation des savoirs.
« Je vais leur dire qu'il faut construire la critique de la société à partir des institutions existantes et non pas contre elles, confie-t-elle. On ne peut pas faire table rase de tout et rêver de repartir à neuf. Le nihilisme anarchiste de certains radicaux dessert l'analyse fine et nuancée. C'est un des problèmes de la gauche actuelle. »
Son collègue de l'Université d'Ottawa note que l'utopie écologique pèche par une logique inverse. « Les environnementalistes ont de la difficulté à proposer un futur qui serait une solution de rechange globale, dit-il. Au bout du compte, ils sont réformistes et le système les accepte. Au fond, ils sont prisonniers d'un paradoxe. Ils savent que moins de production et d'innovation ferait régresser l'humanité. »
Les professeurs d'université, ces fonctionnaires de l'humanité selon la formule du sociologue Pierre Bourdieu, ont eux-mêmes de la difficulté à articuler et à renouveler la pensée réformiste ou révolutionnaire. « Les sciences sociales sont affectées elles aussi, dit le professeur Tanguay. Elles ne vivent pas une période florissante. Elles s'intéressent beaucoup aux questions très normatives, loin du réel. Et quand la tempête est venue, elles se sont trouvées fort dépourvues. »
Il faut nuancer évidemment. Les sciences sociales de l'Université Laval penchent plutôt à droite. Celles de l'Université York, à Toronto, abritent des gauchistes assumés. Seulement, les médias ne s'intéressent plus aux productions savantes des uns comme des autres. Mme Gingras observe que « Le Devoir est un des derniers espaces de médiation des idées semblables » et que « La Presse refuse les textes le moindrement intellectuels ».
M. Tanguay ajoute que ce combat est foutu. « Pour pouvoir transmettre une information, il faut frapper et faire court, dit-il. Le travail intellectuel de profondeur demande du temps. À Tout le monde en parle par exemple, il faut exprimer ses idées très vite dans un climat de divertissement. Les intellectuels sont perdants d'avance dans ce contexte, ce qui laisse la place aux Michael Moore qui travaillent à la scie mécanique... »
Restent les nouveaux réseaux virtuels, qui relaient tout et n'importe quoi, y compris la critique. « Il peut y avoir beaucoup de sites et de blogues intéressants, mais il faut voir le niveau de fréquentation de ces espaces, conclut alors Anne-Marie Gingras. L'information sur Internet est encore fondamentalement alimentée par les sites des médias traditionnels. La base de la structure d'information est là, et c'est là que l'absence de la critique se fait le plus cruellement sentir... »
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

